La dérive de l’économie

La dérive de l’économie

Fatiha Talahite*, vivant univers, nov-déc 1998

 

En termes de projet économique, I’Algérie a suscité de grands espoirs. Aujourd’hui, asphyxiée par les exigences du FMI, elle s’enfonce dans une sinistre dérive mafieuse. Pourquoi ?

Pour tenter de comprendre ce qui s’est passé, il faut remonter aux fondements de l’économie algérienne, au projet colonial.

Ce projet est caractérisé par l’exclusion, la négation des indigènes dépossession massive des terres, exode rural, marginalisation et ségrégation dans l’emploi et dans le système scolaire. Privé de citoyenneté et de droits politiques, I’Algérien musulman est soumis au « code de l’indigénat » Après le départ des colons, cette exclusion reste inscrite dans les institutions et les mécanismes économiques.

Sous l’impulsion du formidable élan suscité par la libération du joug colonial une économie se met en place dans l’Algérie des années 1970-1980. Une puissante dynamique se traduit dans l’économie et la démographie par la généralisation rapide de la scolarisation, l’explosion urbaine, l’engagement dans des projets de développement grandioses. La manne pétrolière, que l’on a tendance à mettre en avant aujourd’hui comme élément décisif, n’a été qu’un catalyseur.

Mais ce mouvement se moule dans les formes et les structures de l’économie coloniale. Le départ massif des Européens en 1962, laissant derrière eux des infrastructures (équipements urbains, routes, ponts, chemins de fer, barrages, mines…) mais également des emplois, des terres, des logements, etc., avait créé l’illusion d’une « vacance » de l’économie. C’est l’Etat qui va prendre en charge cet héritage et le verser dans un projet qui vise à déployer et unifier l’espace économique national. On assiste alors à deux mouvements distincts l’un issu de la prise d’assaut des infrastructures et des institutions économiques existantes, leur expansion et leur transformation; l’autre allant vers la mise en place « ex nihilo », d’un édifice économique nouveau.

« Industries industrialisantes »

Dans un premier temps, les institutions économiques vont absorber cette vague. Mais ce système n’est pas adapté à la demande qui pèse désormais sur lui et il ne peut résister longtemps. Des aménagements successifs allant dans le sens de son extension à l’ensemble de la population (médecine gratuite, démocratisation de l’enseignement, permanence de l’emploi, généralisation de la sécurité sociale, de la retraite, etc.) ne réussissent pas à le transformer et contribuent au contraire à le fragiliser.

Pourtant, l’économie de l’Algérie indépendante ne se déploie pas seulement à partir de l’héritage colonial. Elle a une autre dimension qui consiste en la construction « ex nihilo » d’un complexe industriel. Ce projet, théorisé par le concept d' »industries industrialisantes », devait se baser sur les industries lourdes, à l’image du modèle soviétique. C’est la filière hydrocarbures, principal secteur exportateur, qui a joué ce rôle.

Ces réalisations aux allures pharaoniques, qui furent un temps considérées comme parmi les plus grandioses du Tiers Monde, contribuèrent à donner l’image d’un pays rattrapant son « retard » de développement et construisant en quelques années une économie moderne et dynamique. Aussi, lorsque ces entreprises commencèrent à se délabrer, cela fut vécu comme une grande désillusion et l’effondrement d’un mythe.

Porté par les « élites », ce projet de développement visait à fabriquer « ex nihilo » un système productif, une classe ouvrière, une élite, un Etat moderne. En voulant faire démarrer l’histoire du pays en 1962 et effacer tout ce qui précédait, paradoxalement, les nouveaux maîtres de l’Algérie réactualisaient la version la plus extrême du projet colonial, celle qui avait voulu faire table rase du passé et de la réalité de la nation algérienne, sitôt le pays conquis et pacifié. Comme lui, ils voulaient construire l’Algérie indépendante sur base de la négation et de la destruction de son histoire, de sa tradition, de sa population…

 

Réformes et libéralisation

D’abord sévèrement réprimée, puis tolérée et contrôlée, c’est 1’« économie parallèle » qui permet à la société, au fur et à mesure de la déliquescence de l’économie officielle, de réinventer l’activité économique dans ses aspects les plus spontanés production et commerce de biens élémentaires et d’objets usuels, services de proximité, culture vivrière et échanges extérieurs aux frontières. Elle ébauche la configuration de ce qu’aurait pu être l’économie nationale, une fois organisée et unifiée.

Cependant, cette économie fonctionne en dehors de toute légalité, mêlant la débrouille au délit, et prend des dimensions sordides lorsqu’elle parasite et gangrène les niveaux supérieurs de la hiérarchie de l’Etat, de l’économie, de l’armée et les enserre dans des réseaux de trafic et de corruption étendant leurs ramifications à l’extérieur du pays.

En 1989, lorsque le gouvernement Hamrouche entreprend de reconnaître ce potentiel et de le décriminaliser, l’économie du pays était arrivée à un point de non-retour.

 

1. L’ajustement autonome

La crise multidimensionnelle qui affectait le pays s’est cristallisée dans un emballement de l’endettement extérieur tel que pointait la menace d’une cessation de paiement. L’équipe des « réformateurs » s’est alors mobilisée pour éviter un rééchelonnement de la dette et réaliser ce qu’on a appelé un « ajustement autonome ».

