Crise au Cread : «La gestion scientifique du centre est confiée à un conseil aux ordres»

Crise au Cread : «La gestion scientifique du centre est confiée à un conseil aux ordres»

El Watan, 10 mars 2018

Suite à l’interview que le Directeur général de la recherche et du développement technologique (DGRSDT), Abdelhafid Aourag, au sujet de l’exclusion des chercheurs- associés du Cread, deux des chercheurs concernés, le sociologue Tayeb Kennouche et l’économiste Mourad Boukella, répondent aux propos de M. Aourag.

L’interview du Directeur général de la recherche scientifique et du développement technologique, parue dans le journal El Watan du 31 janvier 2018, restera assurément dans les annales, tant elle est riche en enseignements sur l’état de la recherche en sciences économiques et sociales, sur le sort qui est réservé à ces disciplines par les pouvoirs publics, et même sur les pratiques de pouvoir dans notre pays.

Le Directeur veut persuader l’opinion publique du bien-fondé d’une décision inique, l’expulsion manu militari d’un grand nombre de chercheurs associés du Cread, parmi lesquels figurent les chercheurs les plus anciens, les plus titrés et les plus qualifiés dans leur domaine respectif. Le ton est donné d’emblée : avec une assurance et un aplomb rares, l’auteur assume seul la décision, disculpant totalement le directeur du centre qui «n’a fait qu’exécuter ce que le DGRSDT lui a demandé».

Ce faisant, le DGRSDT ne fait que confirmer ce que nous avons toujours dénoncé avec force : la soumission absolue de toutes les instances légales du centre, direction, conseil scientifique et syndicat, aux injonctions de la tutelle. Privées de toute autonomie de décisions, y compris pour celles qui engagent l’avenir de la recherche, ces instances sont réduites à une existence toute formelle et au rôle de faire-valoir.

Aux premiers instants de notre exclusion, nous avions compris pourquoi il était vain de demander la protection de notre ministère contre une décision irrévocable dont il est l’émanation. La mentalité bureaucrate de nos décideurs leur interdit de concevoir autre chose que le fait du prince, c’est-à-dire l’oukase et, le cas échéant, le bâton.

Nous avions aussi compris pourquoi il était impossible, pour l’actuelle direction administrative et scientifique du Cread, de prendre l’initiative de réunir toutes les personnes concernées autour d’une table pour trouver des solutions consensuelles. Ladite direction n’avait d’autre choix que d’exécuter la sentence.

Pouvait-on imaginer, en effet, une mobilisation de la direction et du conseil scientifique pour défendre l’intérêt et l’honneur des chercheurs expulsés, protester contre la brutalité des mesures prises à leur encontre et appeler les auteurs du forfait à la raison ? Cette réaction aurait été d’autant plus légitime que l’interview n’a épargné ni l’ancienne direction ni le conseil scientifique, qualifiés outrageusement de complaisants.

Il est significatif de relever qu’au cours de sa dernière réunion tenue le 11 février 2018, le conseil scientifique du Cread a perdu une belle occasion pour réagir à cette grave accusation. Bien au contraire, par son pitoyable silence assourdissant, il l’a stoïquement acceptée. Il va sans dire que notre respect est grand à l’égard de certains de nos pairs, membres de ce conseil. Cependant, notre peine est à la mesure de l’absence de leur réaction que nous avons tant espérée d’eux. Quelle dérive de voir, ainsi, la gestion scientifique du centre confiée à un conseil aux ordres, taillable et corvéable à merci !

L’intervention salutaire des dirigeants du centre est d’autant moins envisageable qu’il n’existe toujours pas de règlement intérieur du centre, un quart de siècle après sa création. Il est exact que la section syndicale a courageusement dénoncé par écrit la forfaiture, mais le poids trop lourd de la bureaucratie a vite fait d’éteindre sa voix.

Il est donc écrit que dans le contexte général qui est le nôtre, le Cread ne fera pas exception à la règle : la liberté de pensée, l’autonomie d’action des acteurs, la concertation dans la transparence pour résoudre les conflits sociaux «ne sont pas à l’ordre du jour», pour utiliser une formule consacrée chez nous. En tout cas, pas encore. «Attas, attas, mazal elhal», dit le poète. Le parapluie de l’autoritarisme est bien commode. Il continue à protéger les bureaucrates de tous poils, à quelque échelon que ce soit. Surtout, il les libère de leurs scrupules et leur garantit l’impunité totale.

