Lettre ouverte au Recteur de l’université catholique de Louvain

Lettre ouverte au Recteur de l’Université catholique de Louvain

Monsieur le Recteur Marcel Crochet
Université catholique de Louvain,
1348 Louvain-la-Neuve,
Belgique

Lausanne, le 25 novembre 1998

Au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux.
Monsieur le Recteur,

J’ai appris récemment que l’Université catholique de Louvain a décidé de décerner le 1er décembre prochain le titre de docteur honoris causa à Mme Khalida Messaoudi, vice-présidente du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) en Algérie.

Je sais qu’un prix est valorisé autant par celui qui le reçoit que par celui qui le donne. Et donc je vous avoue que ceci m’a quelque peu surpris et plusieurs questions m’ont assailli.

Les premières questions que je me suis posées furent les suivantes : Pour quelle ouvre Khalida Messaoudi va-t-elle être ainsi récompensée ? Quelles sont les valeurs, vertus et réalisations que ce prix reconnaît et prime en Khalida Messaoudi ? En quoi l’Université catholique de Louvain veut-elle faire de Madame Khalida Messaoudi un modèle humain, féminin, spirituel, intellectuel ou politique à célébrer ou à suivre ? L’Université catholique de Louvain connaît-elle, aussi intimement que les Algériennes et les Algériens, le répertoire complet des paroles et des actes de Madame Khalida Messaoudi ?

A dix jours de la célébration du 50ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, comment un tel geste sera-t-il perçu par les Algériennes et les Algériens qui sont les victimes physiques ou morales des violations très graves et flagrantes des droits de l’homme, perpétrées par le régime militaire sanguinaire d’Alger depuis son coup d’Etat de janvier 1992 ?

En cette période où l’on s’apprête à fêter la naissance de Jésus Christ, que la paix et le salut soient sur lui, qui coïncide cette année avec le mois sacré du Ramadhan, quelle modalité de relations religieuses, culturelles, et politiques entre les catholiques, dont votre université est une voix éminente, d’une part, et les musulmans opprimés en Algérie, d’autre part, le prix de Messaoudi traduirait-il et consacrerait-il ? Dans quelle histoire et présent de relations islamo-catholiques, s’inscrit-il, et à quel avenir de ces relations appelle-t-il ?

Ce sont toutes ces questions qui m’ont incité à vous écrire et à partager avec vous, en tant que musulman algérien, et en tant que membre du Mouvement pour la Vérité, Justice et Paix en Algérie et participant aux rencontres de Sant’Egidio, mes convictions et réflexions à ce sujet.

Monsieur le Recteur,

Je commencerais par rappeler quelques aspects de la complexité des relations islamo-chrétiennes en Algérie. Je ne vais pas remonter loin dans l’histoire des tensions entre nos deux communautés ni évoquer les événements douloureux qui se sont produits en Terre sainte ou en Andalousie et qui ont forcément marqué le subconscient collectif de part et d’autre. Je vais me limiter aux événements qui ont eu lieu du début de la colonisation de l’Algérie par les Français jusqu’à ce jour et souligner les rôles contradictoires, d’abord négatifs et ensuite positifs, qu’y ont assumé les catholiques.

Pendant toute l’époque coloniale, et c’est aussi le cas aujourd’hui, l’attitude de l’Eglise catholique envers le peuple algérien a présenté deux facettes, l’une sombre et l’autre lumineuse et c’est cette complexité qu’il faut saisir avec objectivité et considérer avec un sens de la responsabilité si l’on désire construire des rapports sains et amicaux entre l’Eglise catholique et l’Algérie.

Il est triste de constater que pendant la longue nuit coloniale, la plupart des représentants de l’Eglise catholique en Algérie se sont complètement alignés sur les thèses colonialistes servant les intérêts des colons et des capitalistes français, qui étaient défendues par la force répressive. Ces hommes de religion, au lieu de se conformer aux exigences de la charité du Christ, au lieu de refléter par leur attitude la morale chrétienne, ont fourni la caution morale à l’ouvre destructrice des colonnes de l’armée française.

La figure symbolique qui représente la théologie de l’oppression et qui marquera la mémoire collective algérienne est le cardinal Charles Lavigerie, archevêque d’Alger de 1867 à 1892. Créateur de l’ordre des Pères blancs et des Sours missionnaires d’Afrique, qualifié d’«opportuniste» par Charles-Robert Ageron(1), ce «prélat de choc, avait mis sur pied une troupe de moines-soldats qui à l’imitation des anciens croisés, savaient aussi bien offrir la bonne parole que manier le fusil.» (2) Les troupes de «catholiques entraînés par Lavigerie, qui rêvent de ramener les barbaresques à la civilisation latine et chrétienne de leurs pères» (3) n’hésiteront pas à approuver les terribles massacres contre les populations algériennes, perpétrés dans le cadre de la ‘pacification’ de l’Algérie. Le témoignage suivant indique explicitement le rôle que certains religieux voyaient pour l’Eglise catholique dans l’Algérie colonisée :

«Il n’y a qu’un moyen, un seul : l’assimilation des Arabes dans le catholicisme, alors le progrès et la civilisation pénétreront dans l’Algérie et nous verrons un grand peuple s’élever de cette terre courbée jusqu’à ce jour sous le joug humiliant de l’Islam. Nous, Français, nous avons reçu pour mission de Dieu, de rendre les peuples plus heureux, en les élevant à notre niveau. Nous réussirons, en Algérie, à fonder un grand peuple, que si nous savons amener les infidèles à notre sainte religion.

Pendant la grande famine de 1867, on avait recueilli près de 2000 orphelins; sur ce nombre, quelques centaines refusèrent le bienfait du baptême, et l’archevêque d’Alger, respectant leur liberté, leur permit de rentrer dans leur famille, regrettant de ne pouvoir leur sauver la vie de l’âme comme celle du corps. Ceux qui survécurent et voulurent rester avec leur père adoptif après avoir été reçus dans les orphelinats tenus par les Pères Blancs pour les garçons, par des sours pour les filles, se marièrent et fondèrent ainsi les deux premiers villages chrétiens qui existent en Algérie. A notre avis, c’est l’ouvre la plus belle du cardinal Lavigerie. La fondation de ces deux villages […] n’est qu’une bien faible partie des ouvres des missionnaires […] dans notre colonie. Ils ont repris à la suite de nos colonnes et protégés par nos armées, leur mission du Sahara. Mais c’est surtout en Kabylie que leur action est efficace. […] Le missionnaire se contente, pour le moment, de faire la classe aux enfants, et de soigner les malades […] Ainsi beaucoup de ces petits enfants demandent-ils d’eux-mêmes à s’instruire de notre religion. Il est certain que les missionnaires ont trouvé auprès des autorités, non pas peut-être la protection qu’ils étaient en droit de demander et d’obtenir, mais une certaine bienveillance qui les a aidés dans leur ouvre. Toutes les autorités militaires, en général, se montrent pour eux animés des meilleurs intentions; nos officiers supérieurs voient en eux des aides précieux pour la colonisation de la France africaine. Aidons nos missionnaires qui sont les aides les meilleurs que la Providence nous ait donnés pour coloniser l’Algérie, laissons-leur toute la liberté de faire le bien, d’établir des villages chrétiens, de fonder des ouvres pour la conversion des Musulmans.» (4)

Cette tendance, malheureusement majoritaire au sein de l’Eglise catholique en Algérie, sera maintenue durant toute l’ère coloniale et jusqu’au déclenchement de la Révolution de novembre 1954 qui devait conduire le peuple algérien vers l’indépendance.

Lacaste, évêque d’Oran, mobilisa ses fidèles contre la volonté d’indépendance du peuple algérien, et rappela aux militaires catholiques leur devoir envers la patrie dont l’Algérie faisait partie intégrante. En mai 1958, il n’hésitera pas à parler même au nom de Marie la Vierge pour défendre la cause colonialiste : «Elle et nous désirons que la France reste à l’Oranie et l’Oranie à la France.» (5)

Mais le plus extrémiste de tous fut incontestablement Delarue, aumônier de la meurtrière 10ème division parachutiste, qui fournira au général Massu la justification de la torture par sa finalité. Il ira jusqu’à préconiser les «interrogatoires efficaces» aux témoins et aux non délateurs :

«Chaque personne, témoin de quelque crime ou au courant du repaire de tel ou tel bandit, est rigoureusement tenue de le signaler à la justice. Il suit de là qu’on a le droit d’interroger sérieusement – même si l’on sait que ce n’est pas un tueur – tout homme dont on est certain qu’il connaît les coupables, qu’il a été témoin d’un crime, qu’il a sciemment hébergé quelque bandit, s’il se refuse à révéler librement, spontanément, ce qu’il sait.» (6)

Bien évidemment, le sinistre criminel de guerre que fut le général Massu se pressa de remercier Delarue pour son soutien moral :

«Le général commandant de la zone autonome d’Alger et la 10ème Division parachutiste remercie l’aumônier parachutiste qui a pris la parole pour porter sur l’action policière un jugement sans passion, libre et raisonné. Il invite toutes les âmes inquiètes ou désorientées à l’écouter et souhaite que ces réflexions d’un prêtre contribuent à éclairer ceux qui n’ont pas été formés à la rude école de la guerre pourrie d’Indochine et qui n’auraient pas encore compris que l’on ne peut lutter contre la guerre révolutionnaire et subversive menée par le communisme international et ses intermédiaires avec les procédés classiques de combat, mais bien également par les méthodes d’action clandestine et contre-révolutionnaires.» (7)

En métropole également, dès le début de la Révolution, des hommes tels que Feltin, cardinal-archevêque et aumônier-général des armées françaises, Saliège, cardinal-archevêque de Toulouse et premier responsable dès 1956 de l’Union pour le salut et le renouveau de l’Algérie française s’opposèrent fermement aux revendications indépendantistes du peuple algérien.

Monsieur le Recteur,

La Révolution algérienne a fort heureusement démontré que la communauté catholique en Algérie comptait aussi dans ses rangs des hommes et des femmes fidèles à la tradition de charité chrétienne. Je reproduis ici, parfois dans le même style de l’auteur, quelques passages que Henri Alleg eut le mérite d’écrire en la mémoire de ces fidèles dans son livre La Guerre d’Algérie, où l’on peut lire à leur sujet ce qui suit : «Epris de justice sociale, se réclamant de l’égalité des hommes devant Dieu, prônant la charité chrétienne, ils se trouvent à côté ou, pour quelques-uns, avec le FLN» (8) ou encore «les partisans convaincus de l’indépendance qui aspirent à une solution libérale, pacifique et humanitaire du problème algérien ou, plus simplement encore, veulent, dans cet affrontement sans merci, s’en tenir aux impératifs de la morale chrétienne.» (9)

Face à l’injustice sociale, à la répression, aux méthodes inhumaines de guerre, à la pratique abominable de la torture, ces hommes et ces femmes se révoltèrent, parfois en s’exposant à des dangers réels. Les responsables de Témoignage chrétien les aidèrent dans ce combat en ouvrant les colonnes de ce journal aux appelés et autres témoins qui voulaient relater les atrocités qu’ils avaient vécues.

L’homme d’Eglise qui, par ses courageuses prises de position, marqua le plus l’histoire de la guerre d’Algérie fut l’archevêque d’Alger Léon-Etienne Duval, qui sera promu cardinal en janvier 1965. Dès le début de 1955, il condamna la torture et fit émettre le 17 janvier 1955, contre l’avis de certains ecclésiastiques autour de lui, un mandement dont il ordonna la lecture en chaire le dimanche suivant dans toutes les églises et chapelles du diocèse (10) et qui stipulait que :

«Le premier pas de l’action punitive, l’arrestation, ne peut obéir au caprice mais doit respecter les normes juridiques. Il n’est pas admissible que l’homme le plus irréprochable puisse être arrêté arbitrairement et disparaître, sans plus, dans une prison. […] L’instruction judiciaire doit exclure la torture physique ou psychique.» (11)

A la sortie des églises, après la messe du dimanche 23 janvier, l’archevêque Duval fut crié, fustigé, injurié, menacé. A Bab-el-Oued, la communauté des ultras, les «Croisés de l’Algérie française» (12)lui donnèrent même des surnoms. Il sera désormais ‘Mohamed Duval’, ‘Sidi Duval’ ou ‘le petit fellagha’ (13). Mais cet homme de foi ne céda pas à la pression des foules aveuglées par la passion. Au contraire, dès septembre 1955, il persista et signa en se prononçant pour «la libre expression des aspirations légitimes» des Algériens. L’année suivante, il demanda qu’il soit donné «satisfaction à la volonté d’autodétermination des populations». Au sujet de ses propos contre la torture, il dira plus tard : «J’ai jugé que s’il n’y avait pas une déclaration, cela pouvait être estimé comme une véritable trahison de la vérité.» (14)

Tout au long de la guerre d’Algérie, l’archevêque Duval n’hésitera pas à se dresser contre l’activisme ultra-colonialiste de certains catholiques et à défendre les prêtres poursuivis pour leur soutien au FLN. En 1957 il protesta contre les condamnations à mort de militants algériens et s’adressa même au Pape à ce sujet. A l’occasion du Nouvel An 1957, il attira l’attention sur les «valeurs spirituelles communes menacées par le matérialisme athé.» (15) Il deviendra alors la «bête noire» du ministre résidant Robert Lacoste, «anticlérical» socialiste et fervent défenseur de l’Algérie française. Mais il deviendra aussi, par son courage et autorité, le catalyseur de tout un groupe de responsables et militants catholiques qui allaient suivre son exemple.

Des prêtres de la Mission de France à Souk Ahras, ville natale de Saint-Augustin, exprimeront ouvertement leurs critiques à l’égard de l’injustice engendrée par le système colonial, et condamneront les méthodes répressives utilisées par l’armée française en Algérie. (16) Le 26 janvier 1956, l’équipe sacerdotale de cette mission déclara publiquement : «Pour le chrétien, en face de la misère humaine, il n’y a plus de patrie, ni amis, ni ennemis. Il n’y a que Jésus Christ qui nous appelle au secours.» (17) Cette équipe fournira par la suite des médicaments aux moudjahidine. Une fois ce soutien dévoilé aux autorités, le curé Gros et les abbés Mamet et Kerlan seront expulsés.