Pourquoi, en Algérie, les douloureuses méthodes d’ajustement structurel ontelles débouché sur le chaos et la violence alors que d’autres pays du Tiers Monde ont pu y faire face ? En fait, les dimensions politique et institutionnelle de la crise étaient telles qu’elle ne pouvait se régler par de simples mesures techniques.

Les procédures mises en ouvre convergent dans une démarche d’ouverture qui débouche, en 1991, sur les premières législatives pluralistes. Ce moment est décisif pour l’économie: ou bien la nouvelle Assemblée, forte de sa légitimité, s’acheminait vers l’unification des règles de droit et la mise en place d’un cadre institutionnel capable de coordonner et de rendre compatibles entre elles les multiples logiques à l’oeuvre dans l’économie, ou bien la rupture avec la légalité entraînait la dislocation de l’économie et sa dérive mafieuse.

Pour cela, il fallait prendre acte de la référence massive à la normativité islamique et à son versant économique. Dans la tradition islamique, des normes précises existent en matière de négoce et de finance, d’impôt et de solidarité, de règlement des conflits, de production et de consommation, de justice sociale, etc. Ces normes, évacuées de l’économie officielle coloniale et postcoloniale telle que nous l’avons décrite, n’ont pas le statut de normes juridiques à caractère obligatoire. Cependant, si certaines d’entre elles sont devenues désuètes, d’autres sont restées vivaces et ont même été réactivées par l’ouverture récente au marché et à ses mécanismes. En adéquation avec l’éthique des musulmans, elles entrent en concurrence et souvent en conflit avec les normes officielles.

Le caractère pluraliste des nouvelles institutions et leur légitimité démocratique n’étaient pas les seules garanties d’arriver à un consensus. il y avait surtout la volonté des Algériens de trouver une issue à la crise et de fonder l’unité nationale.

 

2. Dislocation de l’économie et dérive mafieuse

En 1992, l’annulation des élections législatives par les militaires marque la rupture avec la légalité. Depuis, le système, dans toutes ses composantes, a rompu les amarres. Menacé d’effondrement avec la crise de la fin des années 80, il revient à la stricte norme d’exclusion. Pour sa survie, il a désormais recours à la brutalité et à l’arbitraire qui caractérisaient le monde colonial.

Quant à l’édifice industriel, il se disloque d’un côté. la filière hydrocarbure se sépare du reste de l’économie, s’autonomise et s’internationalise. Dans les autres secteurs, les entreprises, asphyxiées par les restrictions de crédits et d’importations, dépecées par des procédures opaques de privatisation, sont soumises à une concurrence nouvelle avec la libéralisation du commerce extérieur. Les collectifs de travailleurs résistent mal aux compressions d’effectifs, licenciements et retards dans le paiement des salaires. Leurs cadres, s’ils n’ont pas fui le pays, sont menacés de rejoindre les prisons où croupissent déjà des centaines d’entre eux, victimes d’une parodie de lutte contre la corruption masquant mal des règlements de comptes.

Dans un tel contexte, les conséquences du rééchelonnement de la dette extérieure (1994-1998) pèsent de tout leur poids sur l’économie et la population. Si le régime a été sauvé grâce à la médiation du FMI et à la « générosité » des créanciers de l’Algérie (en premier lieu la France), la population est la première victime des mesures d’ajustement structurel.

La guerre actuelle, dont le coût dépasserait le quart des 22 milliards de dollars de crédits obtenus grâce au rééchelonnement, oriente les dépenses de l’Etat vers le sécuritaire (en particulier le paiement et l’armement de milices privées), ce qui modifie la donne en matière de flux financiers et de répartition des revenus et accentue la dérive mafieuse. Parallèlement à la désindustrialisation et à la destruction du potentiel économique, des circuits se mettent en place dans l’opacité la plus totale.

Aujourd’hui, l’économie algérienne est de nouveau à un tournant. La période de grâce du rééchelonnement s’achève et en 1999, il faudra reprendre le remboursement d’une dette extérieure qui atteindra les 40 milliards de dollars, 60 % de plus qu’en 1992. Les problèmes d’alors sont restés entiers ou se sont aggravés. Quel que soit le programme envisagé, pour enrayer la dérive mafieuse et rendre l’économie conforme à la loi, la voie du consensus et du droit est, comme en 1991, incontournable.

* Economiste algérienne, chargée de recherches au CNRS, à Lille (France).

 

Selon Fatiha Talahite, l’influence du modèle soviétique n’a pas été directe mais elle s’est exercée par l’intermédiaire d’une partie de la gauche française dont l’influence sur l’élite algérienne au pouvoir était considérable. L’économie algérienne fut pour eux un terrain d’expérimentation qu’ils n’avaient pas dans leur pays et prit des allures d’économie française soviétisée.

Par ailleurs, I’Algérie tire des hydrocarbures 98 % de ses recettes en devises. Sa dette extérieure est estimée à 33 milliards de dollars. Selon le Premier ministre Ouyahia, l’Algérie n’ira pas vers un troisième rééchelonnement et ne signera pas de nouveaux programmes avec le FMI. Entre 1995 et 1997, plus de 13 milliards de dollars auraient été remboursés. D’ici l’an 2001, Alger poursuivra son effort pour plus de 21 milliards, répartis comme suit: 5 milliards en 1998; 6 milliards en 1999; 5,4 milliards en 2000 et 5,3 milliards en 2001.

In Marchés Tropicaux, 17 avril 1998.

 

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