Ce n’est pas tout. L’accumulation des contrevérités contenues dans l’interview est tout à fait choquante, au point qu’il est permis de se demander si leur auteur est correctement informé du fonctionnement et des problèmes du centre placé sous sa tutelle. Les chercheurs associés y sont présentés comme des pestiférés dont il faut vite se débarrasser.

Ils seraient à la fois «autosuffisants» et dédaigneux à l’égard des chercheurs permanents, peu productifs au regard des normes internationales, intéressés par le seul gain pécuniaire et, pour la plupart, en rupture de contrat depuis 2012 et donc occupant indûment leur bureau du Cread. Pour compléter le tableau, ils seraient intellectuellement dépassés, incapables de s’adapter «au monde qui bouge».
Il est facile d’égrener comme un chapelet toutes les assertions, approximatives et malintentionnées, figurant dans l’interview.

Contentons-nous d’en relever les plus flagrantes :

– La note de service nous intimant l’ordre de libérer nos bureaux à la date du 26 novembre 2017. L’ultimatum de quatre jours pour évacuer ces mêmes bureaux date du 8 décembre 2017. Il aura fallu donc moins de deux semaines et non «deux à trois mois», comme avancé dans l’interview pour faire exécuter une décision préparée de longue date et appliquée brutalement à la veille des congés pour bénéficier de l’effet de surprise et se prémunir contre toute réaction de l’«adversaire».

– La comparaison avec les normes internationales, et plus précisément avec les normes de Shanghaï pour évaluer le chercheur algérien est proprement un défi au bon sens, compte tenu de l’écart abyssal qui nous sépare de Shanghaï, Boston, MIT ou Cambridge. Combien de chercheurs avancés, et même des Prix Nobel, y compris dans les universités et les centres de recherche les plus prestigieux du monde, réussissent la performance hors normes de 30 publications par an dans notre domaine, soit entre deux et trois publications par mois ? Que dire alors des chercheurs algériens confrontés à l’environnement que l’on sait ?

Ceux qui se permettent cette comparaison savent-ils au moins de quoi ils parlent ? Il serait pourtant mieux indiqué de rapporter la production scientifique des enseignants-chercheurs à ce qui est raisonnablement comparable, par exemple à la production de leurs collègues permanents, à grade égal, ou encore à celle des milliers d’enseignants exerçant dans les universités et les centres universitaires, mais qui n’entretiennent que des rapports très lointains avec la recherche scientifique.

Les conclusions sur la productivité des uns et des autres seraient alors bien différentes. Il faut en outre ajouter au crédit des chercheurs associés, en plus de leurs travaux de recherche, les enseignements auprès de leur faculté de rattachement et toutes les servitudes qui vont avec : organisation, surveillance et correction des examens, encadrements des thèses et mémoires, participations aux jurys, travaux d’expertise,…

– S’appuyer sur la fin des contrats de recherche des chercheurs associés pour leur signifier la fin de leur relation de travail avec le centre, et les inviter au pied levé à disparaître corps et biens, est un procédé discourtois et peu élégant, en plus d’être illégal. Tous les chercheurs le savent : monter un projet de recherche scientifique n’est pas une sinécure.

Cela exige beaucoup de temps, de lectures et de consultations pour définir un thème précis, constituer une équipe, élaborer une problématique, s’assurer de la disponibilité des moyens matériels et financiers, solliciter et intéresser des partenaires hors Cread, ficeler le projet selon les normes requises, donner le temps aux évaluateurs de faire leur travail et au conseil scientifique de se prononcer sur la décision finale.

Autant de contraintes qui pèsent sur le chercheur dans la gestion de son temps et qui font la spécificité de son métier. En fait, ceux qui brandissent cet argument du temps ne connaissent rien à l’exercice de la profession de chercheur qui s’inscrit nécessairement dans le temps long. Que dire alors de l’argument des contrats de recherche arrivés à échéance pour justifier la décision prise ?

Certains parmi les chercheurs associés expulsés étaient bel et bien liés au Cread par un contrat de recherche en bonne et due forme au moment de leur expulsion et de la mise sous séquestre de leurs affaires. Cela n’a pas empêché le rouleau compresseur de leur passer dessus. Que faut-il de plus pour déconstruire le fallacieux argument avancé dans l’interview ?

