Baudouin Loos: différents articles

Baudoin LOOS — ALGERIA

1– THREE YEARS AGO ALGERIA FELL IN A NIGHTMARE

An assesment three years after the military coup that cancelled the Algerian general elections that the islamist party FIS was poised to win

11 janvier 1995

Algérie: le coup de force de janvier 92

Éviction d’un président soupçonné de collusion islamiste et annulation du 2e tour législatif: il y a 3 ans, l’Algérie basculait.

Ce 11 janvier, il y a trois ans que le régime algérien forçait le président Chadli Bendjedid à démissionner puis annulait le lendemain le second tour des premières élections législatives pluralistes tenues en Algérie, scrutin qui allait voir le triomphe du Front islamique du salut (FIS), lequel avait déjà conquis au premier tour 188 sièges (sur 430 à pourvoir) avec 47,27 % des suffrages exprimés, soit le double de son plus proche concurrent, le FLN, ex-parti unique (1).

La suite est connue: arrestations massives des militants islamistes (dont les cadres), proclamation de l’état d’urgence (9 février), dissolution du FIS (4 mars), passage dans la clandestinité de la fraction islamiste la plus radicale et début d’une confrontation armée avec les forces de l’ordre et l’armée qui aurait fait à ce jour plus de trente mille décès dans un cycle infernal de violences-représailles (touchant intellectuels et journalistes dès mai 1993 puis les étrangers quatre mois plus tard).

Pourquoi le FIS allait-il donc remporter cette nette victoire électorale bien qu’il n’offrît aucun programme précis et semblât décidé à enterrer la démocratie dès le lendemain de son succès? C’est toute l’histoire de l’Algérie depuis l’indépendance (1962) que l’on devrait rappeler. Mais, par un raccourci qui ne trahit pas la vérité, il est possible d’affirmer que l’immense capacité de mobilisation du FIS s’appuyait sur une idée, une promesse: l’établissement de la justice sociale par la grâce du règne de la morale. Une notion, qui plus est, inspirée par le message (islamique) divin, ce qui inscrivait le discours du FIS dans les valeurs perçues comme authentiques, endogènes, par une population frustrée.

CORRUPTION

Frustrée? Bel euphémisme pour décrire l’état d’esprit d’une masse laissée pour compte à laquelle le régime ne parvenait plus à assurer le minimum d’assurance sociale depuis au moins la crise pétrolière de 1986. Un régime lui-même englué dans ses dérives, dont la principale était – et reste! – un fonctionnement devenu otage de la corruption sous toutes ses formes, elle-même organisée en cercles concentriques autour de coteries de privilégiés proches des sommets de l’armée. Parmi les raisons de l’échec du régime, Mohamed Harbi, professeur de sciences politiques exilé de longue date, voit bien cette contradiction criante entre les prêches socialistes et l’ostentation d’une nomenklatura sans racines, à la mentalité d’arriviste, issue de l’affairisme d’État et des pratiques mafieuses qu’il autorise. Dans un pays qui n’avait comme tradition politique que le populisme officiel du parti-État, il n’était pas étonnant qu’un autre populisme, d’essence religieuse, recueillît alors la majorité des suffrages avec un message non pas démocrate mais de justice.

Le FIS a cependant péché par orgueil. Sûr de vaincre par les urnes, ce parti qui se présentait davantage comme une mouvance multiforme, n’a pas voulu – ou pu – présenter un programme clair, mais il a au contraire laissé ses militants promettre monts et merveilles pour les uns, et… tribunaux populaires pour les autres. Le sociologue Lahouari Addi, depuis peu également exilé, l’exprime ainsi: « L’une des raisons pour lesquelles le second tour a été annulé est que le parti qui a remporté les élections n’a pas donné des garanties suffisantes au personnel politique de l’État-FLN, et notamment aux officiers de l’armée. (…) La démocratie a été perçue comme un droit pour les vainqueurs d’exterminer les vaincus. Le FIS n’avait sans doute pas cette intention, mais ses adversaires la lui prêtaient ».

L’armée, ou le pouvoir, de son côté, a également commis de grosses erreurs, même de son point de vue. Comme celle d’autoriser la légalisation du FIS (le 14 septembre 1989), soit celle d’un parti se réclamant d’un message religieux. Puis le régime crut, semble-t-il, que le FIS ne gagnerait pas la majorité absolue, malgré qu’il avait déjà remporté haut la main le scrutin communal de juin 1990 avec 54,25 % des votes exprimés. Mais l’armée n’avait certainement pas évalué la détermination des activistes islamistes et le degré de violence qu’ils allaient mettre en oeuvre pour répondre à la répression étatique.

Les mauvaises langues pourront toujours ajouter, il est vrai, que le terrorisme actuel prolonge artificiellement la durée de vie d’un régime dépourvu de légitimité. Ainsi le chercheur français François Burgat, commentant l’élimination de l’encadrement islamiste envoyé en prison début 92, peut-il dire que cela laissa les responsabilités à des individus à la fois aigris et peu préparés: « Ainsi la fraction radicalisée du mouvement islamiste a-t-elle été propulsée sur le devant de la scène comme si elle représentait l’ensemble du mouvement. Cette situation n’est pas nécessairement pour déplaire à des régimes qui redoutent davantage les bulletins de vote des électeurs que les bombes des extrémistes. En tout cas l’annulation des élections donnait bonne mine aux «légalistes» du FIS, de loin les plus nombreux, auxquels les faits donnaient tort face aux radicaux qui estimaient depuis longtemps que le pouvoir ne se prendrait que par la force ».

Lahouari Addi est de ceux qui croient qu’il eût fallu respecter la victoire électorale du FIS, malgré les risques potentiels. Il se serait agi d’une «régression féconde», dit-il: « Le FIS se serait désagrégé une fois arrivé au pouvoir, parce que ce qui unit ses militants c’est une position «contre» le régime en place et non «pour» un projet défini ». Et d’ajouter une formule provocante qui nourrit plus qu’elle ne clôt le débat: « L’islam politique n’avait pas d’avenir durable en Algérie; l’annulation des élections lui en a donné un ».

BAUDOUIN LOOS

(1) 59 % des électeurs avaient voté (dont 6,97 % votes blancs ou nuls).