Dans l’Atlas blidéen, des combattants seront soignés par les moines du monastère de Notre-Dame-de-l’Atlas, à Tibehrine, près de Médéa, sans avoir à justifier de l’origine de leurs blessures.

Les Pères blancs de la rue Ben-Cheneb, les Sours blanches de Birmandreïs, le couvent des Clarisses d’Alger, le presbytère du père Jean Scotto, curé de Bab-el-Oued et futur évêque de Constantine, cacheront des femmes et des hommes connus pour leur appartenance au FLN ou leur sympathie pour la décolonisation, sans poser de questions sur leurs activités.

Avant la fin de 1956, deux jeunes militantes catholiques furent emprisonnées, pour atteinte à la sûreté de l’Etat, c’est-à-dire pour avoir aidé le FLN.

Ainsi, Evelyne Lavalette, âgée de vingt ans, est arrêtée le 15 novembre 1956 à Oran et torturée pendant cinq jours par les policiers. Elle a participé à la fabrication et à la diffusion du premier numéro de l’organe du FLN, El Moudjahid. Elle passera trois années en prison.

L’abbé Declercq, aumônier des prisons et curé de Notre-Dame-des-Victoires en haut de la Casbah, met à disposition du FLN, grâce à l’intervention d’Evelyne Lavalette, sa ronéo où on tire El Moudjahid, Résistance algérienne et L’Ouvrier algérien.

Annie Steiner, assistante aux centres sociaux, qui sera agent de liaison au FLN, conséquente avec sa conception de la foi, dira :

«Après l’adolescence, j’ai découvert l’existence d’un fossé entre l’enseignement du Christ, tel que je le lisais dans la Bible, et ce que je voyais et entendais autour de moi, dans la rue, à l’église. Ceux que le Christ désignait comme des frères qu’il faut secourir, c’étaient précisément les Algériens.» (18)

Seize catholiques appartenant aux services des centres sociaux sont arrêtés en février et mars 1957. C’est ce que le général Massu, dont l’affectation de piété est célèbre, appelle dans une directive secrète «le coup de semonce donné à certains milieux européens qui ont fait de la charité une interprétation abusive et antinationale.» (19)

Chez l’abbé Barthès, les paras découvriront du matériel de propagande édité par le FLN. Ils effectueront alors une perquisition au presbytère d’Hussein-Dey, après consultation de l’aumônier parachutiste Delarue qui donna sa bénédiction à l’opération : «Vous n’avez pas le droit de fermer les yeux. La situation est trop grave. Chacun doit prendre ses responsabilités.» (20) Ni la perquisition ni l’interrogatoire de l’abbé Barthès ne donneront quelque chose. Le 22 mars 1957, la presse titre : «L’abbé Barthès impliqué dans l’affaire d’hébergement des terroristes.» (21) Avec d’autres prêtres conduits en mars 1957 à la villa Sésini par les légionnaires du 1er REP, avec la bénédiction de l’aumônier parachutiste Delarue, l’abbé Barthès sera envoyé dans la salle de torture avant d’être condamné le 24 juillet 1957 à cinq mois de prison avec sursis à l’issue du procès dit «des chrétiens progressistes.» (22)

Denise Walbert, qui aidait à la préparation et la diffusion de matériel de propagande du FLN, sera arrêtée et dirigée aussi par les paras vers la villa Sésini. Pierre Coudre, représentant de commerce et militant chrétien, qui aidait Denise Walbert, sera également arrêté.

L’abbé Alfred Bérenguer, curé de Montagnac près de Tlemcen, expulsé puis poursuivi en janvier 1958, ira représenter officiellement le Croissant rouge algérien, et le FLN, en Amérique Latine. (23) Avec une forte conviction et un dynamisme exceptionnel :

«Il se déplacera sur l’ensemble du continent latino-américain pour sensibiliser l’opinion publique de cette région du monde sur le sort des réfugiés algériens et sur le sens de la lutte menée contre le colonialisme français en Algérie. Il s’attachera à créer, dans les différentes capitales visitées, des comités de soutien pour les réfugiés algériens et réussira, à travers maintes difficultés, à briser le mur de silence imposé sur le problème algérien et à gagner le soutien de la presse et des mouvements progressistes latino-américains.» (24)

Le chanoine Brenckle décrira dans un témoignage paru le 19 juillet 1960 dans La Croix l’horreur qu’il avait vue dans un camp de regroupement :

«J’ai visité dernièrement un village de 1300 familles. 35 maisons abritent 70 familles. Les autres – 1230 – sont terrées dans la boue, sur un plateau venté, derrières quelques bidons et quelques planches. Les enfants ont le crâne pointu, le ventre gros et nu, des jambes sans mollet et des pieds retroussés.» (25)

En métropole, Chappoulie, évêque d’Angers déclarera : «L’influence que [le chrétien] peut exercer dans la vie publique tendra à faciliter l’accession des pays colonisés à leur indépendance.» (26) Il élèvera inlassablement sa voix contre les méthodes de répression coloniale. Liénart, cardinal-archevêque de Lille, prélat de la mission de France, défendra les prêtres de cette mission arrêtés ou poursuivis pour avoir aidé des Algériens; il témoignera notamment en faveur de l’abbé Davezies.

Monsieur le Recteur,

Après l’avènement de l’indépendance, l’Algérie a su honorer les femmes et les hommes de confession catholique qui avaient mené le même combat pour l’indépendance. Celles et ceux qui sont restés en Algérie ou sont venus dans ce pays après l’indépendance pour exercer la charité, contribuer au développement, participer à l’effort de reconstruction, d’éducation et de santé, fournir des soins aux démunis, sans rien demander en retour et en respectant parfaitement la foi de l’autre, vivaient chez eux en paix et sécurité, respectés par tout le monde. Cette symbiose dura jusqu’au début de la décennie noire des années 90 qui ont plongé tout le peuple algérien dans le malheur.

Dans cette deuxième guerre qui déchire l’Algérie depuis 1992, la position de l’Eglise catholique d’Algérie sera, comme hier, divisée entre ceux qui se rangent aux côtés de la junte militaire arrogante et opprimante, l’Istikbar, et ceux qui choisissent le camp du peuple agressé et opprimé, les moustad-a-fine. Des «nuances» apparaissent «au sein de cette communauté chrétienne, entre ceux qui, comme Mr Claverie, soutiennent plutôt la ligne dure anti-islamiste du gouvernement et ceux qui veulent donner toutes ses chances au dialogue avec les formations islamistes non armées.» (27)

A l’extérieur également, les voix de l’Eglise seront divisées. Le Vatican, estimant qu’une prise de position pourrait être mal perçue en Algérie, gardera un silence prudent. Cependant, le pape Jean-Paul II n’hésitera pas, et à chaque occasion qui se présente, à prier dans ses messages de paix pour que l’Algérie sorte du drame. Il appellera souvent au dialogue et à la réconciliation entre tous les Algériens et condamnera vivement les massacres collectifs contre les populations civiles.

L’Eglise de France, fidèle à sa tradition, suivra (ou dictera) la position officielle de l’Eglise d’Algérie : celle du soutien du camp des éradicateurs antidialogistes.

Ailleurs qu’en France, la communauté catholique italienne de Sant’Egidio se distinguera dès 1994 par une sorte de diplomatie parallèle et jouera le rôle de médiateur pour aider les Algériens, toutes tendances confondues, y compris le pouvoir, au dialogue.

En Algérie même, Henri Tessier, archevêque d’Alger, réagira malheureusement mal à l’initiative de Sant’Egidio et déplorera la participation du Front Islamique du Salut au dialogue de paix avant «l’engagement de chaque partie à rejeter toute forme de violence.» (28) Andrea Riccardi, président de la communauté de Sant’Egidio, répliquera dans L’Actualité religieuse : «Je pense qu’il n’est pas opportun qu’un évêque se range contre une des parties. Il faut que la paix soit faite par ceux qui luttent.» (29)A Rome, on considère l’attitude de l’épiscopat algérien «comme une preuve de soumission aux autorités du pays.» (30) Malheureusement, Henri Tessier n’a pas su suivre l’attitude de son prédécesseur, le cardinal Duval, qui fut tout au long de sa vie du côté de son peuple.

De son côté, Pierre Claverie, né à Alger en 1938, fils de Bab-el-Oued, ancien animateur du centre de formation Les Glycines à Alger, évêque d’Oran depuis avril 1981, qui est décrit comme une personne qui «vivait profondément les grandes intuitions ocuméniques et inter-religieuses du concile Vatican II (1963-1965)» (31) reprochera à la communauté Sant’Egidio, dans L’Actualité religieuse du mois d’avril 1995 (32), d’avoir contribué à privilégier le FIS dans le rôle de «principal interlocuteur du pouvoir» et estimera que les partis politiques réunis «ne sont plus représentatifs de l’état actuel de l’opinion algérienne» et qu’ils avaient regagné, à cause du geste de la communauté, une crédibilité qu’ils avaient perdue. Soucieux de ses bons rapports avec le pouvoir en place, il dira que l’initiative dont l’«énorme publicité a littéralement raidi le pouvoir» a mis la communauté catholique d’Algérie dans une «situation inconfortable.» Un an plus tard, Pierre Claverie sera assassiné dans des circonstances obscures.

Les moines trappistes (cisterciens) du monastère de Tibehrine dans la région de Médéa, ouvert depuis 1934, furent parmi les rares à approuver l’initiative romaine de paix.

Monsieur le Recteur,

Je vous ai exposé quelques éléments qui indiquent les diverses prises de positions d’hommes et de femmes appartenant à l’Eglise catholique.

Ainsi, certains ont inscrit leur geste, et à travers lui l’image de la communauté catholique, aux yeux des Algériennes et des Algériens, dans la ligne de ceux qui ont échoué dans leur mission de témoins et ont fourni la caution morale à l’entreprise coloniale hier et à la dictature militaire aujourd’hui dans mon pays.

D’autres se sont positionnés dans la ligne de ceux qui ont été, et sont encore, aux côtés du peuple algérien dans les étapes les plus tragiques de son histoire. Ils ont exprimé explicitement, et le font encore, leur compréhension de la détresse de ce peuple et sa lutte pour la justice et la liberté.

Le choix des uns et des autres est noté dans le registre divin et inscrit dans l’histoire à jamais.

Monsieur le Recteur,

Dans le conflit meurtrier qui secoue l’Algérie et qui est d’essence politique, et non pas religieuse comme veut le faire croire le pouvoir algérien et ses relais diplomatiques et médiatiques à l’étranger, la communauté catholique, comme toutes les catégories du peuple algérien, ne sera pas épargnée. Une vingtaine de religieux ont été assassinés entre 1994 et 1996.

Le 8 mai 1994, Hélène Saint-Raymond, de la congrégation des Petites Soeurs de l’Assomption, et Henri Vergès, frère mariste, sont assassinés dans la Casbah d’Alger. Le 23 octobre 1994, Ester Paniagua et Maria Alvrez Martine, religieuses espagnoles de l’ordre des Augustins, sont tuées dans le quartier de Bab el Oued, à Alger. Le 27 décembre 1994, trois religieux français et un belge sont assassinés à Tizi Ouzou. Le 3 septembre 1995, deux religieuses, une Française, Denise Leclerc, et une Maltaise, Jeanne Littlejohn, sont tuées dans le quartier de Belcourt, à Alger. Le 10 novembre 1995, deux religieuses françaises de la congrégation des Petites Soeurs du Sacré-Coeur sont victimes d’un attentat dans le quartier de Kouba, à Alger; Odette Prévost est tuée et Chantal Galicher est grièvement blessée. Le 27 mars 1996, sept moines trappistes du monastère de Tibehrine sont enlevés, ils seront assassinés et mutilés le 21 mai 1996. Enfin, Pierre Claverie, évêque d’Oran, sera assassiné le 1er août 1996.

A mon sens, ces crimes constituent une profanation du sacré religieux, accompagnée souvent par celle du sacré féminin quand il s’agit de religieuses ; la femme dans notre culture islamique algérienne étant surnommée hourma ou haram, c’est-à-dire ‘la sacrée’. Ils ont pour but stratégique, selon mon analyse, d’attiser la haine entre les communautés. Les bénéficiaires de cette discorde se sont comportés de la même manière pour diviser d’autres communautés en Algérie et les dresser les unes contre les autres : Arabes contre Berbères, arabophones contre francophones, femmes contre hommes, et bien sûr citoyens contre d’autres citoyens.

Les stratèges d’outre-mer, et les généraux algériens qui exécutent leurs prescriptions mortelles chez nous, ont pour but d’exacerber et d’exploiter toutes les divisions possibles afin de niveler et patrouiller notre tissu social, et afin de transférer le conflit qui les oppose à la résistance en une guerre sociale où nos communautés les plus pauvres sont polarisées et transformées en milices qui tuent et se font tuer sans savoir pourquoi. Et pour que ce savoir-faire nécrophile ait de l’effet, la stratégie de guerre de faible intensité prescrit bien sûr qu’il faut faire endosser à la résistance la responsabilité de tous ces crimes.

Ces crimes commis contre des religieux de confession chrétienne ont pour objectif également de galvaniser l’opinion publique chrétienne du monde entier et de la dresser contre les islamistes algériens et d’isoler ces derniers de la compassion, de la sympathie et de la solidarité internationale.

