Palestine, vue du tombeau Algérie

Palestine, vue du tombeau Algérie

Par Daïkha Dridi, Quotidien d’Oran 14 Octobre 2000

On nous dit oui. Oui, la Palestine c’est bien triste, mais qu’avons-nous fait pour l’Algérie ?

On nous dit comment manifester, comment soutenir la Palestine alors que nous n’avons pas fini d’avaler notre honte d’Algériens.

Des Algériens se font encore massacrer dans des conditions doublement effroyables aujourd’hui.

Parce que à la sauvagerie s’ajoute aujourd’hui l’indifférence, l’habitude, l’épuisement.

Parce que, aujourd’hui, seuls les pauvres, les très démunis et les appelés se font buter loin de nos villes protégées contre la nuisance des fracas médiatiques.

Mais la Palestine hante nos télés et gratte la porte blindée de notre mémoire verrouillée.

Elle vient rappeler combien nous sommes devenus autistes au reste du monde après avoir plongé, dans une hébétude tétanisée, dans l’autisme de nous-mêmes.

Est-ce parce que nous sommes Algériens, survivants de la décennie cauchemar, que nous ne sommes plus en droit de nous émouvoir.

Est-ce parce que nous sommes Algériens, survivants de notre impuissance, que nous n’avons plus le droit de poser le regard ailleurs que sur nos blessures.

Est-ce parce que nous sommes Algériens que nos coeurs, nos cervelles, nos sens sont définitivement morts et enterrés.

Est-ce parce que je suis Algérien que je ne peux me permettre le luxe de frissonner à la vue d’un chat apeuré, de pleurer le suicide d’une baleine.

Est-ce parce que je suis Algérien que je ne suis plus en droit de me reconnaître dans le regard des fous.

C’est bien ce que j’entends pourtant, lorsqu’on me dit que la Palestine est ailleurs[allusion a un propose de Bouteflika].

Ailleurs comme la vérité. Ailleurs comme la justice. Ailleurs comme notre humanité.

Est-ce parce que je suis Algérien que je n’ai plus le droit de dire ça suffit. Ca suffit.

Ce n’est pas parce que je suis entouré de vos lâchetés que mon coeur est scellé, mes yeux colmatés, ma tête embouteillée.

Ce n’est pas parce que je suis cerné de vos renoncements, de vos silences, de vos compromissions, de vos têtes de flics que je vais l’installer dans ma tête à moi aussi.

Ce flic des sens et de la raison.

Ca suffit, je vois une foule de Palestiniens déchaînés, rentrée d’un énième enterrement, massacrer à coups de pied trois soldats israéliens. Leur colère a un goût que je connais.

Ca suffit, je sais que Mohamed, le petit flingué sous nos regards, aimait les oiseaux et ça me suffit pour le pleurer.

Ca suffit, c’est pas parce qu’on tue des Algériens que ma raison est écartelée, que je n’ai pas le droit de souffrir avec les Algériens et de mourir avec les Palestiniens.

Ca suffit, les bottes, les matraques, les balles réelles et les faux communiqués ont partout un goût de sionisme, ici comme à Gaza, comme à Ramallah roquettée.

Ca suffit, l’Algérie ne deviendra pas le tombeau de ma colère et la Palestine demeurera le souvenir de mon humanité.