– «Comme ils sont enseignants-chercheurs, ils font partie de laboratoires de recherche. C’est donc à l’université de leur assurer un espace de travail», est-il précisé dans l’interview. Voilà une autre méprise. Moins d’un enseignant-chercheur sur dix est membre d’un laboratoire de recherche à l’université.

La très grande majorité d’entre eux n’a donc pour seul espace de travail que le petit box du Cread, qu’ils partagent du reste avec d’autres collègues. C’est dans cet unique espace que, des décennies durant, nous avons conduit nos travaux de recherche, reçu nos étudiants, encadré nos thésards, procédé aux évaluations des projets d’article ou de recherche soumis à notre appréciation.

– Il est encore précisé dans l’interview que les chercheurs associés ont «bénéficié de stages de courte durée à l’étranger avec la complaisance du conseil scientifique, alors que ces stages revenaient aux chercheurs permanents». C’est proprement sidérant !

Les chercheurs associés disposeraient donc d’un pouvoir si étendu qu’ils arrivent à imposer leur volonté au conseil scientifique composé…. exclusivement de chercheurs permanents. Cherchez l’erreur ! La vérité est que l’écrasante majorité (peut-être même aucun) des chercheurs associés n’a jamais bénéficié d’un quelconque stage à l’étranger octroyé par le Cread. Nous mettons au défi quiconque de prouver le contraire.

– Dans la même veine, il est reproché aux chercheurs associés de délaisser «les problématiques réelles du pays et le développement des connaissances» pour courir après des prestations de service rémunératrices. C’est très précisément cette orientation lucrative de la recherche que les chercheurs associés ont toujours dénoncé avec force.

Pour étayer ses dires, l’auteur cite deux exemples seulement, les contrats avec les Douanes algériennes et Sonatrach, contractés et exécutés tous deux par des chercheurs… permanents. Là aussi, cherchez l’erreur. Encore une autre méprise qui, ajoutée à toutes les autres, en dit long sur les motivations profondes de son auteur.

Que faut-il conclure de tout cela ? Il peut paraître incompréhensible, voire déraisonnable aux yeux de l’opinion publique d’apprendre la liquidation autoritaire d’un grand nombre de chercheurs chevronnés au seul motif de l’exiguïté de l’espace, chaises, tables et murs. Aucune faute professionnelle à leur coller, aucun manquement à la réglementation ou à la déontologie non plus, mais simplement «un problème sérieux de disponibilité d’espace de recherche». Dossier vide et indéfendable, aurait conclu toute personne sensée.

L’anomalie n’a pas échappé à la vigilance de nos bourreaux qui, pour conférer plus de crédibilité à leur acte, y ont ajouté toutes les «douceurs» rappelées ci-dessus : incompétence, appât du gain, désintérêt pour le Cread, sénilité. Quitte à tordre le cou aux faits, mais aussi à piétiner leur conscience. Pour ceux qui en ont une, bien sûr. Il reste maintenant, au-delà de la dénonciation, à débusquer les vraies raisons qui ont conduit marionnettistes et exécutants à commettre cet acte illégal et contraire à la morale et à l’éthique.

Le fond du problème soulevé ici dépasse de loin le Cread, les autres centres de recherche et l’université. Il a trait à la pratique autoritariste de nos dirigeants, dans tous les secteurs et à tous les niveaux de la chaîne de commandement. Une pratique nocive et contraire à l’intérêt général, devenue pourtant un invariant dans nos mœurs politiques.

S’agissant de l’orientation de la recherche en son sein, le Cread n’échappe pas à cette règle. L’auteur de l’interview déclare haut et fort : «On a décidé de prendre les choses en main en orientant les problématiques que doit traiter le centre.» L’administration centrale a-t-elle pour attribution essentielle le soutien (matériel, logistique, financier,…) à la recherche ou celle de se substituer aux chercheurs eux-mêmes en leur imposant des problématiques de recherche empaquetées et ficelées ? Manifestement, il y a là une incompréhension absolue du statut respectif des différents acteurs impliqués dans le secteur de la recherche scientifique.