2- Interview of Khalida Messaoudi, symbol of the secular trend in the Algerian society

13 mai 1998

Khalida Messaoudi, la porte-parole de l’Algérie laïque, s’exprime « Tant que le terrorisme existera, il y aura des bavures »

Invitée par la FGTB pour deux journées de « solidarité avec les démocrates algériens » le week-end dernier, Khalida Messaoudi, député du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD, parti laïque d’opposition) a profité de sa présence pour marteler ses idées, au cours d’une conférence puis d’une conférence de presse.
Sur la question des violations des droits de l’homme par le pouvoir, mises en lumière par de nombreux rapports d’ONG internationales spécialisées, le numéro 2 du RCD contre-attaque d’emblée: « Le RCD est très à l’aise dans le domaine des droits de l’homme, central pour nous. Nous sommes le seul parti à avoir créé une cellule sur ce sujet et à avoir demandé – sans l’obtenir – un débat parlementaire sur cette question. Mais cela ne signifie pas pour autant que nous acceptons de faire alliance avec des gens [ceux du FIS: NDLR] que tout démocrate européen rejetterait, comme ici vous rejetez un parti raciste tel le Bloc flamand [Vlaams Blok]. Nous, au RCD, on a demandé des cas documentés, et Amnesty ne nous en a fourni qu’un, d’ailleurs faux. Nous avons trouvé trente cas de disparitions, on a saisi le gouvernement et les coupables sont en prison. Ce qui nous gêne avec Amnesty, c’est sa façon de mettre dos à dos les violations des droits de l’homme de l’Etat et les massacres de ceux qu’elle appelle « groupes armés d’opposition » alors que ce sont des tueurs de bébés ».

PAS DE RÉHABILITATION DU FIS

Au mois d’avril, des révélations de presse sur de terribles exactions – exécutions sommaires, enlèvements, etc. – de la part de deux milices de Relizane appartenant à des maires proches du président de la république ont apporté du grain à moudre à ceux qui posent sans relâche la question: « Qui tue? ». Pour Khalida Messaoudi, ces événements ne changent rien à l’affaire: « Ce n’est pas la première fois que des chefs de « patriotes » sont arrêtés. Mais sur les 30.000 patriotes, il n’y a que trente cas impliqués depuis trois ans dans des enquêtes de la justice militaire. Nous savons ce qui s’est passé à Relizane: les deux maires en cause ont refusé la trêve décrétée par l’AIS [bras armé du FIS] à l’issue de négociations avec le pouvoir, l’armée donc. Ces patriotes ne peuvent s’ériger en justiciers. Mais je suis fière qu’on puisse porter plainte dans mon pays. Il faut savoir que tant que le terrorisme persistera, des bavures existeront ».

S’agissant de la commission d’enquête internationale réclamée dans le monde (et par certains en Algérie) pour faire la lumière sur les massacres, la réponse fuse: « Nous n’avons rien à cacher. Mais les démocrates algériens sont alphabétisés, et ils savent que l’internationalisation signifie la réhabilitation du FIS dissous. Cela se passerait ainsi: la commission constaterait que le conflit est insoluble et suggérerait une conférence internationale avec les belligérants, donc avec le FIS. Les démocrates, qui ne sont pas belligérants, ne seraient même pas partie prenante de telles négociations avec les massacreurs de bébés ».

Les allégations concernant la possible infiltration de certains GIA (Groupes islamiques armés, réputés les plus cruels) par la Sécurité militaire ne l’émeuvent guère: « Aucune armée du monde n’est composée d’enfants de choeur. Mais quel intérêt l’armée aurait-elle à cela, alors que les massacres entraînent une pression internationale puissante sur le pouvoir? Si c’est la Sécurité militaire qui a fait les attentats en France, cela veut dire que l’Algérie est plus forte que l’Otan dont fait partie la France. En revanche, ce qui est sûr c’est que les GIA existent, depuis même avant 1992. Et leur lecture théologique est que le peuple algérien est apostat et mérite la mort. Ils ont même condamné à mort ceux qui ont décrété la trêve au sein du FIS ».

Dans l’opposition, le RCD figure parmi les partis verbalement les plus critiques du pouvoir « corrompu qui doit s’en aller », dixit le président du mouvement, Saïd Sadi. Khalida Messaoudi convient que les démocrates algériens sont minoritaires, divisés, et que le « pouvoir réel » a construit une façade démocratique pour mieux asseoir son contrôle sur le pays et les rentes qu’il génère: « Exact. Mais en octobre 97, les protestations montrèrent après les élections frauduleuses que des partis opposés peuvent s’engager dans une même lutte. Nous profitons tout de même aussi de la diffusion télévisée des débats parlementaires, ce qui représente une belle tribune. Quant au pouvoir réel, comment le déloger? Pas par la force. Le FIS a permis au pouvoir en déliquescence de reprendre le dessus grâce à cette guerre. Il ne reste que la seule voie, ingrate, consistant à occuper les moindres brèches qui s’offrent et à les élargir ».

BAUDOUIN LOOS

COMMENTAIRE

Discours neuf et limites anciennes

Khalida Messaoudi n’est pas n’importe qui. Professeur de mathématiques d’origine berbère reconverti dans la militance féministe puis politique, elle incarne bien cette frange laïque de la société algérienne qui, se sentant menacée par une victoire des islamistes du FIS aux législatives de 1991, appela l’armée, qui n’en demandait pas tant, à interrompre les élections, avec le résultat que l’on sait. Elle dispose d’un accès privilégié dans les studios européens de télévision depuis la crise.

Devant la presse, samedi, Khalida Messaoudi n’a pas montré le visage qu’elle offre souvent lors de ses apparitions publiques, où elle n’hésite guère à pourfendre le poseur de « mauvaises » questions à coups d’épithètes du genre « raciste » ou « néocolonialiste ». Et c’est avec un calme retrouvé qu’elle assena un discours neuf, qui nous apprit que le RCD fait désormais des droits de l’homme une de ses priorités.

