Comment aider les Algériens à trouver le chemin de la paix ?

ALGERIE : comment trouver le chemin de la paix ?

 

Kamel DAOUD

Les massacres de villageois depuis août 1997 avaient réveillé les consciences. L’inacceptable, l’insupportable, était atteint et dans plusieurs capitales la protestation a été massive. Les gouvernements de nombreux pays ont relayé l’émotion de leurs opinions publiques et ont tenté de dépasser les incantations stériles auxquelles nombre de politiciens se sont laissé aller. Pourtant la Commission des Droits de l’homme de l’ONU à Genève vient de faire l’impasse sur ce qui se passe en Algérie; malgré une mobilisation unanime des ONG. Les intérêts particuliers des Etats ont repris le dessus.

Le feu couve, car rien n’est réglé. Il ne se passe pas de semaine sans de nouvelles tueries. Et la presse vient d’annoncer l’implication de milices armées par le gouvernement dans des massacres. Faudra-t-il encore quelques milliers de civils assassinés pour que la Communauté Internationale prenne conscience de ses responsabilités ? La commission venait à peine de publier son rapport, indulgent vis-à-vis du gouvernement, voilà que Zeroual annonce son départ anticipé, son conseiller le plus proche démissionne et la guerre des clans au pouvoir apparaît au grand jour.

Malgré les apparences officielles les Algériens sont dans l’impasse et ne peuvent retrouver seuls le chemin de la paix.

Trop de sang a coulé depuis la suspension des élections en janvier 1992. Avec une sauvagerie et une barbarie inégalées, traduction d’une haine profonde, peut être refoulée depuis longtemps, si difficile à surmonter. La rancoeur, la colère, la soif de vengeance de ceux qui soutiennent le régime comme ceux de l’autre bord, des milliers d’anonymes assassinés sans explication. Frère contre frère, famille contre famille, tribu contre tribu, clan contre clan; comment les Algériens peuvent-ils maintenant s’accepter dans leurs différences qui les ont menées si loin dans la violence. Comment pourront-ils pardonner ou au moins se réconcilier ? A quelles conditions ? Aujourd’hui chaque camp est ancré dans ses certitudes et personne n’est prés de changer d’avis.

Trop d’épisodes de dialogue, de négociations, de tractations, de palabres ont capoté; en réalité il s’agissait chaque fois de mettre en place un processus déjà décidé par une armée dont les chefs attendent que le peuple s’aligne sur ses volontés. Trop de manipulations et, chaque fois, une situation plus grave encore. Trop de bonnes volontés ont été bernées. Si bien que maintenant la confiance a disparu et, comme dans un match de boxe, ils ont besoin qu’un arbitre impose des règles encore à définir. Il s’agit de séparer les protagonistes de la haine.

L’Islam, l’islamisme, l’intégrisme….., valeur refuge pour les uns, diabolisé par les autres, instrumentalisé par tous. Une lecture rétrograde de l’Islam pourrait expliquer la condition de la femme en Algérie, les discours xénophobes, en particulier vis à vis de l’Occident. Est ce suffisant pour expliquer les égorgements, les viols…, tous ces actes barbares dont nous abreuvent les médias et qu’aucun peuple au monde ne peut assumer ? D’un autre coté la modernité qui a permis à des hommes et des femmes de devenir médecins, avocats, professeurs, ingénieurs, chercheurs, journalistes, et même féministes. Pourtant cette quête de modernité n’a pas abouti à une culture des droits de l’homme permettant de réagir pacifiquement aux diverses tensions qui traversent toute société. Les islamistes sont en face de ceux qui refusent, au nom de la modernité, le retour aux archaïsmes. Les uns et les autres se trouvent des raisons pour s’entre-tuer. Avec des armes distribuées par le gouvernement.

La fracture la plus grave sépare le peuple de ses dirigeants. Il y a l’Algérie des chefs, avec leurs comptes bancaires et leur famille à l’étranger et l’Algérie du peuple, d’où les classes moyennes disparaissent, et qui se débat dans des problèmes de survie inouïs. La base sociale du régime est constituée de ceux qui vivent des prébendes qu’il leur distribue; elle est bien étroite. Le reste de la population essaie de s’en sortir plus ou moins légalement, dans une ambiance de corruption et de restructuration de l’économie imposée par le FMI. Tout se passe comme si la fonction principale de l’Etat était de protéger ses chefs, indifférente à ce que subit la population jusqu’à ses problèmes de sécurité.

