Général Belkheir: « Les élections législatives algériennes du 30 mai seront libres »

« Les élections législatives algériennes
du 30 mai seront libres »

Le Monde, 7 mars 2002

Le général Larbi Belkheir, 64 ans, passe pour l’un des hommes les plus puissants d’Algérie. Directeur de cabinet de l’ex-président Chadli Bendjedid à la fin des années 1980, puis ministre de l’intérieur lors des élections législatives remportées par le Front islamique du salut (FIS) en 1991, il quitte la scène politique en 1992. En septembre 2000, cet homme de l’ombre, affable et courtois, en retraite de l’armée, a fait sa réapparition comme directeur de cabinet du président Bouteflika.
En juin 2001, un ex-officier de l’armée algérienne, Hichem Aboud, l’accuse, dans Le Nouvel Observateur, d’être le commanditaire de l’assassinat, le 7 avril 1987 à Paris, de l’avocat Ali Mecili, proche de l’opposant Aït Ahmed. Le général Belkheir porte plainte. Mais Hichem Aboud porte d’autres accusations à son encontre, dans un livre, La Mafia des généraux, qui vient d’être publié en France. Fait exceptionnel, le général Larbi Belkheir sort aujourd’hui du silence et s’explique sur son rôle au cœur du pouvoir algérien.
Hichem Aboud vous désigne comme le « parrain » des « décideurs », ces hauts responsables militaires accusés de diriger l’Algérie selon leurs intérêts. Il affirme que vous êtes derrière l’assassinat de l’ex-président Boudiaf, le 12 juin 1992, et en donne pour preuve le fait que, ministre de l’intérieur à l’époque, vous ne vous étiez pas rendu à Annaba, le jour de l’attentat.
Cela n’a aucun sens. De tout temps, ce sont les services de la présidence qui organisent les sorties du chef de l’Etat, et ce que Hichem Aboud trouve suspect n’était que normal. Avant ce déplacement à Annaba, le président Boudiaf s’était rendu à Oran, et le dispositif était le même, je ne faisais déjà pas partie de ce voyage. Doit-on pour autant parler de complot ? Dans le livre d’Hichem Aboud, il y a beaucoup de mensonges et d’affabulations. Je n’ai jamais été un enfant de troupe -école militaire de l’armée française-, j’ai fait mes études au lycée de Sidi Bel Abbès jusqu’en 1956. Ce n’est qu’un petit exemple, mais qui montre que Hichem Aboud ne connaît même pas mon itinéraire. Lui, en tout cas, cherche la provocation et à se faire de la publicité. A l’occasion d’un coup de téléphone, il m’a déclaré qu’il n’avait pas de griefs personnels contre moi, mais qu’il avait décidé d’attaquer le « système », dont je fais partie, à ses yeux, et de l’abattre.
Hichem Aboud se fait aussi l’écho de la rumeur, persistante en Algérie, selon laquelle vous êtes un affairiste. Vous auriez le monopole de l’importation du blé, ce qui vous a permis d’amasser une fortune colossale.
Je n’ai jamais importé un grain de blé de ma vie ! La rumeur tient au fait que mon beau-frère, Louhibi, a été directeur général de l’OAIC -Office algérien interprofessionnel des céréales- pendant la décennie 1970. En ce qui me concerne, il est exact que je suis entré dans le monde des affaires dans les années 1992-2000, époque à laquelle je m’étais retiré de la vie politique et avais pris ma retraite de l’armée. Y a-t-il une loi ou un texte qui interdise cela à un citoyen algérien ? J’ai monté, en association avec d’autres partenaires algériens, une minoterie. Je l’ai installée dans le Sud, à Ghardaïa, pour ne pas prendre un terrain industriel à Alger. Cette minoterie produit actuellement 80 tonnes de farine et de semoule par jour. Pour financer ce projet, je suis passé par une banque privée, la banque Baraka. Tout ce que je dis est vérifiable.
Est-il possible d’avoir une idée de votre fortune ?