Certes, les limites de cette priorité apparaissent, puisque seuls quelques dizaines de cas ont été portés à sa connaissance. Pour une guerre qui a sans doute causé plus de 100.000 décès, cela fait peu. Le RCD instille aussi le doute sur le sérieux d’Amnesty International. Chaque semaine, les quelques avocats algériens spécialisés voient pourtant défiler des dizaines de femmes ou mères de victimes de disparitions le plus souvent attribuées par ces proches ou par des témoins aux divers services de sécurité. L’eurodéputée belge Anne André-Léonard a fait parvenir le 20 mars aux autorités algériennes une liste de plusieurs centaines de disparus reçue d’Amnesty, Human Rights Watch et la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme. Elle attend encore un accusé de réception de l’ambassade malgré un rappel le 5 mai.

En revanche, la députée algérienne marque un point quand elle harponne Amnesty pour le vocabulaire utilisé, les GIA devenant des « groupes armés d’opposition ». On n’en dira pas autant de sa « fierté » au sujet du système judiciaire, que l’on sait captif du pouvoir comme il en va dans tout régime militaire.

S’agissant des exactions des milices des maires du côté de Relizane, Mme Messaoudi se trompe: les faits ne datent pas de la trêve décrétée par l’AIS, mais ils se sont déroulés sur cinq années, selon le journal le plus proche du… RCD, « Liberté ». On passera sur l’affirmation que la Sécurité militaire algérienne ne peut avoir commis les attentats de Paris puisqu’alors elle serait plus forte que l’Otan (ce qui amènerait à croire que les GIA, eux, sont plus forts que l’Otan).

Reste le refus de la fameuse commission d’enquête internationale au motif qu’elle mènerait droit à la réhabilitation du FIS. Mais les GIA clament dans leurs communiqués rageurs qu’ils ne négocieront jamais avec le « tyran ». Et le FIS, qui veut négocier depuis 1995, ne peut être simplement assimilé aux coupeurs de têtes. Qui ont condamné les caciques du FIS à mort. En outre, ces mêmes caciques ont déjà souvent négocié dans la clandestinité avec les clans militaires.

B. L.

3.- A JUDICIAL POWER UNDER INFLUENCE…

20 mai 1998

Dix dirigeants jouent leur honneur, leur probité, leur liberté

Algérie: la justice sous influence

A ce jour, les avocats de dix dirigeants de Sider, une des plus grosses entreprises publiques d’Afrique (22.000 emplois en 1996), ont tous déposé leurs mémoires de défense auprès de la Cour suprême, qui décidera de confirmer ou de casser le jugement du tribunal criminel d’Annaba (Est), qui avait condamné les dix cadres à de lourdes peines de prison le 23 octobre 1997.

Cette affaire, largement médiatisée par la presse algérienne, charrie une importance considérable car, pour beaucoup d’observateurs, elle a mis en lumière l’inadaptation de l’appareil judiciaire algérien à apprécier des actes de gestion notamment dans les affaires internationales, mais aussi l’absence d’indépendance de la justice algérienne sinon carrément le pouvoir occulte de la « mafia politico-financière », laissant craindre que l’Algérie reste loin des standards requis par un Etat de droit.

Les faits, d’abord. Le 21 février 1996, les principaux dirigeants de Sider sont mis sous mandat de dépôt. Les chefs d’inculpation sont gravissimes: détournement de deniers publics, exposition des biens publics à la dilapidation et à la détérioration, utilisation volontaire des biens publics à des fins personnelles et au profit de tiers, conclusion de marchés contraires à la législation ayant entraîné un préjudice aux intérêts de l’Etat et déviation dans l’exécution des fonds publics. Des responsables politiques inscrivent clairement ces arrestations dans le cadre de la lutte contre la corruption annoncée par le président de la république, Liamine Zéroual, élu trois mois plus tôt.

Les accusés clament leur innocence, et leurs avocats se voient refuser la possibilité de prendre connaissance de l’enquête préliminaire ayant abouti aux inculpations. Cette enquête n’a sans doute jamais existé puisque nulle trace n’en sera jamais montrée. L’instruction diligente une expertise, confiée à la Société nationale de comptabilité au personnel non assermenté et dont le chef, via son épouse, se trouvait en conflit judiciaire avec Sider.

Cette expertise servira de fondement presque exclusif au ministère public lors du procès. Elle conclut à un préjudice de 4,8 milliards de dinars (100 millions de dollars) pour Sider en raison de divers actes comme un parrainage sportif dépassant le plafond autorisé, des missions à l’étranger non suivies de rapports, des frais excessifs en hôtellerie et restauration, la passation de contrats d’importation d’acier (rond à béton) sans appels d’offre internationaux, etc.

Il est remarquable de constater au procès que l’accusation ne contient plus aucun élément relatif à la corruption, ne reproche finalement aucun détournement de fonds à personne, mais concerne uniquement des actes de gestion courante. Ceux-ci ne peuvent tomber dans le champ des infractions pénales qu’à la condition que soit prouvée l’intention de nuire, ou l’intention de tirer des profits personnels, ou des fins frauduleuses.

L’accusation n’a même pas évoqué cette condition, qui n’a donc pas été prouvée. S’agissant du préjudice financier allégué, le procès, entre le 4 et le 23 octobre 1997, a été l’occasion pour les accusés et leur défense de justifier techniquement et commercialement – de manière magistrale, selon la presse algérienne – tous les actes incriminés. Du reste, ni Sider ni l’autorité de tutelle, le ministère de l’Industrie, n’avaient porté plainte avec constitution de partie civile contre les dirigeants emprisonnés.

En outre, la plupart des méthodes de gestion reprochées au procès n’ont pas cessé, par la suite, d’être pratiquées par les nouveaux dirigeants de Sider comme ils le sont par toutes les entreprises du pays…

Le verdict tombe finalement le 23 octobre, à 5 h 30 du matin, soit juste avant avant l’ouverture des bureaux de vote pour les fameuses élections locales qui seront dénoncées par tous les partis (sauf celui proche du président de la république) pour le taux inouï de fraude enregistré en faveur du pouvoir. Et ce verdict est terrible, cumulant 42 ans de prison ferme – dont dix pour Messaoud Chettih, le directeur général – pour huit dirigeants (il y a deux peines avec sursis et un acquittement). Malade, une condamnée avec sursis décédera peu après.

