Le régime s’effondrera un jour… ou pas

Le régime s’effondrera un jour… ou pas

Par El Kadi Ihsane, Le Quotidien d’Oran, 2 mai 2002

Le régime autoritaire algérien est-il en fin de vie ? A lire les déclarations de la coordination des ârchs, daïras et communes de Kabylie, la réponse est oui. A voir comment les autorités s’acheminent tranquillement vers de nouvelles élections fermées dans un pays maillé par l’émeute, la réponse est non. Confrontation de pronostics.

La résistance du régime politique algérien aux éléments contraires est un sujet déroutant pour les spécialistes. Surpris sur ses bases par le séisme d’octobre 88, donné pour chancelant au milieu des années 90, il a passé 13 années à transiter vers de nouvelles berges. Ce nouvel équilibre, il pensait être près de le retrouver, avant que ne revienne la saison des émeutes dans le sillage de la révolte kabyle. A un mois des troisièmes élections législatives de l’ère du pluralisme, les observateurs sont perplexes. Les acteurs politiques et sociaux divergent sévèrement. «Le régime est entré dans sa phase finale de décomposition…», disent les uns, «il n’a jamais été aussi stable…», affirment les autres. Les premiers estiment qu’il faut hâter son effondrement, en ne lui donnant pas de fausse légitimité avec des élections législatives, de toute manière, fermées. Ils organisent le boycott. Les seconds pensent qu’ils ne sert à rien d’affaiblir les institutions d’un régime parti pour un nouveau tour de piste. Un régime qui, dans les années 90, a réussi à vivre six années sans assemblée nationale élue et ne s’en porte que mieux. Ils jouent le jeu du vote.

Pour les premiers, Saïd Sadi affirme partout que la crise institutionnelle guette au lendemain des élections et qu’il convient à «la résistance citoyenne», «d’abattre le régime». Pour les seconds, Lahbib Adami, d’Ennahda, vient de réagir avec philosophie au «sabrage» de ses listes électorales par l’administration en affirmant, après un furtif coup de colère, préférer «une légitimité tronquée à une absence totale de légitimité». La singularité de la situation politique est que les deux analyses, «régime au bord de l’effondrement» ou «régime en cours de stabilisation», disposent d’arguments (qu’ils amènent) à la rescousse. Examinons-les.

D’abord, les tenants de «l’imminence de la fin du régime». Ils citent la perte de toute crédibilité du pouvoir politique, coupable, pèle-mêle selon leur obédience, de toutes les ignominies depuis 10 ans au moins, transgressant les droits de l’homme durant la lutte contre le terrorisme, trafiquant les élections présidentielles, législatives, locales et même les référendums, réprimant à tour de bras les manifestations de jeunes à travers le pays, avec une main particulièrement lourde en Kabylie, où il y a eu des dizaines de morts, détournant lois et capitaux pour s’enrichir à la vitesse de la lumière. Le fossé est définitif avec la population. Il y a aussi l’usure du temps, les limites biologiques des vies humaines (la plupart des généraux importants ont passé l’âge de la retraite), la fin des recours possibles après l’alibi du terrorisme islamiste, l’accumulation des rancoeurs populaires et la poursuite d’un certain isolement international.

Les arguments des autres, maintenant. Ils rappellent que le régime n’a jamais été aussi à l’aise financièrement qu’aujourd’hui. Il est assis sur des réserves de change records et sur des dépenses publiques en plein essor. Il peut solidement arrimer à lui sa base sociale et acheter la paix dans les secteurs les plus importants du salariat. Depuis le 11 septembre dernier, personne, parmi les Etats occidentaux, ne viendra plus reprocher aux généraux leurs méthodes expéditives pour lutter contre le terrorisme. Il ne peut pas être déstabilisé par les troubles en Kabylie tant que l’insurrection n’est pas nationale, massive et synchronisée, ce qui n’est pas la tendance de l’heure. Bref, le régime paraît intouchable pour longtemps, même si sa légitimité est largement entamée. Preuve de sa force paradoxale, il est arrivé à museler le peu d’Algériens qui voulaient marcher librement pour la Palestine et, dans le même temps, il a organisé, sous l’égide gouvernementale et le même jour, d’importantes marches de solidarité à travers le pays. Conclusion : le régime algérien est en train de se refaire une santé, après les années terribles de la guerre et de vide institutionnel.

Qui croire ? Dans les deux pronostics, «régime finissant» «régime stabilisé», il existe des arguments qui portent. Alors, faut-il peut-être se résoudre à combiner les analyses ? Le régime algérien n’est ni vraiment stable ni vraiment prêt à s’effondrer. Il a stabilisé la vitesse de sa décomposition. De sorte que les signes de bonne santé, que veulent lui reconnaître les uns, sont en fait le témoin de son adaptation réussie au chaos rampant. C’est ce qui donne cette impression étourdissante, à la fois de précarité (les gendarmes quittent des villes de Kabylie) et de solidité (les partis sont nombreux à courir aux élections).

Car, il faut l’admettre, malgré toute son énergie, le régime algérien n’a pu revenir à l’équilibre d’avant octobre 88. Le seul au fond qui convienne à sa vision de lui-même : un président fort et incontesté dans son camp (Chadli Bendjedid), une armée influente mais dispensée d’intervenir de manière ostentatoire, grâce à la présence d’un fondé de pouvoir à la présidence (Larbi Belkheir), une représentation politique inamovible (FLN) et des enjeux électoraux, qui ne dépassent jamais le cadre de la répartition clientéliste des sièges, au sein de son propre camp, un pays qui bouillonne (émeutes de Constantine et de Sétif en 86, maquis de Bouyali en 85, naissance des ligues des droits de l’homme en 85, etc…) certes, mais qui n’a pas la force de faire parler son opposition d’une seule voix.

Aujourd’hui, Bouteflika n’a pas l’autorité de Chadli sur l’armée et la représentation politique. Les militaires interviennent toujours pesamment sur la vie politique. Les listes électorales annulées en sont la toute dernière manifestation. En dépit du magnifique canular d’avril de notre collègue d’El Watan, Tayeb Belghiche, qui récemment annonçait, pince-sans-rire, «la fin d’une époque», parce que la DRS aurait rétrocédé quelques prérogatives (lesquelles ?) au ministère de l’Intérieur, il n’y a pas un seul Algérien pour croire que le pouvoir est, subitement, revenu aux civils, (si l’on considère qu’ils l’ont formellement perdu le 19 juin 1965).

Alors, en réduisant les enjeux électoraux à une répartition de sièges au sein de la coalition qui gouverne sur la fraude, en voulant privatiser à tour de bras, en se retirant des zones à risque du pays, laissant les citoyens armés se défendre, en se repliant symboliquement de Kabylie, qu’il accepte de ne pas voir représentée au parlement, en abandonnant de grandes contrées du Sud aux compagnies pétrolières et de grandes banlieues urbaines à leur sort de misère, le nouvel Etat algérien pare au plus urgent, reconstruire une légitimité restreinte au régime politique, une souveraineté ramassée sur un territoire physique et symbolique plus petit. Le choix délibéré de la légitimité et de la souveraineté restreintes possède son pendant. Celui de l’extension du champ du chaos. Les émeutes se propagent, le pouvoir va tranquillement à ses élections intra muros. Il est fort et stable au milieu du chaos. L’effondrement devient alors une question de géométrie. Certains diront (que c’est) une question de temps.