En réalité la population a pris la mesure de la nature militaire, autoritaire du pouvoir. Collégial depuis la guerre de libération, il est toujours resté dans l’opacité, camouflé derrière la façade d’un Chef d’Etat incapable de décider sans avoir pris l’avis de ces hommes de l’ombre qui se réunissent régulièrement et secrètement en conclave au Ministère de la Défense ou à l’Etat Major. Leurs noms sont chuchotés à Alger et leur image apparaît exceptionnellement, toujours furtivement, dans les médias. On sait seulement qu’ils sont puissants et riches, qu’ils possèdent chacun leur clan, qu’ils font et défont les carrières de ceux qui se prennent pour les cadres de l’Etat. Qu’ils sont capables de tout.

Il n’est pas certain que le pouvoir algérien se pose la question du retour de la paix. Dans sa logique, après avoir normalisé les Institutions par des simulacres électoraux et affecté une case à chaque parti politique, après avoir verrouillé le processus de décision exclusivement entre les mains du chef de l’Etat, il suffit maintenant d’anéantir les terroristes islamistes et la paix sera là. Il s’agirait ainsi d’obtenir un consensus national contre le terrorisme soutenu par une « Internationale anti-islamiste ». Mais la population ne les a pas suivis dans cette démarche puisque, à coté de la riposte des groupes islamistes armés, l’opposition démocratique, pacifique, dans l’espace étriqué où elle est confinée, ne cesse de dénoncer la politique guerrière du régime.

La normalisation des institutions menée à partir de l’élection de Liamine Zeroual est maintenant achevée, la façade démocratique est en place. La persistance de la violence témoigne que rien n’est réglé. Avec un bilan d’au moins 70.000 morts (chiffre optimiste avancé par Département d’Etat américain), l’échec est avéré. Cela ne peut plus continuer. D’ailleurs la démission de Zeroual remet tout à plat. A refaire ?

Les dirigeants algériens persistent à penser que la solution passe par la négociation autour de la reprise de la transition démocratique, l’ouverture du champ politique et médiatique, bref une dynamique de paix à la recherche d’un consensus national partant du respect des Droits de l’homme et des principes démocratiques.

Au lieu de s’accommoder des massacres pour continuer de commercer avec le gouvernement algérien, la Communauté internationale ferait mieux de contribuer au retour de la paix

Entendons nous bien: les Algériens et eux seuls sont aptes à construire la paix dans leur pays. Aucun gouvernement, aucune organisation ne peut se substituer à eux. Leur souveraineté reste entière et la contribution de la Communauté Internationale ne pourra être qu’une médiation susceptible de les amener à trouver une solution à leur seul problème du moment: comment parvenir à l’arrêt de la violence.

De même il n’est pas question d’agresser les convictions religieuses de la population: déclarer la guerre à l’islam en l’accusant de tous les maux, en faire le nouveau Satan qui a remplacé le communisme dans l’imaginaire occidental, c’est assurément déclencher des réactions de blocage d’une population habituée à résister aux incursions étrangères depuis la nuit des temps, fut-ce au prix de régression sans limites.

Dans un souci d’efficacité l’action internationale devrait adopter des canaux communautaires officiels tels que l’ONU et ses organes, l’Union Européenne, l’OUA, ou la Ligue Arabe. En particulier la France, compte tenu du passé et de ses relations passionnelles avec l’Algérie, malgré ses intérêts, importants dans ce pays, et la présence sur son sol d’une communauté émigrée profondément blessée, devrait s’éviter d’entreprendre des actions isolées. Ce qui ne devrait pas l’empêcher de prendre des initiatives au niveau des organisations internationales. En tout cas que s’efface cette impression persistante que la France fait obstacle à toute initiative internationale en Algérie.

Quelles actions pourrait initier la Communauté Internationale ?