Ainsi par exemple, suite à l’assassinat le 1er août 1996 de l’évêque d’Oran, Claverie, la presse algérienne et ses relais à l’étranger ont ‘collé’ le meurtre aux islamistes. Le 16 août suivant, on apprenait que six islamistes impliqués dans son assassinat avaient été tués quelques jours auparavant à Oran par les ‘forces de sécurité’ lors d’un assaut. (33) Dans les mois qui suivent, les autorités déclareront avoir tué trois des personnes impliquées dans l’attentat. (34) Plus d’un an et demi plus tard, la Cour criminelle d’Oran jugera le 22 mars 1998, des membres présumés d’un groupe islamiste, pour l’assassinat de Pierre Claverie. «Lors des interrogatoires, plusieurs inculpés ont affirmé que leurs aveux ont été extorqués sous la torture.» (35)Sept seront condamnés à mort. Le 8 juin 1998, Henri Tincq met en doute la piste islamiste dans un article intitulé ‘Pierre Claverie était devenu une cibre idéale’ où il développe les circonstances mystérieuses du crime, en se référant aux dernières heures de la vie de Pierre Claverie, en particulier son voyage Alger-Oran. En conclusion, Henri Tincq se penche plutôt vers la thèse de l’assassinat par «un clan au pouvoir ou une branche de l’armée» qu’il estime plus probable vu «l’extrême sophistication du matériel utilisé dans l’attentat.» (36) Dans la même édition du journal Le Monde on lira : «De nouveaux témoignages sur les circonstances de l’attentat, le 1er août 1996, de Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran, renforcent aussi les soupçons sur le rôle de la sécurité algérienne.»

Mais le crime qui a secoué le plus l’opinion en Algérie et à l’extérieur fut incontestablement celui des moines du monastère de Tibehrine. Ce crime qui reste toujours non totalement élucidé, sera pour sa part utilisé de manière efficace et agressive pour salir l’image de l’islam libérateur en Algérie.

Les Pères Christian-Marie de Chergé, Luc Dochier, Célestin Ringeard, Michel Fleury, Bruno Lemarchand, Christophe Lebreton et Paul Favre-Miville étaient appréciés et respectés par tous, et connus, notamment le père Christian-Marie de Chergé, prieur de la communauté, pour leur souci de promouvoir le dialogue islamo-chrétien. Ils vivaient leur témoignage dans le silence, l’humilité et en paix avec la communauté locale.

Les sept Pères entretenaient des relations d’entente non seulement avec la population, mais également avec les moudjahidine de la région, au point qu’ils les appelaient ‘les frères de la montagne’. On apprend même, que la nuit de Noël 1993, ils eurent la visite pacifique du groupe de Sayah Attia, et qu’au début de 1996 ils avaient reçu une lettre de ce groupe par laquelle les moines «sont assurés de bénéficier de l’aman (la protection).» (37)

On apprend par ailleurs que souvent ils fournissaient des soins médicaux aux combattants blessés, comme le faisaient déjà les moines de ce même monastère pendant la Révolution algérienne en faveur des moudjahidine de l’ALN. Dans un reportage diffusé le 22 novembre 1998 par la chaîne française Canal Plus, le Frère Jean-Pierre Schumacher qui, comme le Frère Amédée, a échappé à l’enlèvement en se cachant dans sa cellule, et qui est actuellement prieur du monastère de Fès au Maroc, décrit comment ils pourvoyaient des soins aux combattants islamistes :

«On leur disait : « On ne regarde pas la carte d’identité. On ne regarde pas qui vous êtes. Si voulez venir, venez avec les autres [la population]. » On les reconnaissait assez facilement parce qu’ils avaient généralement une djellaba [robe longue à capuchon] et ils étaient parfois armés; toujours ils étaient armés. Ils cachaient leurs armes dans des sacoches, [rire timide] des sacs à mains.» (38)

Dans la même émission, on apprend aussi que les moines de Tibehrine soutenaient l’initiative de Sant’Egidio. Plus que cela, ils avaient aidé à son organisation. Jean Baptiste Rivoire, journaliste de Canal Plus, qui a enquêté pendant quatre mois sur l’affaire de l’assassinat des moines, affirme :

«[Le Père Christian-Marie de Chergé] soutient discrètement l’initiative diplomatique la plus ambitieuse, mais aussi la plus risquée de la décennie. Celle d’une petite communauté chrétienne italienne qui, au nom de la paix en Algérie, va remettre en cause le pouvoir des militaires. […] Accueillis plusieurs fois à Tibehrine, des représentants de cette communauté [de Sant’Egidio] ont pris contact avec les islamistes de la région, comme Hocine Bouslimane, le vieux cheikh de Médéa qui connaît bien les dirigeants du FIS. L’objectif de la communauté de Sant’Egidio c’est qu’un processus démocratique s’enclenche en Algérie pour qu’enfin la paix devienne possible. […] Depuis Tibehrine, Christian va applaudir l’initiative.» (39)

Marco Impagliazzo, de la communauté de Sant’Egidio, déclare pour sa part que :

«Le frère Chistian [de Chergé] m’a écrit une lettre très intéressante. Je l’ai avec moi toujours. Il m’a dit : « C’est important l’initiative de Sant’Egidio. Il y a quelques risques. Il y a quelques dangers », il m’a dit, il m’a prévenu, « de s’occuper, de se mêler des affaires algériennes, mais » il a dit « c’est vrai, il faut chercher un chemin entre le tout sécuritaire et le terrorisme ».» (40)

Par leur attitude et leurs actes, c’est-à-dire leur contact avec les combattants islamistes et soutien à l’initiative de Sant’Egidio, les moines de Tibehrine se sont réellement exposés à la colère de certains services de l’armée, une motivation supplémentaire qui se greffe à l’instrumentalité stratégique que servirait leur assassinat. Selon Mireille Duteil, journaliste dans Le Point et auteur du livre Les Martyrs de Tibhirine, l’armée qui mène une guerre de contre guérilla ne pouvait supporter le contact des moines avec les combattants, (41) et le journaliste Jean Baptiste Rivoire de conclure «en soutenant la démarche de Rome, le frère Christian a-t-il été trop loin?» (42)

Monsieur le Recteur,

Dès l’annonce de l’assassinat des sept moines, tout le monde musulman, de Jakarta à Rabat, en passant par l’Iran, l’Arabie, l’Egypte et le Soudan, a réagi par une condamnation ferme et univoque. L’université d’El Azhar, les Frères musulmans et beaucoup d’autres mouvements et savants musulmans ont tenu à montrer leur réprobation du crime. Ceci n’empêchera pas que l’événement sera, et est toujours, exploité pour nourrir les stéréotypes anti-islamiques.

En Algérie, l’ensemble des tendances de la mouvance islamique ont condamné l’acte, même les combattants armés. «Les hommes de l’armée islamique du salut (AIS) condamnent l’enlèvement. Ils sont d’autant plus en colère que certains des leurs auraient été kidnappés en même temps que les moines. C’est un habitant de Médéa qui le raconte au frère Jean-Pierre [Schumacher] quelques semaines après le drame.» (43)

Dans une lettre de condoléances adressée trois jours après l’annonce du crime, au Pape Jean-Paul II, une voix musulmane, celle de Anwar Haddam, chef de la Délégation parlementaire du FIS, considérera l’acte comme «une offense à Dieu, à nos valeurs spirituelles et morales et à notre tradition d’ocuménisme et d’hospitalité, et un acte sadique et immoral, contraire à tous les enseignements divins.» (44) Une voix chrétienne, celle de Henri Tincq du journal Le Monde, en fera plus tard écho et exprimera l’absurdité de l’acte :

«L’enlèvement de ces moines est d’autant plus absurde que l’islam connaît, depuis le Prophète, une puissante tradition contemplative et sait ce qu’une présence de moines peut symboliser comme contribution à la paix, comme dévouement à une population simple et pauvre, comme recherche d’un dialogue entre les communautés.» (45)

Mais comme d’habitude, les islamistes, accusés par le pouvoir algérien de ce crime, sont déjà coupables aux yeux de tous les médias du monde qui diffusèrent le verdict. Même un homme de religion comme le cardinal Lustiger participera à l’ouvre de désinformation.

Le jeudi 23 mai au soir, le communiqué du GIA qui annonce l’égorgement des moines est envoyé à Radio Médi 1. Henri Tincq du Monde fait remarquer que :

«Moins d’une heure après la diffusion de cette nouvelle par l’AFP, Mgr Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris, se rend à la cathédrale Notre-Dame pour éteindre les cierges qu’il avait allumés afin d’entretenir le souvenir des trappistes enlevés. D’où lui venait cette certitude que l’information était vraie ? Non pas d’Alger, où se manifeste alors l’embarras le plus grand, mais du Quai d’Orsay, qui authentifie très vite le communiqué du GIA.» (46)

Probablement sous-informé par sa source du Quai d’Orsay qui ne lui donna aucune indication sur la nature du GIA de Zitouni et sur les liens de ce dernier avec certains services militaires algériens, le cardinal fera fausse route dans son analyse de l’événement et se laissera entraîner, lors d’un entretien accordé au journal Le Monde, dans une longue appréciation erronée. Il lancera même un message critique, et plutôt outrageux, à la communauté musulmane dont la portée dépasse les frontières de l’Algérie :

«A Notre-Dame, j’avais en main la traduction du message du GIA. Ils avaient tranché la gorge des moines, disaient-ils, au nom de Dieu et du Coran. Cela est insupportable à tout homme qui croit en Dieu. Je connais et respecte les musulmans, avec qui nous partageons cette conviction que Dieu ne veut pas la mort et qu’il est le Miséricordieux. C’est une souffrance et un scandale pour ces musulmans comme pour tous les chrétiens que des autorités islamiques reconnues ne condamnent pas clairement l’utilisation du Coran pour justifier des assassinats. Il faudra toute l’intelligence et le cour des vrais musulmans pour faire comprendre, a ceux qui sont ainsi abusés, le sens véritable de la révélation à laquelle ils croient […] J’ai prié pour les autorités coraniques : que Dieu leur accorde le courage de faire la clarté sur cette dérive horrible dont ils sont les premiers à souffrir, et qui fait souffrir leurs croyants. Ils doivent clairement enseigner à tous leurs fidèles que le respect des droits de l’homme, et particulièrement la liberté religieuse, n’est pas contraire au Coran.» (47)

Un responsable du FIS fera vite un démenti de cette interprétation des faits et appellera, dans sa lettre adressée au pape Jean-Paul II,

«à ce que toute la lumière soit faite sur ce crime odieux. Nous sollicitons votre Eminence de bien vouloir nous soutenir dans notre demande à ce qu’une commission indépendante soit nommée pour éclaircir les circonstances du crime et déterminer les responsabilités.»

(48)

Ce responsable donnera aussi son analyse du malheureux événement :

«Quant à nous, nous voyons dans cet acte abominable l’empreinte, qui nous est, hélas, bien familière, des services spéciaux de la junte et des groupuscules qu’elle manipule.

Nous voyons dans ce crime, qui ne sert ni la cause ni les intérêts moraux, politiques et civilisationnels de notre peuple, la signature de la même culture de sadisme politique qui caractérise les gestionnaires et les officines de la terreur au pouvoir.

L’humiliation et le meurtre d’hommes sans défense, comme l’institutionnalisation de la torture, des exécutions collectives, des disparitions, des massacres de prisonniers sans défense, etc., le refus du choix populaire et le rejet d’une solution au drame algérien autre que celle de la répression, est le propre du sadisme politique normalisé et intronisé aujourd’hui en Algérie.» (49)

Deux ans plus tard, Le Monde diffusera sous le titre de ‘Qui a assassiné les sept moines de Tibehrine ?’ l’information suivante :

«Notre enquête auprès de sources ecclésiastiques romaines et d’anciens membres des services de sécurité algériens met en cause la thèse de la responsabilité unique des groupements islamiques armés. Elle donne du crédit à la thèse de l’infiltration du groupe de ravisseurs par les services de sécurité algériens et d’un dérapage final causé par un désaccord entre ces derniers et leurs homologues français qui auraient réussi à établir un contact avec les moines.» (50)

Dans la même édition du journal Le Monde, Henri Tincq évoquera «la question des complicités dont auraient bénéficié les ravisseurs», «les témoignages d’anciens officiers de la sécurité, qui certifient que Djamal Zitouni qui aurait quand même fait ‘le sale boulot’ était manipulé», notamment celui du ‘capitaine Haroune’, ancien agent secret algérien, qui affirme que «le bras droit de Zitouni était un lieutenant des services des renseignement et que la mort des moines est le fruit d’un conflit entre services algériens et français.» Le ‘capitaine Haroune’ déclarera par ailleurs que «nous avons créé de toutes pièces M. Djamal Zitouni. Il a été aussi assisté par un officier de M. Smaïn [général Smaïn Lamari, directeur de la Sureté intérieure] qui s’appelle le lieutenant Mostafa.» (51) On apprendra également qu’«à plusieurs reprises, le préfet de Médéa demande aux moines d’accepter une surveillance militaires ou de quitter la région. Christian refuse. Il reste à Tibehrine»(52) et que les autorités algériennes étaient informées du lieu de détention des moines, comme l’affirme le Frère Jean-Pierre Schumacher :

«J’ai même entendu dire que les frères avaient été aperçus dans des maisons en contre bas, dans une ferme. Je m’imagine à peu près où ça peut être. Et il y a des gens de l’AIS qui avaient été pris par les autres [les ravisseurs], qui étaient prisonniers avec eux. Ils se sont échappés : deux ont été tués et le troisième a réussi à s’enfuir et il allait faire une déclaration, je ne sais pas si c’est à la gendarmerie ou à la police. Il a été fait prisonnier.» (53)

Henri Tincq évoquera également dans Le Monde (54) le comportement obscur des autorités françaises dans cette affaire, notamment «la visite à l’ambassade de France, le 30 avril, d’un émissaire de Djamal Zitouni» et la déclaration du prieur de l’abbaye cistercienne d’Aiguebelle, parue dans le Journal du dimanche du 26 mai 1996, dans laquelle il est affirmé qu’«un homme du sud de la France, émissaire du gouvernement français, porteur d’une custode, avait donné la communion à chacun des moines et était resté dix minutes avec eux.» Il parlera aussi des pressions exercées par le Quai d’Orsay, sous Hervé de Charette, pour que Yves de Broucker, supérieur de l’abbaye d’Aiguebelle démente son confrère.