Dès avant leur condamnation, les dirigeants de Sider avaient subi l’acharnement du pouvoir: le 23 mars 1996, une circulaire du ministère de la Justice intimait aux présidents et procureurs généraux auprès des cours l’ordre de ne plus accorder de liberté provisoire à l’ensemble des cadres mis en cause dans des affaires du genre sans en référer au ministère, et ce au mépris de la Constitution.

Une autre circulaire, du 11 mai 1996, sommait les autorités judiciaires de procéder dès l’instruction à la confiscation de tous les biens des cadres inculpés dans des affaires économiques ainsi que ceux de leurs familles. L’Union nationale des entreprises publiques, de nombreux juristes et la presse algérienne qualifieront ces circulaires de « mises à mort civile », de « lettres de cachet ».

Comment expliquer que des dirigeants d’une entreprise publique soient condamnés à de lourdes peines de prison sur un dossier pénalement vide? Trois hypothèses sont envisageables.

1. Et d’abord la « bavure »: les arrestations auraient été provoquées par des ragots ou une volonté de nuire à certains, l’absence d’enquête préliminaire étant compensée après coup par une « expertise » au demeurant douteuse pour justifier la procédure pénale entamée.

2. La leçon, ensuite, donnée à des commis de l’Etat freinant le processus de privatisation en cours. M. Chettih, principal condamné, avait rappelé l’Etat à ses devoirs d’actionnaire dans une interview peu avant son arrestation. Mais les dirigeants de Sider n’avaient jamais contesté le principe des privatisations.

3. La dernière hypothèse concerne l’implication occulte d’intérêts privés, que la presse algérienne appelle « la mafia politico-financière » sans oser nommer ses responsables connus.

En l’espèce, il s’agit de l’importation de quantités faramineuses d’acier de rond à béton (RAB), dossier dans lequel les commandes de Sider (pourtant consécutives à une demande en 1994 du Premier ministre de l’époque, Mokdad Sifi) ont fort gêné les « affaires » de certains importateurs privés qui ont perdu des profits importants, d’autant que l’arrivée des importations de rond à béton de Sider fera chuter les cours de cette matière sur le marché algérien… Sider représentait donc une concurrence à éliminer pour ceux qui se bâtissaient de rapides et discrètes fortunes depuis l’ouverture du marché du RAB, comme l’écrivait « La Tribune ».

Le président du tribunal aura une réflexion lumineuse: « Le noeud gordien de ce dossier reste le rond à béton ». Il lâchera aussi à un avocat: « Laissez ces détails pour votre plaidoirie… si on arrive jusque-là« , ce que d’aucuns ont interprété comme une façon de signaler à qui voulait l’entendre qu’il n’était pas celui qui tirait les ficelles du procès.

La plaidoirie des avocats ne se le fera pas dire: « Les onze cadres de Sider ne sont pas là parce qu’ils auraient commis un quelconque acte contraire aux lois, mais parce qu’ils avaient commercialisé un rond à béton de très bonne qualité, privant certains de grossir leur fortune en noyant le marché national d’un RAB importé non conforme aux critères prévus par la réglementation. (…) Tout a été machiavéliquement préparé pour éliminer les cadres dirigeants parce qu’ils représentaient un obstacle infranchissable aux desseins de la mafia politico-financière », dira-t-elle.

Si l’on sait que, dans la foulée de l’affaire Sider, entre 400 et 2.000 gestionnaires, selon les sources, tous du secteur public, ont été emprisonnés pour des motifs semblables, l’on comprend le désarroi qui s’est emparé des cadres publics, au point que certains ont pensé que l’Algérie « préparait » ainsi la privatisation annoncée de son industrie selon les voeux du FMI.

Mais cette affaire Sider, qui cache par ailleurs des destins humains brisés, a aussi une dimension internationale indéniable. Car comment ignorer le « message » aux partenaires commerciaux et industriels de l’Algérie, consistant à montrer la toute-puissance de la « mafia politico-financière » locale, capable de faire condamner à l’envi des gestionnaires innocents?

Ce n’est plus ici « Qui tue qui? », mais « Qui vole quoi? », comme l’évaluait le quotidien « El Watan », remarquable d’assiduité et de pertinence dans ce dossier. Il reste une chance, la prochaine décision de la Cour suprême, pour que l’Etat de droit prévale en Algérie. Une cassation du jugement répondrait au droit, à l’équité et à la morale. Dix hommes, touchés dans leur chair et leur honneur, sont suspendus à l’arrêt de la Cour.

BAUDOUIN LOOS

4- SO MUCH QUESTIONS WITHOUT ANSWERS

Despite a truce declared on the 1 of October 1997 between the militay backed regime and the AIS, the armed faction of the outlawed islamist party FIS, the violence continues. Analysis

18 octobre 1997

Tant de questions sans réponses

Les dépêches se succèdent, plusieurs fois par jour. Seize morts à Sekmouna annonce « Le Matin »; 38 tués dont 12 enfants à Mahelma, selon des survivants; 14 personnes ont été tuées à Harrouba, près d’Oran, dont neuf décapitées. Un jour survient une « plus grosse » nouvelle : 86 personnes d’un village, Raïs, « lâchement assassinées » par un groupe terroriste, annonce l’agence de presse nationale; pour la population, il y a 300 morts au moins. Premiers à lire les télex, les journalistes sont aussi les premiers à ressentir l’écoeurement. Puis l’opinion publique suit. Le monde entier s’émeut. Forcément. Heureusement.

Les mois se suivent, les jours se ressemblent. Treize écoliers tués par balles près de Blida. Une bombe explose dans une mosquée près d’Alger, 7 morts, 27 blessés.

La question taraude les esprits : mais bon sang que peut-on faire pour que cesse le carnage ? Pour que cesse le pire, ces tueries d’enfants, ces massacres d’innocents ? Avec cette réponse qui reste suspendue dans l’air. Oui, que faire ?