Ceux qui ont parlé d’intervention militaire ou de brigades internationales ont été emportés par leurs émotions ou ont cherché un « coup médiatique ». Gardons seulement l’espoir de ne pas en arriver là.

1- Maintenir les projecteurs sur ce qui se passe en Algérie: cette action a commencé déjà à produire ses effets puisque le gouvernement algérien accorde actuellement des visas aux journalistes. Il reste à espérer que ces visas ne seront plus sélectifs et que les journalistes pourront travailler sans être « protégés ». Peut être pourra-t-on alors espérer sortir du cycle diabolique de la désinformation. Déjà on est en droit de se poser une question: pourquoi une si impressionnante différence de traitement de l’information sur l’Algérie entre presse française et anglo-saxonne? Comment ne pas suspecter quelque part la manipulation ?

Dans le même ordre d’idées la revendication d’une Commission d’enquête internationale sur le terrorisme en Algérie garde toute son actualité. Mais pourquoi diable le gouvernement algérien en refuse-t-il jusqu’au principe, lui qui a signé toutes les conventions internationales relatives aux Droits de l’homme ? Mais qu’a-t-il donc à cacher puisqu’il sait que personne aujourd’hui ne l’accuse d’être le responsable direct de ces massacres. Qui cherche-t-il à protéger ? Pourquoi faut-il qu’il contrôle les visites des journalistes et des intellectuels ?

De même la possibilité pour les ONG (telles que le CICR, Amnesty International, FIDH, Human rights, watchers, Reporters sans frontiéres) de se rendre sur place devrait être une revendication internationale. Il est normal que dans un pays de droit les critiques en matière de Droits de l’homme s’expriment. Aucun pays n’est parfait dans ce domaine et le contraire serait même surprenant.

En présence d’une violence aussi grave, les termes de génocide ou de crimes contre l’humanité ont été évoqués: dans ces conditions, la convention d’une session spéciale de la Commission des Droits de l’homme à Genève, avec la désignation d’un rapporteur spécial sur l’Algérie, devrait être envisagée.

2- Soutenir les actions populaires et pacifiques qui se déroulent à Alger: les démocrates à Alger sont sur le terrain: chaque fois que la possibilité leur est laissée de s’exprimer ils ont manifesté: pour protester contre la fraude électorale massive récente, en faveur de la paix et des droits de l’homme, pour l’ouverture des médias au débat public contradictoire, bref pour la reconnaissance d’un statut de l’opposition. Leur mobilisation pacifique est susceptible de recréer la confiance au sein de la population et de résorber progressivement les formes d’expression violente. Là aussi ils ont besoin que leurs actions soient relayées hors d’Algérie par des campagnes de soutien et de solidarité.

3- Faire pression sur les maîtres de l’Algérie: non à toute intervention militaire oui aux actions diplomatiques et à toutes formes de conditionnalité politique et économique de coopération avec le gouvernement algérien. Il n’est pas certain qu’un embargo comme contre l’Irak ou Cuba soit un bon moyen sauf à affamer une population. Par contre l’isolement des dirigeants corrompus, l’identification des circuits financiers occultes, la dénonciation de la nature réelle du régime algérien et de ses méthodes totalitaires doivent être envisagées. Il faut cesser de les traiter avec la légitimité de responsables démocratiquement élus et chargés de veiller sur la sécurité et la paix des populations dont ils ont la charge.

4- Finalement pourquoi pas une Conférence Internationale sur la paix en Algérie ? Malgré la susceptibilité apparente des dirigeants algériens, peut être attendent-ils, pour sortir de cette impasse macabre, une proposition honorable et digne que seuls les grands diplomates sont capables de construire. Il s’agit de convaincre le gouvernement algérien de la nécessité d’une médiation internationale pour prendre le chemin d’un véritable dialogue constructif. Les hommes respectés ne manquent pas dont la notoriété, la crédibilité et la probité, ne sont pas entamées. Ils sont capables de convaincre les uns et les autres de se retrouver autour d’une table pour bâtir la paix. Des acrobates de la diplomatie ont pu réunir les extrêmes en Afrique du Sud en Palestine et récemment en Irlande. Pourquoi pas en Algérie?

 

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