J’ai une maison à Hydra, je l’ai achetée en vendant ma maison d’Oran. J’en ai une autre à Aïn-Taya, au bord de la mer. Et j’ai les terres héritées de mes parents, dans la wilaya de Tiaret. Je défie quiconque de prouver que j’ai profité de mes fonctions pour bénéficier de quoi que ce soit.
On parle beaucoup de corruption en Algérie…
Je suis le premier à dire qu’il y a de la corruption dans le pays. Si elle existait déjà dans les années 1970 et 1980, il y avait au moins des limites. A la faveur des tragiques années 1990, le mal s’est aggravé, et un certain nombre de personnes ont profité de la situation. Mais on n’a pas le droit pour autant de porter des accusations contre une personne sans disposer d’informations avérées.
La population algérienne supporte de plus en plus mal l’intrusion de la hiérarchie militaire dans la vie politique. Quand celle-ci retournera-t-elle à sa mission première ?
L’armée a toujours été plus ou moins mêlée au système politique depuis l’indépendance. Mais c’est une institution de la République et sa mission est de défendre le territoire. A son corps défendant, en 1988, puis en 1991, elle a été appelée à la rescousse par le pouvoir politique. Aujourd’hui, l’état d’urgence n’a plus aucun sens, mais je n’exprime là qu’un point de vue personnel. Aucune de ses dispositions n’est en effet appliquée en dehors de la lutte antiterroriste. J’estime qu’il serait bon de lever cette mesure mais ceci, je vous le répète, est mon opinion personnelle.
La hiérarchie militaire accepterait-elle cette décision ?
Je n’en doute pas. La levée de l’état d’urgence est du ressort du pouvoir civil. L’armée n’a pas le monopole du pouvoir politique, même s’il est vrai qu’elle exerce sur lui une influence pour toutes sortes de raisons, essentiellement historiques. Qu’on accuse aujourd’hui l’armée de toutes les turpitudes ne m’étonne pas vraiment. (…) En 1992, j’avais insisté pour que la lutte antiterroriste soit du ressort des autorités civiles, précisément pour protéger la réputation de l’armée. Je devinais qu’on ne lui pardonnerait pas l’interruption du processus électoral, une décision qu’il fallait pourtant prendre, car sinon la République algérienne aurait disparu pour faire place à un Etat islamique pire que l’Afghanistan des talibans.
On vous présente parfois comme le chef de l’Etat occulte…
On a tout dit ! Que je suis à l’origine de la désignation de M. Bouteflika comme président, que je dirige un « cabinet noir », que je suis le « parrain des décideurs », etc. Je ne sais pas ce que tout cela veut dire. J’ai toujours été un homme indépendant, ce qui est difficile à assumer. Je suis un homme d’équipe, pas de clan, ni de région. J’ai une autre culture de l’Etat. On oublie trop souvent que j’ai quitté le pouvoir pendant huit ans, de 1992 à 2000, et que je ne suis pas responsable de tout.
Quand le président Zeroual a annoncé sa démission, et qu’ont eu lieu des tractations, il y a trois ans, c’est vrai que j’ai soutenu la candidature de M. Bouteflika. Je pensais sincèrement que c’était l’homme et le programme qu’il nous fallait pour sortir de la crise et je le pense toujours. On peut me le reprocher mais c’était mon choix. Et quand j’ai rejoint M. Bouteflika à la présidence de la République, c’était à sa demande à lui, non à la suite d’une quelconque volonté de la hiérarchie militaire. Dire que j’occupe mes fonctions pour servir de lien entre le président Bouteflika et l’armée est complètement faux (…).
Il est question de fraude presque à chaque élection en Algérie. Comment se dérouleront les législatives du 30 mai ?
Le président Bouteflika l’a annoncé dans un communiqué il y a quelques jours : elles seront absolument libres. Il s’y est engagé. Il reste à instaurer des mécanismes de contrôle de la régularité de ce scrutin. Ces élections de 2002 ne ressembleront pas à celles de 1997.
Propos recueillis par Florence Beaugé