Hélas ! il faut avoir le courage de le dire : les réponses ne sont pas aisées dans ce dossier d’une complexité extrême. De temps à autre, de bonnes âmes s’en prennent aux spécialistes qui tentent d’expliquer le drame, de décoder l’horreur tant que faire se peut. Ces bonnes âmes vomissent les explications. Comme dans ces tribunes libres publiées dans « Libération » le 7 octobre, qui assimilaient sans les citer les chefs du FIS aux pires coupeurs de têtes, réclamant leur jugement devant des tribunaux internationaux, ou encore expliquant : « Quel que soit le caractère dictatorial de ce gouvernement élu (sic), il est le seul rempart politique et militaire contre les massacres quotidiens perpétrés par les groupes armés intégristes. »

Ah ! si les choses étaient aussi simples… Ce pouvoir – ne parlons pas du « gouvernement », coopté par les militaires pour gérer les affaires courantes -, ce pouvoir est celui-là même qui, par ses clans antagonistes interposés, a négocié tant de fois avec le FIS depuis sa « dissolution » en 92. Jusqu’à cet été. Pourquoi, sinon, aurait-on récemment libéré les numéros 1 et 3 de cet « ex-FIS » ? Pourquoi a-t-on lu intégralement à la télévision nationale le 21 septembre l’appel à la trêve de Madani Mezrag, chef de l’AIS, le bras armé du FIS, alors que cette télévision avait ignoré jusqu’à l’existence de l’AIS pendant cinq ans de guerre ? Mais aussi pourquoi les victimes des massacres barbares sont-elles toujours les populations les plus pauvres, celles qui votèrent massivement pour le FIS quand les élections étaient libres, en 90 et 91 ? Pourquoi la nomenklatura militaro-mafieuse – dont tout Algérien vous dira qu’elle profite des prébendes et privilèges de l’Etat- échappe-t-elle à la vindicte des barbares, islamistes hallucinés des GIA et autres fous furieux, manipulés ou non ? Pourquoi aucun massacre n’a-t-il jamais été éclairci ? Pourquoi n’y a-t-il jamais de procès ? Pourquoi la presse est-elle interdite d’investigation ?

Il n’y a pas de limites aux questions embarrassantes. N’y répondons pas ici. Mais gardons-nous surtout des conclusions hâtives sur le mode « Entre deux maux, choisissons le moindre » qu’« on » voudrait nous imposer. Hélas ! encore, de solution simple, il n’y a pas.

BAUDOUIN LOOS

5- ALGERIA IS BLEEDING, THE CLANS ARE FIGHTING EACH OTHER AND THE POWER IS SHUTTING UP

10 septembre 1997

L’Algérie saigne, les clans s’opposent, le pouvoir se tait

L’Algérie saigne. Les Algériens souffrent. Depuis le mois de janvier 1992, le pays est plongé dans la plus impitoyable des  » ales guerres », et la population civile meurt pour des enjeux qui la dépassent. Le niveau de violence barbare, qui avait jusque-là déjà atteint des proportions d’une cruauté sans nom, a encore gagné quelques crans cet été, dans une dérive abjecte où têtes coupées, femmes dépecées et bébés égorgés deviennent quotidiens.

Le pouvoir en place, d’obédience militaire, ne perd rien de sa superbe. Alors que des centaines de civils ont perdu la vie ces dernières semaines dans des circonstances atroces, dont quelque quatre-vingts à la limite d’Alger vendredi soir, le ministre algérien des Affaires étrangères déclarait encore lundi aux Pays-Bas que la situation était « complètement sous contrôle » ! Une opinion que ne semblent pas partager les nombreux habitants de la capitale et des environs pris de panique, qui fuient sans savoir où aller, ou s’organisent pour résister avec des armes de fortune. Car la question qui taraude tous les esprits est bien celle-là : que fait l’Etat ?

Ce mardi, et ce ne peut pas être une coïncidence, les journaux algériens « bien informés » (par le pouvoir) faisaient état d’opérations réussies des forces de sécurité, qui auraient anéanti 70 islamistes armés présumés ici et 147 là-bas.

DIALOGUE AVEC L’EX-FIS

L’une des explications qui revient le plus souvent ces derniers jours à propos de ce niveau inouï de violence incrimine le déchirement qui secouerait actuellement les différents clans militaires qui dirigent le pays dans l’ombre, entre ceux qui souhaitent le dialogue avec l’ex-FIS – deux des principaux dirigeants islamistes ont été mis en liberté en juin et en juillet – et ceux qui n’entendent pas céder au compromis avec l’islamisme politique. Ce qui expliquerait la non-intervention des forces de sécurité pourtant proches des lieux des derniers massacres, une passivité destinée à laisser l’horreur s’imposer et à faire donc capoter la négociation actuelle entre une aile du pouvoir et les chefs libérés du FIS.

Le comportement du pouvoir reste en tout cas incompréhensible, qui le voit interdire une manifestation de l’opposition contre la violence mais maintenir pour le 23 octobre des élections locales. Quant au FIS, du moins sa branche exilée, il s’est décidé, hier, à recommander à la population l’autodéfense et la résistance, lui qui avait jusqu’ici dénoncé la privatisation de la guerre voulue par le régime…

Dans cette confusion, il ne devient plus étonnant de lire, comme dimanche, dans « Le Matin », un journal francophone laïque et anti-islamiste, l’expression des pires soupçons: « L’incroyable liberté d’action dont semblent jouir les terroristes conjuguée au non moins incroyable mutisme des autorités, autorisent les rumeurs les plus pernicieuses mais aussi, parfois, des interrogations d’angoisse absolue ».

BAUDOUIN LOOS

6- WHO GRINDS THE MURDERERS’S BLADE?

Qui aiguise la lame des tueurs ?

PARIS Soixante-huit mois d’une « sale guerre » à huis clos, des dizaines de milliers de morts, forces de l’ordre, activistes-terroristes et civils mêlés, des méthodes plus barbares chaque année, une crise apparemment insoluble : l’Algérie moderne est-elle condamnée à sombrer dans un chaos infernal, voire mortel ? Les Algériens sont-ils destinés à mourir exsangues, dans un univers morbide et sans issue ?

Les explications à cette violence extrême peuvent diverger mais, au total, elles forment un faisceau convergent qui n’ouvre guère de perspectives raisonnablement optimistes. L’Algérie, il est vrai, baigne depuis 1830 et l’arrivée des colons français, dans une atmosphère de violence dont l’âpreté ne se démentira que rarement. L’indépendance, elle-même acquise en 1962 au prix d’un martyrologe inouï, ne signifiera pas la fin des tourments, puisqu’un régime dictatorial prendra les rênes du pouvoir, qu’il conserve sous une apparence à peine modifiée à l’heure actuelle.