Dans la même interview, il nous est asséné doctement qu’en sciences économiques, «on a plus besoin de ces profils (d’ingénieurs) pour les statistiques et la comptabilité». Cet argument permet à la fois de justifier un recrutement massif de jeunes diplômés ayant ces profils «sur papier», mais pas la plus petite expérience de recherche en économie, et de «revoir l’utilité des chercheurs associés» parmi lesquels ne figure aucun ingénieur. En conséquence, ces derniers sont invités à chercher…. la porte de sortie.

Cette réorientation qui engage l’avenir de la recherche en sciences économiques et sociales a-t-elle seulement été discutée, ouvertement débattue, où, quand et par qui ? Ses concepteurs souffriraient-ils d’accepter l’existence de solutions alternatives et d’en examiner sereinement la pertinence ? Bien sûr que l’économie, qui est aussi une science de la mesure, a besoin des statistiques et de la comptabilité. Des collègues au Cread témoigneront que nous avons en permanence exprimé ce besoin lors de la constitution de nos équipes de recherche.

Mais encore faut-il définir clairement la substance à mesurer qui est l’objet même de l’économie politique, ce que ne savent faire que les chercheurs formés dans cette discipline. N’en déplaise au DGRSDT, la recherche en économie, qu’elle soit fondamentale ou appliquée, a prioritairement besoin d’économistes, de sociologues, d’historiens, de psychologues, de démographes, bien avant que n’interviennent statisticiens et comptables.

Ce sont précisément ces profils, sans lesquels aucune recherche sérieuse en économie n’est concevable, que vous avez déclarés persona no grata au Cread, en vous appuyant sur la force de votre position de directeur comme seul argument. Nous sommes parfaitement conscients que le débat esquissé ici divise les économistes eux-mêmes, chez nous comme dans le monde entier.

On sait aussi que la pensée aujourd’hui dominante tente d’imposer une représentation de l’économie réduite à faire tourner des modèles économétriques en guise d’analyse de la réalité. Une chose est de recourir à l’usage des outils mathématiques, statistiques ou comptables, outils incontournables de mesure des phénomènes économiques et sociaux.

Autre chose est de gommer les spécificités de notre discipline en présupposant que la réalité économique et sociale s’appréhende de la même façon que l’on aborde les faits naturels, que la distanciation du savant par rapport à son objet est possible et nécessaire dans les deux cas, et que la réalité économique renvoie strictement à des aspects techniques, socialement neutres, universels et parfaitement mesurables.

C’est manifestement cette représentation de l’économie que le DGRSDT veut imposer, et que la majorité des chercheurs associés réfutent. Tous leurs écrits témoignent du souci de réhabiliter l’économie politique qui tente d’articuler en un même processus les facteurs proprement techniques dans l’évolution de l’économie et les facteurs sociaux et politiques qui les sous-tendent.

C’est une façon de dire que le politique est partie intégrante des préoccupations des économistes, simplement parce que son action imprègne profondément et durablement la sphère économique et sociale. Qui donc a intérêt à nous empêcher de développer ce point de vue et à apporter la contradiction aux tenants de l’autre thèse, celle de la neutralité de notre discipline ?

Dans l’interview, il est dit encore : «Notre organigramme doit s’adapter aux nouvelles orientations de l’économie internationale». Oui, mais intelligemment, pas servilement. Qui peut expliquer à l’auteur de cette phrase que les nouvelles orientations de l’économie internationale doivent être appropriées et intégrées si elles peuvent nous aider à avoir la pleine maîtrise de notre destin, et combattues si elles vont dans le sens de notre soumission.

Or, il se trouve que les nouvelles orientations de l’économie internationale nous sont imposées par la conception néolibérale qui a connu son apogée, dans les années 1980, avec le modèle de capitalisme actionnarial (ou capitalisme rentier) à l’américaine, présenté comme un système incontournable.

Sa finalité première est l’enrichissement toujours plus grand de la minorité que constituent les actionnaires des grandes entreprises, au détriment du droit des salariés, de leur protection sociale, de leur santé, et de l’environnement. Depuis l’éclatement de la crise financière de 2007- 2008, ce système est de plus en plus décrié et remis en cause, y compris par ses propres concepteurs. Alors, qui doit s’adapter à quoi ?

Que penser aussi de cette autre assertion du DGRSDT selon laquelle «on ne peut continuer à faire de l’économie agraire des années 1970 alors qu’on est dans l’économie numérique» ? Comme toutes les banalités, la citation est chargée d’idées reçues, d’imprécisions et de prétentions.