Il est une coïncidence fortement symbolique que les moines de Tibehrine aient été inhumés le même jour que le cardinal Léon-Etienne Duval, décédé le 30 mai 1996, «crucifié» par leur mort comme le diront les dernières personnes qui ont vu ce cardinal qui «connaissait bien les sept Frères assassinés du monastère Notre-Dame de l’Atlas, que les autorités avaient menacé de fermeture et qu’il avait toujours défendu.» (55)

Lors des obsèques des moines, le chef du gouvernement algérien et plusieurs ministres dont celui de l’Intérieur, des Affaires étrangères, de la Culture et des Affaires religieuses étaient au premier rang. L’abbé général des cisterciens-trappistes, Bernardo Olivera, et son assistant, Armand Veilleux, venus directement de Rome, ont dû insister pour identifier les corps. Il furent stupéfaits de découvrir qu’il n’y avait que les têtes des moines dans des cercueils lestés d’un peu de terre. «Il leur est [même] demandé de respecter le secret.» (56) Deux ans et demi plus tard, Hervé de Charette, ancien ministre français des Affaires étrangères (1995-1997), interrogé par le journaliste Jean Baptiste Rivoire, s’exprimera à ce sujet, d’un air abattu, le regard vague :

«– Est-ce que vous savez pourquoi on n’a jamais retrouvé les corps ? – Non je ne sais pas pourquoi. [Silence] Je ne sais pas pourquoi, mais ceci dit, je ne sais pas ce que vous insinuez. On ne les a pas retrouvés [long silence]. – C’est étrange de n’avoir jamais retrouvé les corps ? – [long silence] Oui. Vous savez, s’il n’y avait que ça d’étrange ! Il y a beaucoup de choses étranges dans cette affaire.» (57)

Monsieur le Recteur,

Après avoir rappelé le contexte général dans lequel s’inscrit votre projet d’honorer Khalida Messaoudi, j’aimerais maintenant partager avec vous quelques appréciations personnelles concernant la candidate, construites avec le temps en suivant le parcours de cette femme militante et en examinant ses positions et opinions concernant la foi religieuse, l’action politique, la défense des droits de la personne et particulièrement ceux de la femme ainsi que son activité intellectuelle.

Mais avant de développer mes réflexions à son sujet, je voudrais préciser qu’au delà de ses paroles et actes que je critique, comme le font bien d’autres Algériens, je ne suis ni aveugle ni insensible à l’humanité brimée qui les sous-tend, et à sa condition de victime du phénomène d’aliénation et de déculturation, fruits amers de la colonisation destructrice infligée à l’Algérie depuis 1830. Cette colonisation qui a produit chez nous des êtres fragiles, instables et désorientés, sur le plan identitaire, histrioniques, dépendants et en quête obsessionnelle de reconnaissance, parce que brisés dans les profondeurs de leur âme par l’agenouillement imposé de la situation coloniale, sur le plan affectif.

Au lieu d’une politique culturelle apte à poursuivre l’ouvre de décolonisation dans le domaine culturel, à libérer l’Algérien et l’Algérienne des prisons intérieures léguées par le colonialisme, les décideurs effectifs de l’Algérie, ceux qui ont adopté le colon comme modèle d’humanité et le relais du néocolonialisme politique et économique comme fonction, ont été surtout aptes à exploiter savamment ces vulnérabilités identitaires et affectives pour embrigader des pans de notre jeunesse instruite et en faire des thuriféraires de l’ordre militaire, des dénigreurs zélés de la religion, la langue et la culture de notre société, des vecteurs du vide spirituel et des courroies du désordre culturel.

Monsieur le Recteur,

Khalida Messaoudi, qui se réclame tantôt de Jeanne d’Arc tantôt de Voltaire et d’Averroès, (58) est peut-être fascinée depuis l’enfance par «Allah, Mohamed, Jules Ferry et le Code communal.» (59) Elle se déclare même être «une marabout», issue d’une «famille marabout (60) qui règne sur le village» (61) et «élevée au Coran» (62) qu’elle a étudié «de bout en bout», (63) et elle ne se gêne cependant pas de qualifier de «foutaise» (64) le devoir de plus d’un milliard de musulmans de s’acquitter à l’heure des cinq prières quotidiennes obligatoires. Se prosterner à Dieu est, pour elle, un acte «humiliant», (65) c’est se «rabaisser en adoptant une position d’esclave», (66) c’est pourquoi elle décida de renoncer au code musulman de la prière et d’adopter les positions du yoga.

En fait, plusieurs membres de la formation politique de Khalida Messaoudi, le RCD, dans un fanatisme laïque démesuré, porteront régulièrement atteinte aux valeurs islamiques, et profaneront le sacré, au point que ce parti fut surnommé en Algérie, par le petit peuple, le Rassemblement Contre Dieu.

Monsieur le Recteur,

Khalida Messaoudi, membre du RCD qui avait accepté de participer aux élections de décembre 1991, mais qui «avait recueilli moins de 1% des suffrages exprimés» (67) fut parmi les premiers à appeler à leurs annulations lorsque le verdict populaire a désavoué sa formation politique qui avait récolté moins de 3% des suffrages exprimés, et obtenu zéro siège. En apprenant les résultats du vote «j’ai eu l’impression que le ciel me tombe sur la tête, dira-t-elle, mais l’évidence s’impose à moi, immédiatement : ‘Jamais, jamais, jamais ça !’» (68) Ainsi, alors que son président, Saïd Saadi, déclarait s’être trompé de peuple et de socité, elle appelait, dans le cadre du Comité pour la sauvegarde de l’Algérie, ouvre et instrument tactique d’un certain service de la Direction du Renseignement et de la Sécurité (DRS), l’armée pour intervenir. Pour elle, «l’annulation des élections était un devoir patriotique.» (69)

Lorsqu’elle sera interrogée plus tard par Elisabeth Schemla sur «la frustration considérable que vont éprouver les millions d’électeurs qui, pour la première fois, ont voté lors d’un scrutin un peu moins truqué qu’à l’ordinaire», elle répondra : «Je l’assume aussitôt. Il y a des moments, dans l’Histoire, où il faut endosser les conséquences de ses actes. La résistance n’est pas toute rose. Mais elle est le contraire du noir absolu promis par l’islamisme.» (70)

Tout au long de la dictature militaire imposée par les putschistes de janvier 1992, et qui montrera au peuple algérien ce que c’est que le noir véritable, elle maintiendra son soutien ferme aux généraux avec qui elle a, selon ses propres dires, une «convergence circonstancielle d’intérêts.» (71)

Après le coup d’Etat militaire, Khalida Messaoudi a arraché par la force des armes ce qu’elle n’avait pas pu obtenir par la voie des urnes. En déclarant ‘la guerre contre la démocratie au nom de la démocratie’, elle a montré quelle considération elle avait pour la notion de représentation populaire.

Elle fut immédiatement décrétée, en avril 1992, par Mohamed Boudiaf, façade politique utilisée puis éliminée par les généraux, comme membre d’un Conseil Consultatif National, qui devait se substituer à l’Assemblée nationale dissoute lors du coup d’Etat, un «ersatz de Parlement créé sur les décombres de l’assemblée élue pour « assister le Haut Comité d’Etat dans l’accomplissement de sa mission »», (72) qui devait durer jusqu’au mois de janvier 1994.

Plus tard, en 1997, elle sera nommée au nouveau parlement dans une parade d’élections législatives, par le moyen d’une fraude largement condamnée à l’époque, et qui est révélée aujourd’hui par ceux-là même qui étaient chargés de veiller sur le bon déroulement de ces élections. (73) Elle siégera ainsi aux côtés de ‘parlementaires’ représentant des partis coupés de la population, fabriqués, pour la plupart, dans les ‘laboratoires’ de la DRS ou contrôlés par elle, comme ses collègues de Hamas qui se réclament de l’islamisme.

Monsieur le Recteur,

En observant les attaques fréquentes de Khalida Messaoudi contre le pouvoir militaire, on pourrait croire à des prises de positions en faveur d’un ordre démocratique, où l’autorité réelle relèverait des institutions civiles élues plutôt que du pouvoir militaire occulte. Mais alors il resterait paradoxal qu’une femme qui fut adoptée dès le coup d’Etat de janvier 1992 par les généraux putschistes se retourne de cette manière contre eux.

En réalité, Khalida Messaoudi est toujours fidèle à ses parrains. Seulement, avec le temps, les intérêts divergeants des différentes factions qui constituent la hiérarchie de l’institution militaire ont exacerbé les luttes claniques en son sein.

Dans l’immense caserne qu’est devenue l’Algérie sous le règne de cette junte, chaque clan militaire a, évidemment, ses divisions militaires, ses services des renseignements, ses milices armées, ses supplétifs en partis politiques et para-politiques civils, ses auxiliaires dans l’administration d’Etat, ses walis, ses représentants diplomatiques, ses gestionnaires de la rente, qui ne sont que de simples agents exécutants jetables et remplaçables, ainsi que ses relais médiatiques qu’une certaine agence de presse française appelle frauduleusement presse ‘indépendante’ et ‘privée’.

En définitive, ces clans, malgré leurs divergences qui ont des origines historiques et des causes structurelles et d’intérêts relevant du contrôle de l’institution militaire et des ressources économiques du pays, se rejoignent et s’unissent dans la façon de concevoir la gestion de la chose politique en Algérie, en particulier aux moments où ils craignent que le peuple algérien remette en question leur coalition sanguinaire et corrompue.

Dans ce paysage multiclanique, Khalida Messaoudi a choisi dès le début le clan des généraux ‘éradicateurs par idéologie’, (74) et sa lutte, comme le remarque François Burgat, «s’est très vite identifiée à celle de l’aile extrémiste des militaires algériens.» (75) D’ailleurs elle a tenu dans son interview avec Elizabeth Schemla à expliquer les raisons de son choix. C’est le choix de l’allié le plus fort : «Il se trouve que c’est un clan de l’armée qui réalise ce que je souhaite, qui a les moyens de le faire.» (76)

Ce fut donc tout à fait logique que lorsqu’elle a senti que son clan perdait de son poids, et quand elle a eu l’impression que l’autre clan, celui du général Zeroual, prenait de l’influence, grâce notamment à la série de simulacres d’élections, Khalida Messaoudi cria au scandale.

En 1996, elle contesta des résultats du référendum sur la nouvelle Constitution. Lorsqu’on lui demanda pour quelle raison, elle répondit : «De mémoire d’Algérien, jamais on n’a assisté à un trafic électoral aussi grossier, si ce n’est à l’époque coloniale.» (77) Son appréciation de la nouvelle Constitution fut on ne peut plus acerbe :

«Elle traduit juridiquement la volonté du pouvoir algérien d’exclure toute perspective d’alternance, niant ainsi l’un des principes fondateurs de la démocratie. Elle dote le chef de l’Etat de pouvoirs exorbitants. Le Parlement, par exemple, n’a que soixante-quinze jours pour voter la loi de finances. Au-delà, Liamine Zeroual la promulguera d’autorité. Il a la possibilité de légiférer par ordonnances. Il nomme le tiers des membres du Conseil de la nation – la Chambre haute, nouvellement créée – alors qu’une loi, pour être adoptée, doit y réunir une majorité des trois quarts. Constat mathématique: Zeroual s’octroie ainsi un véritable droit de veto et dépouille le Parlement de son rôle législatif!»(78)

Le 16 octobre 1997, lors de son voyage à Rome où elle devait recevoir une distinction de l’association ‘Pro Europa’, (79) elle déclarera : «L’Europe s’est trompée en soutenant pendant des années le pouvoir algérien qui est un pouvoir militaire autoritaire.» (80) Le pouvoir désigne ici le clan du général-président.

Même scénario comique en novembre 1997, lorsque Khalida Messaoudi, elle-même élue frauduleusement aux élections législatives, proteste contre la fraude électorale lors de la nouvelle parade d’élections locales. Lors d’un sit-in qui a remplacé une marche de protestation lancée par six partis politiques : le RCD, le FFS, le MSP et Ennahda, le Parti du Travail et le PRA et qui a été interdite par la préfecture d’Alger, elle s’exclama : «Nous avons gagné. […] Le pouvoir a peur des marches pacifiques. Il a mobilisé plus de policiers que de manifestants et des moyens gigantesques.» (81)

Le 21 janvier 1998, lors d’un meeting sur l’Algérie qui eut lieu à la salle de la Mutualité à Paris, Khalida Messaoudi enfonça encore le clou au clan du général Zeroual en affirmant que le gouvernement algérien doit démissionner s’il est incapable de protéger les populations qui se font massacrer.

Il apparaît de ce qui précède que la démocratie, selon la conception de Khalida Messaoudi, ne désigne pas l’ensemble des mécanismes nécessaires pour la bonne gestion des affaires de la cité, et qui garantissent en particulier la subordination de l’institution militaire à l’autorité politique élue librement par le peuple, mais plutôt un système de garanties offertes par «un clan de l’armée qui a les moyens de réaliser ce qu’elle souhaite.»

Monsieur le Recteur,

Le corollaire du soutien à la dictature militaire est forcément la complicité dans la violation des droits de l’homme. Ainsi, on voit comment Khalida Messaoudi, ex-militante des droits de l’homme, a annoncé dès le début sa conception exclusive de ces droits, à l’image de ses rapports sélectifs avec l’institution militaire.

Elle ne se gênera pas d’approuver les camps de concentration ouverts dès 1992, de se taire sur la torture et même d’exiger à la télévision nationale, en 1993, l’exécution des peines de mort prononcées contre des activistes islamistes emprisonnés. On la verra encore le 8 mars 1995, à la télévision, «distribuer personnellement des armes à des villageois kabyles» (82), participant ainsi à la privatisation de la guerre par l’embrigadement des populations civiles dans les milices, et à l’incitation à la guerre civile.