Ces militaires, ces clans qu’ils ont sécrétés et qui détiennent le vrai pouvoir, se partagent toujours l’essentiel des prébendes et privilèges, même s’ils cooptent des civils pour assurer au gouvernement les affaires courantes. La dérive violente finale commença en janvier 1992, quand l’armée appuyée par une minorité laïque interrompit des législatives que le FIS (Front islamique du salut) allait écraser.

Mais pourquoi donc la « sale guerre » a-t-elle changé de visage en cette année 1997 ? Pourquoi assiste-t-on maintenant aux pires massacres, à grande échelle, dans la Mitidja (la pleine fertile juste au sud d’Alger) et dans la banlieue algéroise ?

DROGUÉS

Cela fait plusieurs années que les groupes islamiques armés (GIA) font régner la terreur dans cette région; des groupes parfois inspirés par des sentiments religieux des plus extrémistes sinon hallucinés, parfois transformés en cruels bandits de grands chemins juste bons à racketter, trafiquer ou trucider. « On s’aperçoit maintenant que les terroristes abattus étaient souvent drogués », nous dit Louisa Hanoune, député de l’opposition. « Il est vrai qu’il faut vraiment n’avoir plus sa capacité mentale pour massacrer ainsi des femmes, des bébés. Ils sont fous, drogués. Mais par qui sont-ils drogués, et pourquoi ? »

L’une des plus récentes explications tient à l’actualité politique. Selon nos informations, depuis le début du mois de juin, avant même les élections législatives notoirement truquées, le pouvoir a entamé des négociations avec l’aile militaire du FIS, l’AIS, dans l’est du pays, où se trouve le gîte des principaux clans militaires. Menés par deux généraux proches du président Zéroual, Smaïl Lamari et Mohamed Betchine, ces pourparlers avaient pour but de rallier l’AIS contre les GIA, actifs dans le centre du pays. La libération de deux des trois principaux chefs du FIS, Abassi Madani et Abdelkader Hachani, fut le premier résultat, suivi d’une trêve non déclarée observée par l’AIS. Mais certains clans à la périphérie du pouvoir ont rapidement contesté cette négociation qui pouvait mener à la réhabilitation du FIS et se sont mis en devoir de faire capoter l’affaire en appliquant le pire scénario, celui de la dérive sanglante. Ce qui expliquerait pourquoi les forces de sécurité n’ont pas empêché les récents et abominables massacres qui se déroulaient pourtant à quelques centaines de mètres de leurs casernes.

Certains vont beaucoup plus loin et prétendent que le pouvoir lui-même se rend coupable des tueries, notamment pour « punir » les villages qui ont voté FIS et/ou qui ont ensuite aidé les maquisards. « Il s’agit aussi de prendre l’opinion publique internationale et nationale à témoin sur les pseudo-crimes islamistes », selon Ahmed Rouadjia, un historien et essayiste exilé en France, « pour maintenir l’aide, avoir le soutien diplomatique, moral, politique de la communauté internationale, disqualifier les islamistes. C’est-à-dire amener la population à se détacher par la terreur de tout ce qui se rapproche de l’islamisme politique ». Les hypothèses ne s’excluent jamais, en Algérie, puisque les clans qui se déchirent au sommet du pouvoir mettent souvent des stratégies divergentes en oeuvre…

Deux privatisations, au moins, contribuent elles aussi au niveau actuel de violence : celle de la guerre et celle des terres. « Le phénomène des ‘seigneurs de la guerre’ joue, c’est sûr », relève Louisa Hanoune en évoquant les milices privées créées avec l’appui du régime depuis deux ans. « C’est terrible car il y a une nouvelle couche qui s’est constituée dans la société algérienne, des nouveaux riches de type mafieux. Et avec l’état de décomposition sociale que l’on connaît, la tentation devient forte pour les déshérités de rentrer dans ces milices, qui peuvent aussi utiliser la provocation violente pour les en convaincre ».

La privatisation des terres intervient aussi. Liée à de lucratives spéculations immobilières, elle expliquerait pourquoi « on » veut vider la Mitidja de sa population. D’autant que cette privatisation doit profiter, selon la loi et en l’absence de candidats paysans, à une population choyée par le régime, les anciens combattants de la guerre de libération et leurs ayants droit.

L’opacité, de toute façon, demeure assurée. Pas de commission d’enquête sur les massacres, pas de vrais reportages, pas d’arrestations de coupables, pas de procès, a fortiori. Mais les explications disponibles mettent très durement en cause le régime. A commencer par celle de Saïd Sadi, chef de file des laïcs, pourtant allié, dit-on, d’une fraction du pouvoir : « Ce sont les islamistes qui tuent », disait-il au « Figaro », le 1er septembre. « Mais le pouvoir trouve son intérêt dans cette situation. Il laisse faire parce qu’il n’a pas de projet autre que celui de se reproduire à travers la rente pétrolière ».

Son de cloche plus affiné encore chez Fatiha Talahite, économiste algérienne travaillant à Lille : « La vraie question est : comment un régime en arrive-t-il à faire du massacre un instrument de gestion du politique ? En diluant ainsi les explications, n’est-on pas en train de masquer la cause première, la plus évidente, à ce déchaînement de violence : le déni de parole, le déni de représentation, le déni d’humanité ? Depuis qu’il a vacillé, un certain mois de décembre 1991, le pouvoir – et ses alliés – a engagé, sous prétexte de lutte contre l’intégrisme, une guerre totale contre la population, en l’attaquant dans son être profond, en la poussant à la transgression de ses valeurs les plus ancrées, en la précipitant dans le désespoir et la folie. De ce point de vue, les massacres ne sont probablement que le bout de la chaîne, la partie visible d’une série de violences, de viols, de mépris et d’humiliations exercés sur la population algérienne, dont l’horreur donne seulement une idée de ce que peut être le reste… Il faut savoir qu’en Algérie, la vie humaine n’a aucune valeur aux yeux d’un régime dont l’arbitraire et l’arrogance n’ont plus de limites.