Elle décrète l’illégitimité et la disqualification de tout chercheur en économie agricole et la supériorité prétendue de l’économie numérique, une spécialité qui en est à ses balbutiements, y compris dans les pays les plus avancés, qui en sont les concepteurs. Cette citation suggère, également, que son auteur a une idée claire à la fois sur la recherche en économie agricole et rurale des années 70’, sur ses évolutions depuis cette date, et sur ce qu’elles devraient être aujourd’hui.

Bref, cette citation laisse transparaître l’existence de compétences particulières chez son auteur que ceux qui travaillent sur l’économie agricole ne possèdent pas. Ne serait-il pas plus sage de donner la parole à ces derniers ? Force est de constater que, comme dans tous les autres domaines, la recherche sur le développement agricole en Algérie a connu une régression forte entre les deux périodes, sur les plans de la pertinence des problématiques conçues par les chercheurs, des résultats de la recherche et de la qualité des ressources humaines mobilisées.

Parmi les causes fondamentales de cette régression figurent en bonne place la sous-estimation, puis l’abandon, par nos bureaucrates, du principe de la pluridisciplinarité des équipes de recherche en sciences économiques et sociales. La pluridisciplinarité était effective au Cread dans les années 1970 et 1980 et assurée par les chercheurs associés venus de toutes les disciplines des sciences économiques, sociales et humaines. Affaiblie depuis, elle va disparaître demain avec la récente décision actant leur exclusion.

Par ailleurs, il faut que chacun comprenne que l’économie numérique ne peut être d’aucun secours pour une société dont l’agriculture est gangrenée par les pratiques informelles, où les terres encore cultivables subissent à grande échelle le rouleau compresseur du détournement à des fins non agricoles, où la paysannerie dans sa majorité est réduite au statut d’assistée en attente permanente de subsides de l’Etat qui entretient cette situation à des fins de domination.

Aussi, pour être efficace, l’économie numérique comme instrument suppose la mise en œuvre de réformes agricoles profondes non encore sérieusement engagées à ce jour. Or, la réforme des réformes dans l’agriculture est le règlement préalable du problème éminemment politique du rapport de la paysannerie à l’Etat. Pour concevoir cette problématique, peut-être les statisticiens, les comptables et autres ingénieurs ont-ils besoin de l’éclairage des économistes, des sociologues, des historiens, des psychologues et des démographes, ceux-là mêmes que l’on cherche aujourd’hui à évincer.

Que dire de plus aux auteurs de la forfaiture, sinon que l’économie numérique ne peut en aucun cas servir d’alibi pour se débarrasser de tous ceux qui ne pensent pas comme eux. L’urgence est, au contraire, de stimuler le débat contradictoire, de favoriser le choc des idées dont on dit, à juste titre, qu’il fait jaillir la lumière. Pour y parvenir, notre secteur a besoin de mobiliser toute sa ressource humaine, sans exclusion et sans ostracisme.

Encore faut-il lever la contradiction flagrante portée aujourd’hui par la direction centrale et pleinement assumée, celle de vouloir faire du Cread une institution stratégique «qui réfléchit, analyse et synthétise», mais en optant, dans le même temps, pour le recrutement massif de jeunes diplômés dont la formation complète exige, dans le meilleur des cas, deux ou trois décennies de recherche. Le Cread est-il donc appelé à être un centre d’aide aux décisions stratégiques, ou un centre de formation à la recherche sans l’aide des formateurs appropriés ?

Nous croyons au débat contradictoire comme unique aiguillon de la pensée vraie, celle qui permet de mieux connaître les aspirations de la société et qui aide à leurs réalisations, et non pas celle qui sert à son contrôle, à son bâillonnement et à son asservissement. Nous avons toujours souhaité contribuer à sa promotion au Cread. Au fil du temps, l’espoir que ce rêve puisse se réaliser s’est peu à peu estompé. Par votre décision, vous venez d’enterrer ce rêve, en fermant la perspective qui était ouverte devant le Cread.

Mais que l’on se rassure : le débat se poursuivra sous des cieux plus cléments, là où l’intérêt général n’est pas un vain mot, là où le destin collectif n’est jamais perdu de vue, là où la discrimination entre chercheurs est bannie, là où l’acceptation et le respect de l’autre ont encore un sens, là enfin où la culture de l’impunité n’a pas cours.
Mourad Boukella et Tayeb Kennouche