Khalida Messaoudi mènera également, et mène toujours, une campagne virulente contre ceux qui, à l’instar du Haut Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Mary Robinson ou de certaines organisations internationales non gouvernementales (Amnesty International, Human Rights Watch, Reporters sans frontières, la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme), réclament une commission indépendante pour enquêter sur les massacres collectifs d’innocents en Algérie. En évoquant une ou deux voix timides en France qui ont soutenu l’idée d’une enquête sur ces massacres, elle déclarera : «J’entends les politiques français demander des enquêtes internationales. Mais ils ne font qu’ajouter à la confusion sur le thème : on ne sait pas qui tue. Ils veulent offrir un statut aux tueurs de bébés.» (83) Par ailleurs, elle argumentera longuement sa position de refus de la commission d’enquête, lors d’un rassemblement de solidarité pour l’Algérie organisé à la fête de L’Humanité, dans un discours dont la simplicité fasciste rappelle les prêches enflammés incitant à la haine raciale du criminel de guerre Radovan Karadzic :

«Merci de donner la parole au peuple algérien qui refuse de mourir égorgé. Les nouvelles d’Algérie ne sont pas bonnes. La population vivant notamment au centre d’Alger a vécu un véritable génocide. Nous lisons toujours, dans la presse européenne, souvent sous la plume de pseudo-spécialistes de l’Algérie, la question suivante : Qui tue ? Je prends la responsabilité de dire, au nom des bébés décapités, au nom des femmes égorgées : ce sont les groupes islamistes armés ! Ces massacres sont d’ailleurs revendiqués par ces groupes islamistes du FIS, dont le chef est Abassi Madani. Je lance un appel fraternel à ceux qui se posent encore la question, peut-être de bonne foi. Chaque fois que vous ôtez la responsabilité aux assassins, vous enlevez en même temps leur qualité aux victimes absolues, vous décrédibilisez l’Etat algérien. Et je marque une différence entre l’Etat et le pouvoir. Notre lutte est très difficile car comment comprendre l’acharnement qui conduit à retirer un fotus de sa mère, face au père, à mettre un bébé dans un four ou à le couper en quatre ? Ils veulent massacrer de la façon la plus barbare. Leur but est clair : semer la panique dans la population, la conduire à fuir, à déferler sur Alger afin de faire imploser la capitale. Le FIS vise à imposer un chaos afin de prendre le pouvoir, tout le pouvoir. Chers amis qui souhaitez nous aider, vous entendez appeler à une conférence internationale sur l’Algérie. Ce serait en fait une chance inespérée pour les assassins de femmes, de vieillards, de bébés. Ce serait nous faire admettre l’obligation de négocier avec les terroristes islamistes. Cela n’a pu être obtenu en Algérie à ce jour. Je vous le demande, ne soutenez pas ce projet contre les Algériens ! Il est très difficile pour nous de garder notre sérénité, mais l’Algérie a les moyens de s’en sortir. Il y a eu des moments de panique après ces crimes terribles, on en aurait eu à moins. Mais ensuite, la peur a aussi enfanté le courage et la dignité. Les jeunes s’organisent. Même les enfants ! Ils refusent à Abassi Madani le titre de sauveur. Car le peuple sait qui tue ! Abassi Madani doit être jugé par un tribunal international pour les crimes dont il est responsable. Les Algériens refusent qu’il soit lavé de ses crimes. Si nous n’avons nul besoin d’une conférence internationale, en revanche, nous souhaitons tout votre soutien pour les jeunes, pour les femmes, pour les travailleurs qui se battent tous les jours en Algérie. L’Algérie n’est pas Kaboul, ni Karthoum. L’Algérie ne sera jamais Téhéran ! Nous avons les moyens de nous battre. Les massacres durent depuis six mois et Abassi Madani a osé déclarer qu’il pourrait les faire cesser. Cela signifie d’abord qu’il reconnaît sa responsabilité pour les assassinats perpétrés par centaines puisqu’il ne l’a pas fait depuis sa libération. Est-ce un hasard si dès le lendemain, à Paris, Rome et ailleurs des voix se sont élevées pour le désigner comme l’homme de la paix et pour proposer une conférence internationale ? Je le répète, ce n’est pas de cela dont nous avons besoin, mais de votre aide pour desserrer l’étau autour des démocrates algériens. Il faut cesser de dire qu’il n’y a en Algérie que l’Etat et le FIS. Il y a une autre voie. Elle est très difficile mais c’est la seule. Les jeunes, les femmes, les travailleurs ont leurs associations. Les organisations politiques démocratiques existent. Ils ont besoin de vous.» (84)

A la troïka européenne qui a visité l’Algérie pour s’informer sur la situation, Khalida Messaoudi, réitérera une fois de plus sa position de refus du principe de commission d’enquête :

«En tant que RCD, nous avons d’abord tenu à dire que nous savons qui tue. Et que nous savons qui est tué. C’est-à-dire que la question ‘qui tue qui en Algérie ?’ est non seulement indécente, mais elle commence à devenir un signe de quasi complicité avec les assassins. D’une part, la population civile, démunie, qui est massacrée. D’autre part, ce sont les groupes islamiques armés qui massacrent. Nous avons également tenu à dire que le terrorisme intégriste n’est pas le produit d’une pluie tombée sur l’Algérie à l’occasion d’un passage de nuages. Qu’il y a une internationale islamiste qui a ses ramifications partout et qui a décidé, à travers ses éléments algériens, d’accomplir son objectif. Fusse par la terreur, la mort et les massacres. Que cette internationale a ses bases arrière dans ce qu’on appelle les démocraties occidentales. Nous avons tenu à le dire.» (85)

Monsieur le Recteur,

Me Ali Yahia Abdennour, dans son livre Algérie : Raisons et déraison d’une guerre classe Khalida Messaoudi dans le camp des «femmes éradicatrices, utilisées comme fer de lance par le pouvoir contre les islamistes.» (86) Et comme fer de lance, Khalida Messaoudi sacrifiera son intégrité intellectuelle et en fera une offrande sur l’autel de la Sainte Eradication. Elle contribuera fortement et efficacement dans le programme d’intoxication médiatique établi par le pouvoir militaire, et utilisera le mensonge en direct pour des fins politiques.

L’affaire dite ‘de Ouargla’, qui a été reprise peu de temps après le coup d’Etat par, Rachid Boudjédra, romancier-éradicateur surnommé en Algérie «l’intellectueur», dans son FIS de la haine (Denoël, Paris 1992), en s’inspirant d’un fait divers relaté par la presse en 1989, fut exploitée à fond, et sous différentes versions, parfois contradictoires, par le ‘féminisme de l’éradication’ qui a prospéré sous la dictature. Boudjédra accusait le FIS d’être derrière cet acte criminel au cours duquel un bébé fut «brûlé vif» lors de l’incendie de la demeure d’une femme de mours légères. Les résultats de l’enquête minutieuse menée par la journaliste Rabha Attaf, publiés dans un article intitulé ‘L’Affaire de Ouargla : Mythe fondateur du discours de l’éradication‘ (87) démontreront par la suite que ce ne fut qu’une «sordide affaire de mours» qui relevait du droit commun et dont le FIS n’en avait rien à voir ni de près ni de loin. Et Attaf de conclure : «L’utilisation mensongère de cette affaire a un objectif bien précis : disqualifier le FIS et justifier, à posteriori, un anti-islamisme primaire alimentant une répression sanglante sous couvert de lutte pour le droit des femmes.»

Par la suite Khalida Messaoudi exploitera le meurtre de Katia Bengana, jeune lycéenne de 17 ans, assassinée à Blida le 28 février 1994 prétendument «parce qu’elle avait refusé de porter le hijab.» (88) Par exemple, dans un article cité par le journaliste-chroniqueur Raymond Arets, elle déclare que :

«Les femmes sont différentes. Elles doivent disparaître de la vie publique, se couvrir, cacher leur corps, avoir honte de leur sexualité. Si elles ne se soumettent pas, les fondamentalistes les violent, les mutilent et les assassinent… J’ai cru longtemps que la révolution iranienne était le triomphe d’un mouvement populaire et national luttant contre l’impérialisme américain. J’étais la stupidité aveugle face au sort des femmes iraniennes. Katia Bengana, qui n’avait que 17 ans, fut massacrée devant son école parce qu’elle refusait de porter le voile.» (89)

Elle citera Katia Bengana dans toutes ces interventions à l’étranger, jusqu’au jour où elle sera contredite en public, lors d’une conférence ayant pour thème Les Allumés, organisée par la municipalité de Nantes en France dans le cadre d’une semaine culturelle sur l’Egypte, et animée par le journaliste Nizam Abdi, qui travaillait à l’époque chez Libération. Dans une salle bondée où elle était venue en compagnie de plusieurs amis du RCD, MM. François Burgat et Sadek Sellam étaient aussi présents, une amie de Katia qui se trouvait parmi l’audience se leva et s’écria en larmes, et apprit à l’audience que «c’est son copain qui l’a tuée parce qu’elle voulait le quitter.» (90) Ainsi, le monde apprend que ce meurtre était un crime passionnel, commis par un jeune amoureux désespéré. La campagne de Khalida Messaoudi contre ‘les égorgeurs des femmes non voilées’ trouva malheureusement bonne oreille auprès d’une certaine ‘Organisation des jeunes Algériens libres’ (OJAL), un escadron de la mort affilié à la Direction du Renseignement et de la Sécurité, sous le commandement du général Mohammed Médiène, qui a déclaré que pour toute femme non voilée assassinée ils exécuteraient 20 femmes voilées et 20 hommes barbus. Le 29 mars 1994, ils mirent leurs menaces à exécution et liquidèrent deux collégiennes qui portaient le voile. (91)

Plus tard, Khalida Messaoudi utilisera une autre affaire, toujours féminine, qu’elle présentera à la salle de la Mutualité de Paris lors d’un meeting ‘de solidarité avec l’Algérie’, organisé le mercredi 21 janvier 1998, de 20 heures à minuit, par le lobby éradicateur en France, et qui aurait réuni deux mille personnes dont un grand nombre d’hommes politiques, d’intellectuels et de journalistes, algériens et français, connus pour leur soutien inconditionnel au régime militaire algérien. Deux jeunes femmes, Zoubida (23 ans) et Yamina (40 ans), sont présentées ce soir-là pour témoigner (Khalida Messaoudi assura la traduction en français) des souffrances qu’elles ont endurées (viols répétés, témoins d’atrocités, etc.) lorsqu’elles étaient captives chez les GIA (groupes des ‘émirs’ Antar Zouabri et Abdelmalek) et avant de s’échapper dans des conditions pénibles. Ces jeunes femmes avaient déjà témoigné peu de temps avant le meeting, lors d’une émission intitulée La Nuit algérienne diffusée par la chaîne franco-allemande Arte. Quatre jours après le meeting de la Mutualité, le dimanche 25 janvier 1998, l’émission Arrêt sur images de la chaîne française La Cinq avait pour thème de discussion la fameuse Nuit algérienne d’Arte. Le producteur de l’émission, Daniel Leconte, la journaliste Véronique Taveau, la journaliste Lara Marlowe de l’Irish Times, auteur de plusieurs reportages et articles sur la tragédie algérienne et Jean Daniel, responsable du Nouvel Observateur étaient présents au débat. On évoqua bien sûr les deux jeunes femmes témoins. Lara Marlowe affirma que ces deux femmes avaient été «apportées» par les services de sécurité à Khalida Messaoudi, qui, appuyée par les autorités algériennes et françaises, réussit à les faire venir en France.

Il faut dire, Monsieur le Recteur, que l’exploitation malveillante de la cause féminine, par «les ‘féministes d’Etat’ algériennes exportées un peu partout» (92) dont Khalida Messaoudi fait partie, a porté à cette cause des coups durs en Algérie.

L’attitude dénigrante de Khalida Messaoudi envers les Algériennes qui se battent pour les droits des femmes, mais qui ne partagent pas ses opinions, ainsi que son mépris pour toutes les femmes algériennes qui ont des valeurs différentes des siennes, ont fait qu’elle soit perçue en Algérie comme une femme aux positions extrémistes, aliénées et caractérisées par une violence excessive.

La parfaite illustration de son esprit d’exclusion est la campagne irrespectueuse qu’elle dirige à l’encontre des femmes algériennes croyantes, qui comme dans toutes les croyances du monde, notamment catholique, ont choisi de mettre un foulard sur leur tête, symbole vestimentaire esthétique aux multiples sens : expression d’une foi et d’une humilité spirituelle, d’une conformité rituelle de l’habit et du corps au religieux, d’une morale de la modestie, et qui est parfois porté en Algérie comme signe d’une affirmation identitaire et d’une lutte contre la déculturation.

«Effarée» par la proportion des filles qui le portent dans l’école où elle enseignait, au lieu de respecter leur choix, de les accepter et de cohabiter avec elles en paix, elle développera le sentiment d’être «devenue l’étrangère.» (93) Elle les traitera de femmes rétrogrades, soumises et au seuil de la bêtise. Elle ira jusqu’à dire dans une interview au Nouvel Observateur que : «Le hijab, c’est l’étoile jaune de la femme, la première étape de son extermination physique.» (94) Lors d’une intervention à la télévision suisse romande (TSR) (95), elle définira la kippa comme un objet de «valorisation», la croix comme un signe d’«appartenance à une culture», mais l’habit islamique comme «l’uniforme du fascisme vert». A une autre occasion elle ne se privera pas de disserter au sujet de l’habit islamique :

«Le hidjab, c’est le drapeau de l’islamisme. Il est notre étoile jaune. Tous ceux qui refusent de le reconnaître sont, à mes yeux, les complices des assassins. D’après moi, l’attitude de tolérance équivaut presque à une tentative raciste de considérer la lâcheté comme une valeur. Pourquoi une Algérienne, devrait-elle vivre dans des conditions oppressives ? Au nom de quelle culture devrais-je accepter qu’on nie mon corps, ma nature et mon âme.» (96)

Il est par conséquent facile à comprendre pourquoi les militantes de la cause féminine en Algérie, celles qui se respectent et respectent l’Autre, se sont désolidarisées de Khalida Messaoudi.