BAUDOUIN LOOS

7- THE RESULTS OF A PRIVATIZED WAR

30 août 1997

Quand la privatisation de la guerre dévoile ses effets

Des massacres barbares aux attentats à la bombe, l’Algérie s’enfonce dans l’abjection. Violence rationnelle, violence irrationnelle ?

Face au niveau hallucinant d’horreur qui asphyxie les Algériens ces dernières semaines, les commentaires officiels semblent aussi consternants que dérisoires.

Lorsque le Premier ministre Ahmed Ouyahia estime devant les députés le 9 août que « le terrorisme n’est que le corollaire d’une conspiration de grande envergure contre la nation, conspiration mise en échec par les nationalistes », ou quand le chef de l’Etat lui-même, le président Liamine Zéroual, martèle comme le 20 août sa « détermination à combattre sans répit un terrorisme qui vit ses dernières heures », la population, hébétée, soûle du sang de ses martyrs innocents, doit se demander quand se terminera son calvaire.

Les huées qui accueillirent le général Zéroual le 5 juillet à Alger lors de son apparition sur le terrain avant la finale de la coupe d’Algérie devant 80.000 spectateurs n’ont pas valeur de sondage, elles donnent au moins une indication sur la perception populaire de ce pouvoir qui prétend n’avoir à faire qu’à un terrorisme « résiduel ».

L’Algérie, hélas ! perpétue une tradition de violence aux racines historiques profondes. La colonisation française, entamée en 1830, s’accompagna déjà d’un niveau de violence inouï, comme, on s’en souvient mieux, la révolution nationaliste qui allait chasser l’occupant français au terme de huit ans d’une guerre réputée pour ses atrocités.

Depuis l’indépendance de 1962, l’armée n’a jamais entendu laisser le pouvoir au peuple, malgré la logorrhée révolutionnaire. Et quand, après avoir dû laisser s’entrouvrir les portes de la démocratie, elle interrompit les élections législatives qui allaient porter les islamistes du FIS au pouvoir, en janvier 1992, l’épisode acheva de convaincre les sceptiques que seule une lutte armée pourrait jamais venir à bout des clans de cette nomenklatura militaire qui dirige le pays pour le plus grand profit de prébendiers.

La quasi-guerre civile dans laquelle le coup d’Etat plongea le pays n’explique cependant pas l’actuelle niveau d’abomination. Car les premières années virent les groupes islamistes armés s’en prendre à des cibles précises : fonctionnaires de l’Etat (policiers, soldats, juges, etc.), puis aux intellectuels (journalistes compris) et aux étrangers – bien que des cas de manipulation dus aux services secrets algériens sont soupçonnés.

Il est clair, pour de nombreux observateurs, que l’armée avait un intérêt à faire perdurer la «sale guerre» contre ces «fous d’Allah» prêts à tout : le tableau convainquait l’Occident de lui faire un crédit financier illimité et de taire ses critiques en matière de droits de l’homme et de démocratisation, tandis que le pouvoir continuait à profiter des trafics et de la rente pétro-gazière. Mais ici non plus, l’explication ne suffit plus : cette violence quotidienne, d’une barbarie sans nom, ne sert plus le jeu des autorités qui paraissent désormais impuissantes même si la stabilité du régime reste loin d’être troublée.

LE TOURNANT DE 1996?

Alors quoi ? Ecoutons Benjamin Stora, spécialiste français de l’Algérie : « Depuis 96, la violence a changé de nature », dit-il à «L’Express» le 22 août. « Ce changement est directement lié à la levée en masse des milices paysannes, dans un système d’autodéfense, contre les maquis islamistes. On a alors assisté à la privatisation de la guerre. Depuis, le conflit a pris la tournure d’une terrible ronde barbare contre les villageois, qu’ils soient miliciens ou pro-islamistes. Il est frappant en particulier de voir le nombre des assaillants qui sont parfois plus de 100 pour un village. Des familles entières sont exterminées dans une vendetta terrifiante. Tous les archaïsmes tribaux refont surface et viennent se surajouter au conflit traditionnel ».

Cette analyse ne contredit celle de Luis Martinez, chercheur d’origine algérienne : « Je ne crois pas à la rationalité de la violence », explique-t-il dans le mensuel «Croissance» de juin. « Il y a en Algérie une dynamique de la guerre, de la violence et donc une autonomie des acteurs. (…) Il y a aujourd’hui suffisamment de haine dans les villages au sein même des familles pour que l’on puisse s’entretuer. Je crois à l’autonomie de tous ceux qui pratiquent la violence, tant du point de vue des militaires, des miliciens que de la guérilla ».

D’autres arguments sont avancés, peut-être complémentaires. Ainsi, d’aucuns accusent certains clans de vouloir vider la Mitidja – la région la plus touchée – pour s’accaparer de ces terres fertiles. Plus politique mais tout aussi énigmatique, l’explication partielle avancée par le spécialiste du «Monde», selon qui les massacres et attentats viseraient à faire capoter les tractations qui existeraient entre le pouvoir et ce qui reste du FIS (dont deux des principaux chefs viennent d’être libérés). Un scénario – la réintégration du FIS et de sa mouvance dans la vie politique – qui aurait rencontré l’hostilité de certains clans du pouvoir. Et, des groupes armés les plus radicaux tels les GIA.

BAUDOUIN LOOS

8- ALGERIA: ELECTIONS UNLIKELY TO SOLVE ANYTHING

5 juin 1997

Des élections qui ne résoudront rien

Dernière étape de la « légitimation ». Mais le pouvoir continue à ignorer toute démarche en faveur du dialogue et de la paix.

« Est-ce une imposture ? Les élections législatives de ce 5 juin semblent être commandées pour conférer une respectabilité au régime militaire ». Cette appréciation n’émane pas d’un quelconque parti algérien d’opposition mais de l’envoyé spécial de l’hebdomadaire britannique « The Economist », peu suspect de rouler pour les islamistes radicaux. De fait, le scrutin de ce jeudi peut être assimilé à une pierre importante dans l’édifice bâti par le régime, en quête de légitimité depuis le coup d’Etat qui interrompit les législatives que le FIS (Front islamique du Salut, officiellement dissous depuis lors) allait remporter haut la main en janvier 1992, précipitant le pays dans une « salle guerre » qui a coûté des dizaines de milliers de vies et tant de souffrances.

