A QUOI SERT L’OUA?

A QUOI SERT L’OUA?

Fatiha Talahite, économiste, chercheur CNRS, Libre Algérie,

A sa création, en 1963, l’OUA était destinée à « renforcer l’unité, la solidarité et la stabilité des Etats africains indépendants ». Mais l’organisation, si elle a pu être relativement efficace dans un certain type de conflits opposant des mouvements africains aux puissances coloniales ou néo-coloniales -par exemple contre l’apartheid en Afrique du Sud- s’est avérée de plus en plus impuissante à intervenir dans les guerres et à enrayer la montée des tensions sur le continent. En 1998, onze des 27 conflits majeurs qui ont eu cours dans le monde se sont déroulés en Afrique, faisant pour cette seule année une vingtaine de milliers de morts (selon le SIPRI, Institut de recherches sur la paix de Stockholm).

Aujourd’hui, la plupart des conflits qui déchirent le continent opposent des africains entre eux, non seulement entre pays, comme par exemple au Sahara occidental, mais souvent à l’intérieur d’un même pays, comme au Rwanda. Par ailleurs, ils ne sont pas toujours identifiables à des conflits territoriaux ou ethniques, mais tendent à opposer la société à l’Etat ou au pouvoir. Face à cette configuration, l’organisation se trouve particulièrement démunie, inefficace, et même complètement silencieuse et absente. Pourtant, certains atteignent un degré d’intensité et de gravité tel qu’ils interpellent la conscience universelle.

Certes, les ingérences occidentales sont toujours là, et elles sont rarement bienveillantes, mais elles sont souvent difficiles à démêler dans la mesure où elles passent par des réseaux complexes et ont des relais locaux. Lorsqu’il devient possible de les démasquer, comme dans le cas du conflit des Grands lacs, il est déjà trop tard et le pire n’a pu être évité. Par ailleurs, se limiter à dénoncer les ingérences occidentales peut conduire à faire un amalgame et priver ainsi du minimum de solidarité internationale des populations confrontées à des situation de génocide ou de crimes contre l’humanité. Ainsi le bilan provisoire de la tragédie qui se déroule en Algérie depuis plus de 7 ans dépasse les cent mille morts, et pour l’année 1998 on évalue le nombre des victimes à 4000, ce qui en fait le plus meurtrier des conflits armés qui secouèrent la planète. Mais parce qu’elle est étouffée et confinée dans les frontières du pays, elle n’a pas suscité la solidarité qu’ont pu provoquer d’autres drames humanitaires comparables en intensité, comme celui du Kosovo.

Née dans un contexte historique particulier qui fut celui de la décolonisation et de la montée des revendications du tiers monde face aux puissances occidentales, l’OUA fut conçue pour unifier les pays africains nouvellement indépendants afin de peser dans le rapport de force mondial entre Etats. Désormais cette logique n’existe plus, l’OUA n’a aucune prise sur les rapports de forces dans lesquels s’inscrivent les Etats africains et ses institutions sont devenues obsolètes. A quoi sert alors l’OUA? Tandis que se tient à Alger son 35ème sommet, cette question mérite d’être posée.

Aujourd’hui, on assiste à la tentative de recycler l’organisation dans la mobilisation des pouvoirs africains et de leurs lobbies comme force d’appoint pour des régimes autoritaires et anti-démocratiques en proie à des oppositions internes souvent radicales. C’est du moins ce qui se profile avec l’adoption le 3 juin dernier à Alger par la conférence ministérielle de l’OUA, d’une « convention pour la prévention et la lutte contre le terrorisme » qui sera soumise en juillet au sommet de l’OUA. Selon ce document, rétrospectivement, bien des mouvements africains de libération, à commencer par le FLN algérien dans sa lutte contre le colonialisme français ou le combat des Africains du Sud contre l’appartheid, seraient aujourd’hui qualifiés de « terroristes » et à ce titre privés de la solidarité qui leur a permis à l’époque de trouver refuge et aide dans d’autres pays africains. De nos jours, sachant que dans de nombreux pays du continent il n’existe aucun espace légal pour la contestation et l’opposition politique, et qu’une grande partie des régimes règnent par la force et l’arbitraire et refusent le verdict des urnes, une telle démarche risque fort de ne servir qu’à réduire encore les libertés et renforcer la répression de toute activité politiques autonomes. Or partout où elles se produisent, les atteintes systématiques aux droits humains commises au nom d' »impératifs sécuritaires » n’ont pas ramené la sécurité mais ont au contraire accru l’insécurité.

Certes, cette convention ne fera qu’entériner une situation déjà avancée, car la collaboration des régimes sur le plan sécuritaire et militaire existe depuis longtemps. Mais l’adoption de ce texte est un pas de plus. Par ailleurs, et c’est le plus inquiétant, il n’existe en face aucun contre-pouvoir institué capable de contre-balancer cette solidarité des régimes.

Il est clair que tant qu’elle restera l’émanation exclusive d’Etats soudés entre eux par la peur de toute ouverture démocratique, l’OUA ne pourra pas intervenir positivement dans les conflits entre africains, jouer le rôle d’arbitre ou de médiateur et prendre en charge les problèmes de nature politique, économique, juridique, humanitaire qui en résultent. Certes, l’organisation manque de moyens matériels et financiers. Mais elle manque surtout de crédibilité.

Le sommet d’Alger entend traiter de la « paix et de la stabilité » en Afrique ainsi que du « développement et de l’intégration économique », mais il laisse de côté, malgré son urgence, le brûlant dossier des droits de l’homme et des libertés. Or peut-on décemment prétendre apaiser le continent et relancer son développement sans affronter en priorité cette question?

Comment peut-on imaginer transformer l’OUA? Est-il possible de la démocratiser de l’intérieur, ou de créer des institutions alternatives émanant des sociétés et des oppositions? Aujourd’hui qu’elle se prépare à la mise en oeuvre du traité d’Abuja sur la création d’une Communauté Economique Africaine sur le modèle européen, rappelons que dès la création de la CECA (communauté économique de l’acier et du charbon) en 1953, l’Europe s’était dotée d’une assemblée commune ainsi que d’une cour de justice pour veiller à l’application des traités, avant même le traité de Rome (1957) prévoyant la création de la CEE.

Il est urgent de penser une alternative à l’échelle africaine, la mise en place de réseaux et d’institutions capables de défendre les droits et les libertés publiques et politiques, le droit de la défense pour les prisonniers politiques, le droit d’asile et la protection pour les réfugiés; de garantir l’exercice des libertés démocratiques, menacées un peu partout par l’usage systématique de la fraude électorale… Car le respect des droits humains est une garantie -et non une menace- pour la sécurité et la stabilité. En revanche, la répression et l’impunité créent et renforcent l’insécurité et l’instabilité.

 

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