Louisa Hanoune, présidente du Parti du Travail, compagne de lutte féminine de Khalida Messaoudi depuis 1981, qui a milité avec elle pendant près d’une décennie, et qui lui reproche son soutien à «la stratégie d’éradication du régime», (97) explique pourquoi elle s’est démarquée d’elle :

«Je crois que ce qui nous a divisées, c’est une compréhension très différente du multipartisme. Khalida est restée dans les valeurs du parti unique, comme en témoignent d’ailleurs les positions qui sont aujourd’hui les siennes, elle n’a pas compris que l’Algérie avait changé.» (98)

De son côté Salima Ghézali, militante confirmée de la cause féminine, ne se reconnaîtra pas dans les positions de Khalida Messaoudi, comme en témoigne ce portrait de Ghézali :

«Enseignante puis journaliste hors normes exaspère par sa pugnacité dans un pays où beaucoup de ses confrères et d’intellectuels se sont couchés devant le rouleau compresseur de l’armée. Pionnière de la lutte des droits de la femme, fondatrice et directrice de la revue Nyssa (Femmes) en 1990, elle ne porte pas le voile. Elle ne nie pas pour autant le rôle et la place de l’Islam dans son pays, sans jamais mépriser ses consoeurs voilées. Elle se place ainsi aux antipodes des éradicatrices comme la RCD Khalida Messaoudi, la communiste Zazie Sadou ou la magistrate et ancienne ministre Leila Aslaoui. Leur virulence contre la « barbarie islamiste » sur les écrans des télévisions étrangères n’a d’égal que leur silence sur le terrorisme d’Etat et la torture généralisée depuis six ans.» (99)

Monsieur le Recteur,

Khalida Messaoudi s’est distinguée depuis le début du drame algérien par son opposition farouche à toute initiative visant à rétablir la paix civile qu’elle émane de l’intérieur ou qu’elle soit lancée de l’extérieur. Cette position radicale contre la paix s’illustrera parfaitement lors des réunions de l’opposition algérienne à Rome.

Sa réponse à l’offre de paix lancée depuis de siège de la Communauté Sant’ Egidio fut clairement négative. Moins de deux mois après la signature de la plate-forme de Contrat national, elle considérera, dans son interview avec Elizabeth Schemla, ce document comme une «superposition de déclarations contradictoires. Chacun peut y trouver ce qu’il veut» (100) et le qualifiera d’«irrecevable» (101) avant de déclarer que cette «plate-forme, astucieux événement médiatique, est caduque.»(102)

Elle traitera la majorité des participants aux discussions de Rome de «négociateurs intégristes» (103) et ira jusqu’à excommunier Aït Ahmed de la famille des démocrates en raison de sa participation. Quant à Me Ali Yahia Abdennour, initiateur et porte-parole de la plate-forme, elle lui reprochera toujours d’avoir inscrit dans les statuts de sa ligue dans un chapitre 5 intitulé ‘L’islam et les droit de l’homme’ un paragraphe qui stipule que :

«L’islam n’est pas seulement une religion, mais aussi une loi, une culture, une communauté, une règle de vie sociale, juridique, philosophique et économique. Une réponse claire et suffisante doit être apportée à la conception islamique des droits de l’homme…» (104)

Cette femme, qui se projette comme ‘fille de Zaouia’ dans son livre-interview, appartient à ceux qui ont fustigé les signataires du Contrat national, et les ont qualifiés de traîtres à la nation, travaillant pour le compte de la Croix, aux ordres de l’Église. Car le pouvoir a mal pris l’initiative romaine et a réagi au contrat de manière hystérique et perfide. Il utilisa vite des théologiens et autres prédicateurs musulmans, spécialistes dans l’apologie théologique de l’oppression, importés du Moyen-Orient pour l’occasion, afin d’expliquer à la télévision que la signature des accords était haraam (illicite), parce que faite chez des chrétiens. Une autre voix pour l’Algérie qui sait honorer sa condition féminine, rétorquera que même si ce fut signé à la Mecque, le Contrat national n’aurait pas été accepté.

Lors de la signature du Contrat national, trois ans après le coup d’Etat, la guerre avait déjà coûté trente à quarante mille victimes, le refus de la plate-forme de Rome par le pouvoir et ses alliés, dont Khalida Messaoudi, prolongera la crise encore quatre années et augmentera le nombre de plus de cent mille autres victimes.

Monsieur le Recteur,

Je vous ai donné quelques éléments concernant Khalida Messaoudi, qui, je l’espère, vous éclaireront sur la manière dont elle est perçue par bien des Algériennes et des Algériens. Cette perception, vous le comprendrez bien, soulève de nombreuses interrogations sur la symbolique de votre distinction, et sur les valeurs et réalisations que vous primez en Khalida Messaoudi. La consécration de Khalida Messaoudi par votre université soulève autant de questions troublantes sur le symbole humain, féminin, spirituel, intellectuel et politique que vous célébrer en elle, et, par implication, sur le modèle à suivre que vous projetez, aux Algériennes, sûrement, aux catholiques, peut-être pas.

Votre consécration honoris causa de Khalida Messaoudi ne paraîtrait-elle pas, sur le plan religieux, comme une caution à l’agression de l’Islam et à la promotion d’un no man’s land spirituel en Algérie ?

Votre prix honoris causa à Khalida Messaoudi ne se projetterait-il pas, sur le plan politique, comme un soutien explicite à la poursuite de la guerre totale et à l’entreprise d’éradication de la junte militaire ?

Votre récompense honoris causa de Khalida Messaoudi ne serait-elle pas considérée, par les Algériennes et les Algériens, mais aussi par les membres de la communauté internationale qui combattent pour les droits de la personne humaine à la dignité et à l’inviolabilité de son intégrité en Algérie, comme caution aux tortures, aux détentions arbitraires, aux exécutions sommaires, aux disparitions et aux massacres qui y sont perpétrés, ou du moins comme insouciance envers ces atteintes aux droits de l’homme ?

Votre diplôme de docteur honoris causa à Khalida Messaoudi ne semblerait-il pas, sur le plan intellectuel, comme la consécration de la médiocrité et la malhonnêteté intellectuelles qui caractérisent, hélas, la démarche de cette dame dans son combat contre ses adversaires politiques ?

Votre célébration honoris causa de Khalida Messaoudi ne s’inscrirait-elle pas, en tant qu’acte culturel et consécration d’un modèle culturel, dans une logique promouvant l’aliénation culturelle ?

Votre glorification honoris causa de Khalida Messaoudi ne s’interpréterait-elle pas, sur plan historique, comme réactivation des atavismes du passé, leur insufflement d’une nouvelle vie, et comme la perpétuation historique de l’expérience catholique la moins glorieuse en Algérie ?

Le titre honoris causa que vous comptez décerner à Khalida Messaoudi contribuera-t-il à faire, après la guerre, cause honorable au catholicisme en Algérie ?

Monsieur le Recteur,

J’estime qu’il est de notre devoir d’apaiser les tensions et d’éviter tout ce qui peut réveiller les réflexes ataviques et contribuer à attiser la haine entre nos deux communautés de croyants. Nous devons nous opposer avec force à tout ce qui est susceptible d’entraver le développement de relations de compréhension et de coopération entre elles.

Contrairement aux thèses véhiculées par certains pseudo-philosophes de l’histoire à l’instar de Samuel Huntington, qui nous présentent ‘le clash des civilisations’ comme une fatalité, et qui prétendent, par la même occasion, qu’il est inévitable de répéter l’histoire dans une époque baptisée ‘fin de l’histoire’, j’ai l’intime conviction que le rôle de l’histoire, avec ses expériences accumulées, consiste au contraire à nous éclairer sur les attitudes à prendre pour vivre heureux, et ensemble, sur cette terre. Je crois sincèrement qu’une cohabitation pacifique, dans le cadre du respect mutuel, entre les différentes cultures et religions, est plus qu’envisageable. C’est le défi civilisationnel que nous devons relever, main dans la main, pour le salut de l’humanité.

Monsieur le Recteur,

Notre Livre saint affirme que : «Tu trouveras certes que les plus disposés à aimer les croyants sont ceux qui disent : « Nous sommes chrétiens. » C’est qu’il y a parmi eux des prêtres et des moines, et qu’ils ne s’enflent pas d’orgueil.» (Coran, 5:82). Cette attestation coranique de l’amour et de l’humilité chrétiens, j’en ai fait l’expérience personnelle lors de mon séjour à Rome en compagnie des membres de la communauté Sant’Egidio. Je fus particulièrement touché par la grandeur d’âme de votre concitoyen, le représentant de Sant’Egidio en Belgique, le Père Léon Lemmens. Après quelques échanges d’idées avec lui, j’ai senti que si nos chemins vers la Vérité n’étaient pas identiques, ils conduisaient vers la même quête. Le Père Lemmens est parmi ceux qui croient à l’amitié entre les communautés, et se place ainsi dans la tradition du Roi chrétien d’Abyssinie, contemporain du prophète Mohammad que la paix et le salut soient sur lui, qui accorda l’asile dans son royaume à des musulmans persécutés chez eux par la tyrannie polythéiste de l’époque.

Le sentiment et le devoir d’amitié étaient également ceux de St François d’Assise, l’ami des pauvres, qui se rendit en Egypte dans une mission de paix à une époque où les relations entre musulmans et chrétiens étaient au plus bas.

Ils ont été soulignés par le cardinal Duval le 25 mars 1954, dans une allocution prononcée lors de son intronisation à la cathédrale d’Alger : «Que l’on ne dise pas que l’amitié est impossible entre hommes de conditions, de races, de langues, de manières de vivre différentes!» (105)

Ils ont été aussi rappelés récemment, et avec force, par le respectable philosophe Jean Guitton, dans une mise en scène où il simula une conversation avec le pape Paul VI :

«Il faut lutter pour se faire une âme ouverte à toute l’amplitude humaine, recueillie dans la profondeur divine. Dieu seul peut nous unir ainsi aux autres hommes. Notre union à Dieu est ce que nous avons tous de plus intime. Par là nous sommes tous plus étroitement unis à tous que nous ne sommes unis à nos plus proches amis. Ce lien de chacun à Dieu est le seul à faire le lien entre tous et tous. […]

L’amitié totale est universelle. Et seule l’amitié universelle peut être une amitié totale. Tout lien particulier manque de profondeur, s’il n’est ouvert à l’amitié universelle. Le lien le plus total, qui est aussi le plus universel, est le seul à combler le désir infini.» (106)

Monsieur le Recteur,

Pour les musulmans, les relations d’amitié avec ‘les frères de l’humanité’, et particulièrement les ‘frères de la foi’, prennent une place majeure dans la vie de tous les jours. Cette conscience de l’Autre est aiguisée par le beau texte coranique suivant :

«Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès de Dieu, c’est le plus pieux. Dieu est certes Omniscient et Grand-Connaisseur.» (Coran, 19:13)

 

C’est en effet la différence qui incite à l’entre-connaissance, et c’est la connaissance mutuelle qui dissipe les craintes et favorise la compréhension. La compréhension, le respect et la compassion tissent les liens de l’amitié.

Cette conscience de l’Autre en tant qu’entité humaine a donné aux Algériens, depuis le premier jour de la colonisation française, suffisamment de lucidité pour ne pas assimiler les troupes guerrières et les entrepreneurs du colonialisme destructeur français à la communauté des chrétiens de ‘la fille aînée de l’Eglise’. L’Emir Abdelkader ben Mohyi-ed-Dîne, symbole de la résistance musulmane contre l’occupant, ne manquera pas de le rappeler : «Notre Dieu et le Dieu de toutes les communautés opposées à la nôtre sont véritablement et réellement un Dieu unique.» (107)

Les colonnes infernales des généraux de France Desmichels, Trézel, Clauzel, Lamorcière et surtout Bugeaud, ce soldat-paysan qui voulait défaire l’Algérie ‘par l’épée et par la charrue’, ont contraint ce poète mystique, fils du Sahara, à devenir un chef de guerre et à mener le djihad contre l’oppresseur pendant dix-sept années durant lesquelles il a su rester attaché, dans le vif de la bataille, à la morale islamique de guerre. Avec son traitement des prisonniers de guerre, l’émir Abdelkader allait laisser l’exemple dans le comportement éthique d’un chef militaire en temps de guerre. C’est lui qui donnait par exemple des instructions strictes sur le traitement humain des prisonniers et qui :

«fit publier, dans tous les territoires où s’exerçait sa domination, un décret qui, il faut bien le dire, allait à la fois à l’encontre des moeurs de l’époque et de la haine que suscitait chez les Algériens les exactions des envahisseurs : « Tout Arabe qui amènera vivant un soldat français recevra pour récompense la somme de huit douros […] Tout Arabe qui aura un Français en sa possession sera tenu de le bien traiter et de le conduire le plus promptement possible, soit devant le khalifa, soit devant l’émir lui-même. Dans le cas où le prisonnier aurait à se plaindre de mauvais traitements, l’Arabe n’aura droit à aucune récompense. » A la suite de cette décision, un soldat algérien, s’adressant à Abdelkader, lui demande : « Quelle récompense pour un prisonnier vivant ? – Huit douros. – Et pour une tête coupée ? – Vingt-cinq coups de bâton sur la plante des pieds. »» (108)

C’est lui aussi qui, lorsqu’il n’avait pas de quoi nourrir ses prisonniers, les faisait libérer, comme le relate le général Saint-Arnaud :

«Un fait bien curieux, bien caractéristique, vient de se passer. Abdelkader nous a renvoyé sans conditions, sans échange, tous nos prisonniers. Il leur a dit : « Je n’ai plus de quoi vous nourrir, je ne veux pas vous tuer, je vous renvoie. » Le trait est beau pour un Barbare. Ces malheureux sont arrivés aujourd’hui à Blida, dans un état de misère et de souffrance facile à comprendre. A leur tête, était le jeune lieutenant d’état-major Mirandole, pris à Mascara. Il est enthousiasmé de l’émir et, généralement, tous les prisonniers qui l’ont approché sont de même. Il est vrai que ces pauvres gens sont, presque tous, atteints d’une surexcitation remarquable du cerveau.» (109)

Ayant acquis cette réputation, on comprend bien comment, à la demande de l’épouse de l’intendant militaire Massot, fait prisonnier près de Douéra, aux portes d’Alger, le premier évêque d’Alger, Mgr Dupuch, a écrit à l’émir Abdelkader en octobre 1840, dans un style émouvant, pour demander la libération du captif :

«Tu ne me connais pas, mais je fais profession de servir Dieu, et en Lui tous les hommes, ses enfants et mes frères. Si je pouvais monter à cheval sur-le-champ, je ne craindrais ni l’épaisseur des ténèbres ni les mugissements de la tempête, je partirais, j’irais me présenter à la porte de ta tente, et je te dirais, d’une voix à laquelle, si on ne me trompe pas sur ton compte, tu ne saurais pas résister : « Donne-moi, rends-moi celui de mes frères qui vient de tomber entre tes mains guerrières. » […] Mais je ne peux point partir moi-même. […] Je n’ai ni or ni argent, et ne puis t’offrir en retour que les prières d’une âme sincère et la reconnaissance la plus profondément sentie de la famille au nom de laquelle je t’écris.» (110)

L’évêque Dupuch sera celui qui traitera avec l’émir le sort des prisonniers de guerre, malgré l’opposition du général Bugeaud qui «supporta mal cette initiative mais laissa faire en raison des relations du prélat avec la reine.» (111) Cent quatre-vingt prisonniers français et cent cinquante-neuf Algériens seront échangés en mai 1841.

