Droit de réponse de Mme Sherman à Algeria-Watch

Droit de réponse de Mme Sherman à Algeria-Watch (4 avril 2008)

Mme Rina Sherman a fait parvenir à Algeria-Watch un « droit de réponse » suite à notre article «  Le Huitième Mort de Tibhirine  : décryptage d’une falsification » (Algeria-Watch, 31 mars 2008). Nous le publions d’autant plus volontiers que celui-ci atteste à quel point son auteur est décidément imperméable à toute vérité qui bouscule ses convictions. En effet, contrairement à ce qu’elle avance ici, il ne pouvait être question pour nous d’« éluder complètement les investigations » conduites dans le cadre de l’instruction de la plainte de Mme Sherman et ayant conduit à la mise en examen de J.-B. Rivoire, puisque nous ne pouvons connaître, du fait du secret de l’instruction, du contenu d’investigations relevant d’une procédure judiciaire toujours en cours aujourd’hui. (Alors que l’instruction judiciaire conduite en 2004 sur les causes de la mort de Didier Contant a été classée sans suite.)

Nous nous sommes limités à analyser les arguments avancés dans son livre par Mme Sherman à l’appui de sa « thèse », et notamment son argument majeur selon lequel, disions-nous, « Contant serait mort parce qu’il aurait trouvé des informations inédites invalidant les « thèses du lobby du qui tue qui » ». Nous démontrons précisément que « ces informations n’étaient aucunement inédites, et que le prétendu « lobby » n’est qu’une invention des services secrets algériens pour discréditer les militants des droits de l’homme », ce à quoi Mme Sherman s’abstient évidemment de répondre. Pour le reste, nous laissons nos lecteurs juges de la pertinence des arguments qu’elle nous oppose (comme sa comparaison du suicide de Didier Contant avec celui d’ouvriers de Renault…), pour apprécier de quel côté se situe la « désinformation ».

François Gèze et Salima Mellah, 5 avril 2008.

Monsieur ou Madame,

À propos de l’article paru sur Algeria-Watch, intitulé « Le huitième mort de Tibhirine : décryptage d’une falsification ».

Quoiqu’il soit question, dans cet article, du livre dont je suis l’auteur consacré à la disparition tragique dans des circonstances mal élucidées de mon compagnon, Didier Contant, le propos de François Gèze (et Salima Mellah) n’est pas ici celui d’un éditeur. Ce n’est pas non plus celui d’un fin connaisseur de la situation algérienne qu’il n’est pas. Gèze se fait avocat de la cause difficile de Jean-Baptiste Rivoire, journaliste de Canal Plus, mis en examen le 17 mars dernier du chef de violences volontaires avec préméditation sur la personne de Didier Contant. François Gèze prend pour tribune le site d’Algeria-Watch ; il faut dire qu’il n’a pas tellement le choix tant la presse française, à l’exception de l’hebdomadaire Marianne et de Golias Magazine , s’est montrée dans cette affaire, jusqu’à présent, d’une discrétion qui ne l’honore pas.

François Gèze et Salima Mellah écrivent d’emblée : « Après l’ouverture en France en décembre 2003 d’une enquête sur l’assassinat des moines de Tibhirine en mai 1996, celle-ci n’a toujours pas abouti à ce jour. En revanche, l’« affaire des moines » a ressurgi le 14 mars 2008, à travers l’étrange mise en examen du journaliste Jean-Baptiste Rivoire, suite à la plainte de Rina Sherman, qui fut la compagne de Didier Contant, journaliste qui s’est suicidé à Paris en février 2004. »

Pour François Gèze et Salima Mellah, la mise en examen de Rivoire est « étrange », et un peu plus loin dans l’article, sa mise en cause est « invraisemblable », fruit d’« une thèse obsessionnelle, martelée sans aucune preuve ». Notre éditeur et sa co-signataire entreprennent donc de décrypter les falsifications qu’ils ont traquées dans « Le huitième mort de Tibhirine » à la lumière, en particulier, des éléments de l’enquête policière et judiciaire concernant les causes de la mort de Didier Contant, éléments dont il a évidemment pris connaissance, puisqu’il est avocat !

La défense de Rivoire s’organise ici sous des moyens détournés, sous la plume complaisante d’un éditeur allié, trop bien renseigné pour être honnête.

Un journaliste manipule volontairement une information, une infâme calomnie, la diffuse, d’autres ne la vérifient pas, un dernier en fait les frais. C’est ça l’affaire Contant.

Le pauvre est mort, il y a 4 ans, mais la désinformation continue !

« Pire, la recherche de la vérité et de la justice, loin d’avoir progressé, semble bien avoir reculé, comme en témoigne la mise en examen par le juge Patrick Ramaël, le 17 mars 2008, du journaliste Jean-Baptiste Rivoire [.] »

Puisque Monsieur François Gèze a, non seulement lu mon livre, mais encore les procès-verbaux de l’enquête judiciaire qu’il cite quand ça l’arrange, pourquoi ne dit-il pas que si Rivoire a été mis en examen, ce n’est pas sur la foi d’un livre, récit d’une femme bouleversée, mais d’une plainte avec constitution de partie civile qui s’appuie sur les éléments du dossier, d’une information judiciaire ouverte sur réquisitions du parquet, sur les auditions par le juge d’instruction d’un certain nombre de journalistes, témoins importants, qui toutes confortent les accusations portées moi ?

Pourquoi ne dit-il pas que Jean-Baptiste Rivoire, qui a d’abord bénéficié du statut de témoin assisté, a été mis en examen à la fin de l’enquête, trois ans après le dépôt de la plainte, c’est-à-dire une fois que les faits dénoncés ont pu être vérifiés ? Voilà qui aurait été honnête, mais qui n’aurait rendu que trop vraisemblable la mise en cause de Rivoire ! Faut-il que François Gèze n’ait pas confiance dans la justice de son pays pour en éluder complètement les investigations, sauf à citer les quelques témoignages disant la fragilité psychologique de Didier Contant, et gloser « sur les raisons d’un suicide [.] toujours difficiles voire impossible à élucider ». C’est sans doute aussi ce qu’on pense chez Renault des suicides d’ouvriers.

Résumé de la défense : « il est inconcevable qu’un professionnel des médias puisse être déstabilisé au point de se suicider par les questionnements légitimes de Rivoire, quant aux méthodes d’un journaliste qui était jusque-là pratiquement inconnu dans la couverture de l’actualité algérienne ».

Le problème, c’est qu’on ne reproche pas ça à Rivoire, mais bien d’avoir délibérément propagé dans plusieurs rédactions une calomnie, dans l’intention de nuire professionnellement à Didier Contant. Rivoire est allé raconter à ses pairs que Contant faisait partie des services secrets algériens, pure calomnie que Gèze maquille en « questionnements légitimes quant aux méthodes d’un journaliste. ». Une vraie leçon de déontologie !

Ces charges, d’ores et déjà établies au dossier, valent aujourd’hui à Jean-Baptiste Rivoire une mise en examen. Et bientôt un procès.

Rina Sherman

Fait à Paris, le 4 avril 2008