Le jeu des élections

Le jeu des élections

Les élections approchent. A défaut de voter, les Algériens vont jouer.

Par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 24 janvier 2002

Ali Benflis est en campagne. Seul. Le chef du gouvernement a entamé un périple à travers le pays qui ressemble fort à un début de campagne électorale. Il fait des promesses, rencontre des gens, distribue de l’argent, tente de tracer l’ébauche d’un discours politique, mais il semble bien isolé dans sa démarche. A quatre mois des législatives, qui devraient être suivies d’élections locales prévues pour l’automne, il ne réussit guère à enthousiasmer la classe politique, encore moins la population en vue de ces échéances. Même le FLN, dont Benflis a pris le contrôle depuis une année, ne semble pas suivre le chef du gouvernement.

L’hypothèque kabyle n’est pas la seule explication. Certes, la situation en Kabylie, les risques de dérapage qui peuvent en résulter, la lenteur des tractations qui s’y déroulent et les difficultés éventuelles pour organiser le scrutin dans cette région peuvent refroidir les plus enthousiastes. Mais les véritables causes du désintérêt de la population et des candidats se trouvent ailleurs.

C’est en effet le sens même des élections qui pose problème, aujourd’hui, dans le pays. Un pays coincé dans une bipolarisation surréaliste FLN/RND, et apparemment condamné à reconduire ce tandem pour les années à venir. Cette seule évocation suffirait à décourager le citoyen le plus soucieux d’exercer son devoir civique.

Car on voit mal comment dans la configuration politique actuelle, échapper à la mainmise du FLN et de son clone sur les prochaines assemblées. Le FFS n’a pas réussi à étendre son influence au-delà de son appareil et de la Kabylie, le Parti des Travailleurs de Louisa Hanoun n’a pas réussi à transformer la sympathie qu’il suscite en un engagement politique, Abdallah Djaballah ne s’est pas encore relevé du hold-up réalisé sur son ancien parti Ennahda, Mahfoud Nahnah se contentera de ce qui lui sera accordé, et le RCD ne sait encore dans quel «chantier historique» s’engager avec ses amis Rédha Malek et Noureddine Boukrouh.

En fait, la situation politique du pays n’a pas évolué d’un pouce depuis les dernières législatives d’il y a cinq ans. Elle s’est même dégradée. Des hommes sont partis, comme Liamine Zeroual et Bachir Boumaza, d’autres sont arrivés, ou revenus, comme Abdelaziz Bouteflika, Ali Benflis, Mohamed-Chérif Messaadia, mais la structure générale du pouvoir est restée la même. A un détail près, peut-être: le FLN apparaît plus sympathique que le RND !

Ces images évacuent de facto tout débat sérieux sur la législature qui vient de s’écouler. On ne peut en effet parler de bilan, car il n’y en a pas. Aucun dossier n’a donné lieu à un débat digne d’intérêt, alors que les opportunités étaient nombreuses, de la loi sur la concorde à l’accord d’association avec l’Union européenne, de la situation en Kabylie à la fraude électorale.

Tout ceci a renforcé cette fâcheuse conviction selon laquelle on ne peut pas voter librement en Algérie, d’une part, et, d’autre part, que le vote ne sert à rien. Il n’y a pas eu un seul scrutin libre dans le pays depuis les élections locales de juin 1990 et les dramatiques législatives de décembre 1991, remportées par le FIS. Depuis, chaque scrutin a été pire que le précédent.

Tout ceci a fini par lasser la population, chez qui le sentiment général dominant aujourd’hui incite à penser que le fait de voter ne mène nulle part. Ce qui est considéré comme l’un des acquis les plus importants de l’humanité au vingtième siècle, le droit de vote, est perçu en Algérie comme une simple technique pour accéder au droit à la magouille. Pour le simple citoyen, le candidat à une élection n’est pas porteur d’un projet politique, mais un simple ambitieux à la recherche d’un tremplin. C’est probablement la victoire la plus importante du pouvoir, qui a réussi à convaincre les Algériens qu’ils ne peuvent s’en débarrasser ni par les armes ni par l’urne.

Mais ce qui est plus remarquable, cette fois-ci, c’est que les élus eux-mêmes commencent à se poser des questions. De nombreux députés ne savent pas si les prochaines législatives auront lieu à la date prévue, et se demandent s’ils vont y participer. C’est peut-être un simple discours dicté par les incertitudes du moment, mais le fait même que des élus de la fraude se posent des problèmes de conscience, ou font semblant, montre à quel point la situation s’est détériorée.

Cette tendance est toutefois minoritaire, et tendra probablement à disparaître avec l’approche des élections. Car les candidats aux prochaines élections iront sur le terrain, leurs appareils politiques feront croire qu’il y a une compétition et des enjeux, alors que chacun, au fond de lui-même, sait que le jeu est faussé. Qui peut aujourd’hui croire à un discours d’Ahmed Ouyahia ? Qui peut encore penser que le RND est un parti capable de penser au bien-être des Algériens ?

On se retrouve dès lors dans une situation absurde, où les citoyens ne croient pas au discours des candidats, et où les candidats savent que les citoyens ne les croient pas. Pourtant, chacun sait qu’il a un rôle à assumer. L’un doit jouer au candidat, même s’il n’en est pas convaincu. L’autre doit jouer au citoyen et voter, ce qui est inutile, ou s’abstenir, ce qui est préjudiciable à sa citoyenneté.

Il faut donc jouer, et se laisser prendre au jeu, comme des gamins. Même si le jeu s’est transformé en chahut, un jour d’octobre 1988.