Ainsi, dans son djihad, l’émir contribua de manière significative, comme le constate l’un de ses biographes, Mohamed-Chérif Sahli, à «humaniser la guerre.» (112) Et lorsque Léon Roches, qui fut un temps son secrétaire avant de devenir le porte-parole de Bugeaud, l’engageait «au nom de la religion et de l’humanité» à se rendre, il répondait avec la force du verbe :

«Ma religion ? Je sais ce qu’elle m’ordonne et ce qu’elle me défend. Ce n’est pas un chrétien qui enseignera à un musulman le sens du Coran. Quant à l’humanité, tu ferais bien de dire aux Français de suivre d’abord les conseils qu’ils me donnent. Qui, je te demande, transgresse le plus les lois de l’humanité, ceux dont les armées ont envahi le pays des Arabes qui ne les avaient jamais offensés et apportent au milieu de leurs foyers la ruine et la désolation ou celui qui combat pour repousser cette injuste agression et pour délivrer son pays du joug des conquérants ?» (113)

Ces propos de l’émir devraient donner matière à réflexion au cardinal Lustiger, actuel archevêque de Paris, qui s’est pris il y a deux ans et demi pour un exégète du Coran (voir la citation no. 47).

Après dix-sept ans de lutte armée, trahi par plusieurs tribus de son propre camp, ayant perdu sa Smala, une sorte d’état-major ambulant, prise trois années auparavant par le duc d’Aumale, l’émir est contraint de cesser le combat le 23 décembre 1847. Avant de se rendre au général de Lamorcière, il avait obtenu que la France lui permette de s’installer avec les siens en Orient. «On lui en fait la promesse solennelle, mais aussitôt qu’il est entre les mains de ses adversaires, ceux-ci lui annoncent qu’ils ont changé d’avis.» (114)

L’évêque Dupuch rencontrera pour la première fois l’émir, avec qui il avait traité le sort des prisonniers de guerre sept ans auparavant, lors du transfert de ce dernier, captif, de Toulon à Pau. Résidant à Bordeaux à l’époque, il se rendit à Pau le 3 septembre 1848, «pour manifester sa compassion aux prisonniers.» (115)

L’émir Abdelkader sera prié de rester en France. «L’un de ses geôliers est le colonel Daumas qui va multiplier les pressions pour l’amener à choisir ‘librement’ de demeurer en France. Abdelkader reste inflexible, exige que la parole donnée, pour lui engagement sacré, soit respectée.» (116) Et l’émir de répondre au colonel Daumas :

«Si tu m’apportais de la part de ton roi, en millions et en diamants, toutes les richesses de la France, si elles pouvaient tenir dans le pan de mon burnous, et que tu les y misses pour racheter de moi la parole qui m’a été donnée, je les jetterais à l’instant dans cette mer qui baigne les murs de ma prison et je garderais, pour l’emporter avec moi, dans ma tombe, la parole que j’ai payée de mon cheval de bataille.» (117)

Le maréchal de France Bugeaud, adversaire de longue date de l’émir, insistera en personne pour que ce dernier reste en territoire français :

« Je souhaiterais vous voir adopter la France comme votre pays, et demander au gouvernement de vous faire une concession de propriété, avec droit de transmission à vos héritiers. Vous auriez ainsi une position égale à celle de nos hommes les plus influents, et vous seriez à même de pratiquer votre religion, et d’élever vos enfants selon vos désirs. […] Tel est l’avis sincère que je vous donne et que me dictent les sentiments d’extraordinaire intérêt que vos malheurs et les grandes qualités dont Dieu vous a gratifié ont fait naître en moi. » (118)

Mais l’émir,

«homme de principes et de conviction, repousse cette offre en soulignant une fois de plus qu’il ne revendique qu’une seule chose : le respect par le gouvernement français des engagements pris par ses deux principaux représentants en Algérie. A ses yeux, aucune richesse au monde ne peut remplacer la liberté.» (119)

Amer de l’expérience de trahison aux pactes qu’il a vécue avec les responsables français, l’émir Abdelkader répondra :

«Vouloir maintenant oblitérer le passé, c’est vouloir l’impossible. Je ne vous rendrai pas votre parole. Je mourrai avec elle pour votre honte éternelle et votre déshonneur. Les rois et les peuples apprendront alors, par mon exemple, quelle confiance il faut placer dans la parole d’un Français.» (120)

Ainsi, contrairement à promesses données par l’Etat français, «cinq ans durant, il [l’émir] restera prisonnier. On n’en était déjà plus à un parjure près.» (121)

En captivité, l’émir entretiendra des relations très amicales avec de nombreux hommes de foi chrétienne. Les témoignages de ses contemporains attestent que :

«Ses connaissances théologiques font de lui un homme qu’on souhaite consulter sur tel ou tel point de doctrine religieuse. Le 6 juin 1851, l’abbé Bourgade lui écrit de Paris pour lui déclarer son amitié et lui faire parvenir son livre consacré à la gloire du Très-Haut. Cet ouvrage, intitulé Soirées de Carthage, est un ensemble de « dialogues entre les docteurs au sujet de l’Evangile et du Coran. Je vous l’adresse et j’espère que vous l’accepterez comme un souvenir de moi. Je désire que vous le lisiez et que vous me fassiez connaître le jugement que vous aurez porté sur mon faible ouvrage. Votre justice éclairée, la doctrine de votre esprit et de vos sentiments me permettent d’espérer que vous me direz votre opinion tout entière ».» (122)

A Amboise par exemple, il avait avec son curé, l’abbé Rabion, «des liens fraternels et amicaux. Leurs fréquentes discussions portent sur la théologie, la morale et la piété». Il avait aussi rencontré dans cette ville «à deux reprises, l’archevêque de Tours, Mgr Marlot». A Paris, il avait des liens avec l’abbé Guerry de l’église de la Madeleine et l’abbé Tresvaux de Notre-Dame.

Une fois l’émir libéré, Mgr Dupuch, qui avait déployé beaucoup d’efforts pour sa libération et qui a même écrit un livre intitulé Abd el Kader au château d’Amboise, «un plaidoyer en faveur du célèbre captif» (123) qu’il dédia au président de la République, est allé lui rendre visite à Paris en octobre 1852. «Depuis longtemps je désirais te voir et me réjouir avec toi de ta liberté : j’ai beaucoup prié pour qu’elle te fût rendue» (124) lui dit-il.

L’émir se rendit à Damas en 1852 où il passera le restant de ses jours, jusqu’à sa mort la nuit du 25 au 26 mai 1883, à l’âge de 75 ans. Là-bas, il témoignera encore une fois de sa vision et pratique islamiques des relations islamo-chrétiennes.

En 1860, il s’inquiète au sujet de la menace qui pesait sur les Maronites et autres chrétiens de la part des bachi bouzouk druzes. Il est relaté que : «Quand la vague de massacres atteignit Damas, en juillet, Abd el-Kader ouvrit sa maison aux consuls et à tous les réfugiés chrétiens, [et] instaura des primes de rachat.» (125) Mieux encore, c’est lui qui ira les chercher dans les rues de Damas :

«Avec ses fils Mohammed et Hachemi, et trois cents cavaliers, Abd el-Kader parcourt les rues de la ville pour recueillir les victimes qui ont échappé aux émeutiers : « Oh ! les chrétiens, oh ! les malheureux ! Venez à moi, venez ! Je suis Abd el-Kader, fils de Mahi ed-Din le Maghrébin. Ayez confiance en moi, et je vous protégerai ! »» (126)

Aux émeutiers, venus chercher les chrétiens qui s’étaient réfugiés dans sa propriété, pour les lyncher, il dira : «Ceux qui se trouvent ici sont mes hôtes. Mon devoir le plus strict consiste à les protéger. Il faudra passer sur mon corps avant d’atteindre un seul d’entre eux.» Et devant l’obstination de la foule chauffée par la passion, il s’exclama : «Holà! Kara! Mon cheval et mes armes!» (127)

L’histoire atteste à l’émir Abdelkader qu’«à l’aide de 300 fidèles algériens, [il] tint tête à l’émeute. Il sauva ainsi plus de 12 000 [15 000 selon d’autres sources] chrétiens.» (128)

Monsieur le Recteur,

Si je me suis permis de m’étaler sur quelques épisodes de la vie de l’émir Abdelkader, c’est pour vous montrer combien le peuple algérien est de nature pacifique et amicale. Tout au long de son histoire, il n’a recouru aux armes que lorsque sa liberté était gravement menacée.

Aujourd’hui, le peuple algérien est meurtri dans son âme et dans sa chair. Il vit la répression et la terreur et subit l’humiliation au quotidien. Il perd chaque jour les meilleurs de ses enfants. L »ouvre macabre’ de la junte algérienne, en l’espace de sept années, se chiffre par plus de 130 000 morts, victimes pour la plupart des exécutions sommaires et des massacres collectifs, plus de 18 000 disparus, 30 000 prisonniers politiques, détenus de façon extrajudiciaire, des dizaines de milliers de torturés, un nombre affolant de femmes violées et des centaines de milliers de déplacés à l’intérieur du territoire ou exilés et réfugiés à l’étranger.

Le peuple algérien endure, en outre, la misère économique dans ses manifestations les plus dégradantes. On l’a entraîné en l’espace de quelques années vers les abysses de la pauvreté et de l’insuffisance, sous les ordres du FMI et d’autres bailleurs de fonds, sous la conduite d’un pouvoir qui dilapide les richesses du pays en surarmement et en fortunes privées, et sous les applaudissements du Monde libre.

Le peuple algérien assiste, impuissant, à la dégradation de son niveau de vie et à l’atteinte à tous les acquis qu’il a tant souffert pour obtenir. Ainsi, le phénomène de l’analphabétisme et les épidémies, jadis presque totalement éradiqués au moyen de programmes ambitieux dans les domaines de l’éducation et de la santé publique, reviennent en force et touchent des millions d’Algériens. Décidément, aujourd’hui, l’éradication a d’autres cibles prioritaires.

Consterné, le peuple algérien constate comment, jour après jour, le tissu social national se défait et la dignité du citoyen se fait assassiner. En effet, poussés par les vagues successives de licenciements qui ont touché, directement ou indirectement, près d’un million de citoyens, par l’insuffisance des revenus misérables aggravée par les dévaluations de la monnaie locale, par la cherté exorbitante des produits de première nécessité (nourriture de base et médicaments) qui, sous le diktat du FMI, ne bénéficient plus de subventions, de plus en plus, des citoyens se donnent à la mendicité et des citoyennes se livrent à la prostitution pour survivre. De plus en plus de citoyens, broyés par un ordre socio-économique infernal, achèvent leur vie par le suicide. Le peuple algérien ne peut plus, hélas, prétendre à une vie décente.

 

Monsieur le Recteur,

Le peuple algérien, auquel on a confisqué la dignité et toutes les libertés fondamentales, et qui étouffe sous une chape qui l’empêche de s’exprimer ou seulement de crier sa douleur, a besoin, aujourd’hui plus que jamais, d’être compris dans sa quête de justice, notamment de la part de ceux qui se réclament du message de justice et de paix qui était celui du fils de Marie la Vierge.

Je sais que l’exigence de justice occupe une place importante dans les préoccupations de femmes et des hommes qui suivent le message de Jésus-Christ, ce Verbe de Dieu, qui a combattu le despotisme d’une caste qui s’était autoproclamée dépositaire de la parole divine et qui avait érigé son pouvoir sur l’exploitation du petit peuple. Je suis convaincu que ces femmes et ces hommes partagent avec les musulmans la même faim et soif de justice : «Heureux les affamés et assoiffés de justice : ils seront rassasiés» (Mathieu, 5:6)

Or, la justice n’est pas une notion abstraite, mais plutôt une exigence morale ayant des implications concrètes dans la vie des humains. N’est-elle pas définie par Thomas d’Aquin, disciple d’Ibn Roushd (Averroès), dans sa Somme théologique, en l’associant au Service même de Dieu, comme «une constante et perpétuelle volonté d’attribuer à chacun l’exercice de son droit.»

