Boualem Sansal n’est pas à une contradiction près

Boualem Sansal n’est pas à une contradiction près!

Fatiha Talahite, 2 octobre 2000

Voici quelques commentaires que m’a inspirés l’interview du romancier algérien Boualem Sansal, par Ali Ghanem pour le «Quotidien d’Oran » du 24.sept 2000. Haut fonctionnaire au ministère de l’industrie, Boualem Sansal souhaite garder son poste, tout en continuant à écrire des romans et à sillonner le monde, de séances de dédicaces en conférences de presse et en émissions de télévision. Il espère que « ses responsables comprendront qu’il est amené à se déplacer, à être souvent absent ». Pas étonnant qu’il demande au « citoyen » algérien de ne plus compter sur l’Etat…

Directeur Général de l’industrie, « censé s’occuper de la restructuration du tissu industriel pour l’adapter à l’économie de marché », il propose de vendre les entreprises publiques au dinar symbolique. Effectivement, pas besoin d’un ministère de l’industrie ni de hauts fonctionnaires pour cela. Boualem Sansal pourra continuer à écrire ses romans et à répondre aux sollicitations de ses fans.

Mais, dit-il, il tient à rester en Algérie, car « c’est en Algérie qu’il faut écrire, c’est en Algérie qu’il faut mener le combat. (..) Si je viens m’installer à Paris, qu’est-ce que j’ai à dire sur l’Algérie ? (..) Tant que j’écrirai sur l’Algérie, j’y resterai ! ». Généreuse profession de foi nationaliste. Mais quel est ce mystérieux « combat » que Boualem Sansal dit mener avec tant de passion? La suite de l’interview nous aidera peut-être à le découvrir. Poursuivant ses réponses aux questions d’Ali Ghanem, il affirme: « pour l’observateur extérieur, c’est relativement facile de voir que le peuple algérien a été abruti, enchaîné, aveuglé, infantilisé, démuni de moyens d’analyse et de discernement, donc en définitive détruit ». On l’aura compris, Boualem Sensal ne fait pas partie du peuple algérien. Il peut, lui, tout en restant en Algérie, analyser les choses avec discernement, comme un observateur extérieur. Dans cette logique, ce n’est évidemment pas au peuple algérien « abruti » de juger de la perspicacité de ses analyses ainsi que de la qualité de ses écrits. Et en effet, ce n’est pas le lectorat algérien qui a consacré Boualem Sansal romancier algérien, mais bien le lectorat français, ou, plus précisément, le milieu français de l’édition, quand l’on sait que l’industrie du livre en France, largement subventionnée, fonctionne surtout à la commande (voir l’article d’Alan Riding du New York Times, « Rentrée littéraire, une tempête de livres s’abat sur la France », in Courrier international n°516, 2000). Boualem Sansal, qui dit avoir beaucoup lu dans sa vie, veut nous faire croire qu’il ignorait que Gallimard – auquel il aurait envoyé son premier manuscrit par hasard – était un très grand éditeur ! Très romantique, mais peu crédible… Boualem Sansal est vraiment l’oiseau rare: fonctionnaire algérien, il sait se dédoubler et, tout en passant le plus clair de son temps à l’étranger, il réussit à garder un pied sur le territoire algérien ( c’est en tant que Directeur de l’industrie qu’il dit avoir « un pied dans le réel »!) . Ecrivain algérien, il méprise le lectorat algérien qu’il juge abruti et infantile, et, échappant par miracle à la « médiocrité » de ses compatriotes, il est plébiscité par le lectorat français. L’explication de ce succès soudain et massif qui a étonné plus d’un, on la trouve dans la suite de l’interview. Au journaliste qui lui demande si l’Algérie ne pouvait pas s’en sortir sans la France, Boualem Sansal répond avec ferveur: « Je ne crois pas. Nous sommes un pays sous-développé. On a besoin de quelqu’un d’autre. Ce quelqu’un d’autre, on a essayé avec les Russes pendant 20 ans, ça n ‘a rien donné. On a essayé avec les pays arabes, les pays frères et amis, ça n ‘a rien donné. Il faut trouver quelqu’un pour nous aider, nous mettre le pied à l’étrier (..) ». Notre auteur a tout simplement oublié les 132 ans de présence française en Algérie, ainsi que la coopération technique avec la France dès l’indépendance, durant plus de 20 ans, la première en importance, bien avant celle des Russes, des Arabes, des « frères » ou « amis »! Serait-il à ce point un pur produit de cette coopération, qu’il en est ainsi incapable de prendre le moindre recul? Notons que pour ce haut fonctionnaire de l’Etat algérien, ce sont les autres (les Russes, les Arabes, les frères et amis..) qui sont la cause de nos malheurs. A aucun moment il ne se pose la question de la responsabilité des élites et décideurs de ce pays. Cela n’est pas rassurant, de la part de quelqu’un qui a la lourde tâche de tracer l’avenir de l’ensemble du secteur industriel algérien! C’est encore cela le plus triste pour nous. Passe encore que l’éditeur parisien choisisse parmi les nouveaux talents algériens celui qui flatte à bas prix l’égo des français, après tout, cela les regarde. Mais de constater la confusion mentale affligeante dans laquelle se trouvent ceux qui nous gouvernent, voilà qui est bien moins drôle, vous en conviendrez.

 

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