Justement, le peuple algérien aujourd’hui, qui n’a même pas droit à la vie et à la sécurité, n’a pas la possibilité d’exercer son droit civil, politique, économique ou social, et c’est pourquoi il se bat contre ceux qui l’en ont privé. Dans son combat pour la justice, le peuple algérien se sacrifie, il souffre, il pleure, mais il se bat avec dignité contre un ordre inique et une loi injuste qui, aux dires de mon compatriote Saint-Augustin, «n’est plus loi, mais corruption de la loi

Et si ce peuple s’arme de patience et ne sombre pas dans le désespoir, c’est qu’il est pleinement conscient de la promesse de Dieu qui dit : «Mais Nous voulions favoriser ceux qui avaient été faibles sur terre et en faire des dirigeants et en faire les héritiers» (Coran, 28:5), promesse qui ne vous est pas étrangère, vous qui croyez qu’ils sont  «heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux leur revient.» (Mathieu, 5:10).

 

En priant Dieu pour qu’Il nous aide à Lui être fidèles et à consacrer notre vie au service de Ses créatures, je vous prie d’agréer, Monsieur le Recteur, l’expression de mes sentiments respectueux.

 

 

Dr Abbas Aroua

Membre du Comité pour la Vérité, la Justice et la Paix en Algérie

Participant aux rencontres de Sant’Egidio sur l’Algérie (1994 et 1995)

 

 

Copies de la lettre à :

Leurs Excellences

· le Roi des Belges

· le Premier Ministre de Belgique

· le Ministre des Affaires étrangères de Belgique

· le Président du Parlement belge

· le Président du Sénat belge

· la Présidente de la Communauté française de Belgique

· le Président de Parti Socialiste

· le Président du Catholike Vlassurse Partij

· le Président du Parti social chrétien

· le Pape Jean-Paul II

· l’Archevêque de Malines-Bruxelles

· le Responsable de la congrégation des moines cisterciens trappistes d’Orval

· le Président de la Communauté Sant’Egidio à Rome

· les signataires du Contrat national

· le Père Léon Lemmens, Communauté Sant’Egidio en Belgique

· l’Archevêque d’Alger

· l’Archevêque de Paris

· le Directeur Général de l’UNESCO

· le Recteur de l’Université catholique de Leuven, Belgique

· le Recteur de l’Université catholique de Fribourg, Suisse

· le Recteur de l’Université islamique d’El Azhar, Egypte

· le Recteur de l’Université islamique de Constantine, Algérie

· le Recteur de l’Université d’Alger

Les Organisations non gouvernementales

Amnesty International, Human Rights Watch, Reporters sans Frontières, Fédération internationales des Ligues des droits de l’homme.

 

1 Charles-Robert Ageron, Histoire de l’Algérie contemporaine, tome II, p. 12, Presses universitaires de France, Paris 1979.

2 Henri Alleg, La Guerre d’Algérie, tome I, p. 116, Temps Actuels, Paris 1981.

3 Daniel Rivet, ‘Le rêve arabe de Napoléon III’, in L’Algérie des Français, présenté par Charles-Robert Ageron, Seuil, Collection Points, Série Histoire, p. 64, Paris 1993.

4 Abbé Rouquette, Les sociétés secrètes chez les musulmans, pp. 554-564 et 575-576, Editions J. Briguet, Paris-Lyon 1899.

5 Henri Alleg, op. cit., tome II, p. 361.

6 Ibid., tome II, pp. 473-474.

7 Ibid., tome II, pp. 474-475.

8 Ibid., tome II, p. 471.

9 Ibid.

10 Ibid., tome I, p. 470

11 La Semaine religieuse d’Alger, no. 3, 20 janvier 1955.

12 Slimane Chikh, L’Algérie en armes, p. 211, Economica, Paris 1981.

13 Henri Alleg, op. cit., tome I, p. 470.

14 Ibid.

15 Ibid., tome II, p. 360.

16 Voir à ce sujet Jean-Jacques Perennes, Chrétiens en Algérie, Centre Lebret, Paris 1977 et André Nozière, Algérie : les chrétiens dans la guerre, Editions Cana, Paris 1979.

17 Henri Alleg, op. cit., tome II, p. 471.

18 Ibid., tome II, p. 470.

19 Ibid.

20 Ibid., tome II, p. 473.

21 Ibid., tome II, p. 475.

22 Ibid.

23 Abbé Alfred Berenguer, Un curé d’Algérie en Amérique Latine, 261 pages, SNED, Alger 1966.

24 Slimane Chikh, op. cit., p. 442.

25 Henri Alleg, op. cit., tome III, p. 211.

26Ibid., tome I, p. 440.

27 Henri Tincq, Le Monde du 29 mars 1996.

28 Henri Tincq, Le Monde du 29 juillet 1995.

29 Ibid.

30 Ibid.

31 Henri Tincq, Le Monde du 3 août 1996.

32 Henri Tincq, Le Monde du 29 juillet 1995.

33 Le Monde du 16 août 1996.

34 Le Monde du 25 mars 1998.

35 Le Monde du 24 mars 1998.

36 Henri Tincq, Le Monde du 8 juin 1998.

37 Ibid.

38 Spécial Algérie diffusé lors du Vrai Journal de Canal+ du dimanche 22 novembre 1998.

39 Ibid.

40 Ibid.

41 Ibid.

42 Ibid.

43 Ibid.

44 Délégation parlementaire du FIS, Lettre au Pape Jean-Paul II, Washington, 24 mai 1996.

45 Henri Tincq, Le Monde du 29 mars 1996.

46 Henri Tincq, Le Monde du 8 juin 1998.

47 Le Monde des 26 et 27 mai 1996. Au sujet des positions du cardinal Lustiger, voir aussi La Documentation catholique, no. 2140 du 16 juin 1996, La Croix du 29 mai 1996 et Libération des 25 et 26 mai 1996.

48Délégation parlementaire du FIS, op. cit.

49 Ibid.

50 Le Monde du 8 juin 1998.

51 Spécial Algérie, diffusé par Canal+, op. cit.

52 Ibid.

53 Ibid.

54 Henri Tincq, Le Monde du 8 juin 1998.

55 Henri Tincq, Le Monde du 4 juin 1996.

56 Henri Tincq, Le Monde du 8 juin 1998.

57 Spécial Algérie, diffusé par Canal+, op. cit.

58 Khalida Messaoudi, Une Algérienne debout, p. 53, Flammarion, Paris 1995.

59 Ibid., p. 55.

60 Ibid., p. 25.

61 Ibid.

62 Ibid., p. 27.

63 Ibid.

64 Ibid., p. 33.

65 Ibid., p. 34.

66 Ibid.

67 François Burgat, L’islamisme en face, p. 164, La Découverte, Paris 1995.

68 Khalida Messaoudi, op. cit., p. 175.

69 Louisa Hanoune, Une autre voix pour l’Algérie, p. 99, La Découverte, Paris 1996.

70 Khalida Messaoudi, op. cit., p. 176.

71 Ibid., p. 182.

72 François Burgat, dans un droit de réponse publié dans L’Express du 20 juillet 1995. On y apprend que Khalida Messaoudi fut nommée députée par le décret présidentiel nº 92-162 du 21 avril 1992, publié au Journal Officiel de la République algérienne nº 31 du 26 avril 1992, page 716.

73 Salah Boubnider, président de la Commission nationale indépendante de contrôle des élections locales du 23 octobre 1997, «a déclaré publiquement que la mission de la structure qu’il présidait s’est achevée à 22 heures. Par la suite, d’autres personnes sont intervenues pour la fin des opérations. Plusieurs partis avaient dénoncé de nombreux cas de fraude. La commission parlementaire d’enquête [sur les élections locales du 23 octobre 1997] n’a pas livré ses conclusions au terme d’un mandat de six mois. Elle a demandé une rallonge de deux mois.» (El Watan du 12 novembre 1998) Les déclarations de Boubnider, qui viennent très tard et qui sont probablement motivées par ses ambitions au sein d’un Comité de citoyens pour la défense de la République dont il est actuellement le président et qui regroupe dans ses rangs les membres du clan opposé au général Zeroual, lui ont attiré la foudre du RND, parti du président, et du FLN, son allié depuis la récupération de ce parti par le pouvoir.

74 L’autre clan des ‘éradicateurs par affairisme’, représenté par le général-président Zeroual, n’est pas moins meurtrier que le premier. En effet, le règne de Zeroual qui s’approche de sa fin s’est caractérisé, selon les termes du journaliste suisse Francis David (24 Heures, Lausanne, du 16 novembre 1998), par trois malédictions : «La guerre totale, la fraude électorale et le FMI.» L’humour populaire algérien ira jusqu’à affirmer que : «L’Algérien qui n’a pas été scolarisé dans l’ère Boumédiène n’ira jamais à l’école, celui qui n’a pas accumulé une fortune dans l’ère Chadli ne sera jamais riche et celui qui n’a pas été liquidé dans l’ère Zéroual ne mourra jamais.»

75 François Burgat, L’islamisme en face, op. cit., p. 219.

76 Khalida Messaoudi, op. cit., p. 182.

77 L’Express du 5 décembre 1996.

78 Ibid.

79 Khalida Messaoudi a reçu le 19 octobre 1997 à Città di Castello en Italie le Prix international ‘Alexander Langer’, du nom d’un militant italien des droits de l’homme disparu récemment, par l’association ‘Pro Europa’, fondée par Langer en 1994, en hommage à son «combat en faveur des droits de la femme en Algérie».

80 Agence France Presse, 16 octobre 1997.

81 Hassane Zerrouky, L’Humanité du 14 novembre 1997.

82 François Burgat, L’Express du 20 juillet 1995.

83 L’Humanité du 6 janvier 1998.

84 Regard du mois d’octobre 1997.

85 L’Humanité du 21 janvier 1998, propos recueillis par Pierre Barbancey.

86 Ali Yahia Abdennour, Algérie : Raisons et déraison d’une guerre, p. 38, L’Harmattan, Paris 1996.

87 Rabha Attaf, ‘L’Affaire de Ouargla : Mythe fondateur du discours de l’éradication’, in L’Algérie en contrechamp, pp. 201-208, Peuples Méditerranéens No. 70-71, Paris 1995.

88 Khalida Messaoudi, op. cit., p. 31.

89 Un article cité dans une ‘rélexion’ de Raymond Arets, parue le mardi 25 févier 1997 dans le quotidien belge La Dernière Heure.

90 François Burgat, L’islamisme en face, op. cit., p. 174.

91 Ibid.

92 François Burgat, Interview sur le sens de son engagement dans la problématique algérienne, propos recueillis par Baudouin Loos, Le Soir (Bruxelles) du 19 mars 1998.

93 Khalida Messaoudi, op. cit., p. 121.

94 Déclaration faite en 1994 lors d’une émission de RTL, citée par François Burgat dans L’islamisme en face, op. cit., p. 210. Voir aussi Khalida Messaoudi, op. cit., p. 11.

95 Lors de l’émission ‘Temps Présent’, cité in Moussa Aït Embarek, L’Algérie en murmure, p. 265, Hoggar, Genève 1996.

96 Un article cité dans une ‘rélexion’ de Raymond Arets, op. cit.

97 Louisa Hanoune, op. cit., p. 94.

98 Ibid., p. 96.

99 ‘Pionnières contre l’horreur’ dans un dossier intitulé ‘L’Algérie a le droit de savoir’, réalisé Simon Malley, Farid Zemmouri et Khalil Attyah, Le Nouvel Afrique Asie, no. 101, février 1998.

100 Khalida Messaoudi, op. cit., p. 201.

101 Ibid., p. 124.

102 Ibid., p. 202.

103 Ibid., pp. 200 et 201.

104 Ibid., p.124.

105 Henri Alleg, op. cit., tome I, p. 312.

106 Jean Guitton, Mon testament philosophique, pp. 85-86, Presses de la Renaissance, Paris 1997.

107 Extrait de Kitab al Mawaqif (Livre des haltes spirituelles), in Smaïl Aouli, Ramdane Redjala et Philippe Zoummeroff, Abd el-Kader, p. 490, Fayard, Paris 1994.

108 Henri Alleg, op. cit., tome I, p. 70.

109 Lettre du 16 mai 1842, citée dans Henri Alleg, op. cit., tome I, p. 69.

110 Smaïl Aouli et al., op. cit., pp. 411-412.

111 Charles-André Julien, Histoire de l’Algérie contemporaine, tome I : ‘La conquête et les débuts de la colonisation (1827-1871)’, p. 191, Presses universitaires de France, Paris 1979.

112 Mohamed-Chérif Sahli, Abdelkader, Chevalier de la foi, L’Algérien en Europe, Paris 1967, cité in Henri Alleg, op. cit., tome I, p. 70.

113 Général Paul Azan, L’Emir Abdelkader (1808-1833) : Du fanatisme musulman au patriotisme français, Hachette, Paris 1925, cité in Henri Alleg, op. cit., tome I, p. 70.

114 Henri Alleg, op. cit., p. 75.

115 Smaïl Aouli et al., op. cit., p. 411.

116 Henri Alleg, op. cit., p. 75.

117 Ibid.

118 In Ch.-H. Churchill, La vie d’Abd el-Kader, Alger 1971, cité dans Smaïl Aouli et al., op. cit., pp. 416-417.

119 Smaïl Aouli et al., op. cit., p. 417.

120 In Ch.-H. Churchill, op. cit., cité dans Smaïl Aouli et al., op. cit., p. 417.

121 Henri Alleg, op. cit., p. 75.

122 In A. Temimi, ‘Lettres inédites de l’émir Abd el-Kader’, Revue d’histoire mghrébine, janvier 1978, p. 164.

123 Smaïl Aouli et al., op. cit., p. 416.

124 Ibid., p. 429.

125 Charles-André Julien, op. cit., p. 208.

126 Smaïl Aouli et al., op. cit., p. 459.

127 Ibid., p. 460.

128 Charles-André Julien, op. cit., p. 208.

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