Tout a été ficelé, cadenassé, et avec la connivence un peu veule mais pas désintéressée des Européens. La première étape dans la constitution d’une façade démocratique fut l’élection présidentielle de novembre 1995. Zéroual, candidat de l’armée, l’emporta sans coup férir, mais ne donna pas suite à ses promesses de sortie de crise. Pire, un an plus tard, un référendum truqué faisait avaliser une Constitution qui dépouille la future Assemblée nationale de ses prérogatives essentielles : les lois adoptées par l’Assemblée devront être approuvées par les trois quarts des membres du nouveau Conseil de la nation, où le président de la République dispose d’une minorité de blocage, puisqu’il désignera 30 % de ce  » Sénat « . En outre, le chef de l’Etat peut légiférer par ordonnance en cas d’état d’exception.

Pour compléter ce tableau, « on » a imposé une nouvelle loi sur les partis proscrivant l’usage des  » composantes de l’identité nationale  » (islam, arabité, berbérité), « on » a remplacé le scrutin majoritaire par un système proportionnel et, « last but not least », « on » a créé il y a trois mois un parti à la solde du régime, le Rassemblement national démocratique (RND), dont aucun Algérien ne doute de ce qu’il va terminer en tête. Va-t-« on » lui octroyer 50 % des sièges ? Sans doute pas, ce régime peut se montrer plus fin. Ainsi le général Zéroual n’avait-il vaincu en 1995 qu’avec 61 % des voix, chiffre sans doute gonflé mais sans rapport avec les risibles 99,9 % des présidentielles tunisiennes, irakiennes et autres.

« AU BESOIN, ON TRUQUERA »

Du reste, le pouvoir pourra toujours s’allier, comme jusqu’ici, avec d’autres mouvements tel le Hamas (rebaptisé Mouvement de la société pour la paix), islamiste « modéré », du cheikh Mahfoud Nahnah, pour autant que ceux-ci ne prennent pas trop de place. Or, ces islamistes ont beaucoup travaillé sur le terrain dans les failles sociales, acquérant une certaine crédibilité. C’est pourquoi des attaques très dures ont récemment été lancées contre eux par le pouvoir… Ce dont ils pourraient d’ailleurs profiter, puisqu’ils visent à récupérer l’électorat en déshérence du FIS.

Les autres partis devront se contenter des miettes, selon un partage aléatoire à faire entre le FLN (ex-parti unique, passablement divisé et dévalué), le RCD (les laïcs anti-islamistes de Saïd Sadi, proches des thèses « éradicatrices » du régime) et le FFS (Front des forces socialistes de Hocine Aït-Ahmed, qui aurait voulu boycotter ces élections « mascarade », mais a dû y renoncer pour ne pas disparaître).

Alors que les violences aveugles continuent à rythmer sa vie, la population, qui cherche d’abord à surmonter les difficultés économiques quotidiennes, semble ne pas se faire d’illusion sur les vertus pacificatrices des élections d’aujourd’hui. Le témoignage d’un avocat, cité par « L’Express » du 30 mai, en dit long : « En cas de scrutin honnête, les islamistes modérés raflent la mise. Moins par adhésion que par rejet du système. Mais tout le monde sait que les jeux sont faits. Au besoin, on truquera les chiffres, comme d’habitude. (…) Ici, le peuple ne choisit pas, il légitime le choix des décideurs ».

Ces décideurs, ce ne sont pas les ministres ni même le président Zéroual. La véritable source du pouvoir en Algérie se niche dans une nébuleuse de clans en orbite autour du sommet de l’armée. Ceux-là n’ont aucune raison de promouvoir une vraie démocratie et de chercher un terme à la guerre, situation qui mettrait en péril leur position de prébendiers privilégiés. C’est pourquoi la dernière offre de négociation sans préalables lancée la semaine dernière par le FIS n’a reçu pour écho qu’un silence dédaigneux.

BAUDOUIN LOOS

9 – INTERVIEW OF LOUISA HANOUNE, SOLE FEMALE PRESIDENT OF A ALGERIAN PARTY

9 septembre 1996

Louisa Hanoune

Sur son livre « Une autre voix pour l’Algérie » et le sens de son engagement.

— Femme politique de gauche, féministe, vous venez de sortir un livre-interview (1), dans lequel vous réussissez une analyse saisissante de la crise algérienne. Comment décririez-vous la nature du pouvoir algérien ?

— Le régime algérien est un régime militaire. C’est l’état-major de l’armée qui dirige le pays. C’est le cas depuis l’indépendance en 1962, même si à certains moments il a fallu recourir à des façades civiles comme le FLN (Front de libération nationale, parti unique jusqu’en 1989, NDLR). Cela est apparu au grand jour au moment du coup d’Etat en janvier 1992. Même si le gouvernement est civil, le pouvoir reste entre les mains de l’état-major de l’armée, lui-même composé de clans réunis autour d’intérêts liés à la gestion économique et commerciale du pays et plus particulièrement les contrats commerciaux d’exportation des hydrocarbures. L’armée a désigné Liamine Zéroual comme chef de l’Etat en 1994, puis comme candidat pour les présidentielles de novembre dernier. En campagne, Zéroual a parlé de paix ! Mais, comme il est l’otage de l’état-major, jamais il n’a été indépendant, jamais il n’a pu et ne pourra s’émanciper.

Comment ce régime impopulaire réussit-il à se maintenir ?

Le régime algérien est très fort. Mais s’il n’y avait pas des journalistes, des partis comme le RCD de Saïd Sadi (laïque), les islamistes de Hamas, Ettahadi (ex-PC), des femmes comme Khalida Messaoudi, Leila Aslaoui et Saïda Benhabyles, un Benhamouda, secrétaire général de la centrale syndicale UGTA (qui décide pour les travailleurs), s’il n’y avait pas tous ces gens pour soutenir le régime, il aurait été mis à nu dès le coup d’Etat. Les enjeux sont de taille et mais pas d’ordre idéologique, car ces « démocrates », ces islamistes et le régime sont d’accord : il n’y a que des enjeux d’ordre matériel, de partage de pouvoir. Mais ce régime n’aurait jamais tenu sans l’appui des institutions financières internationales et des puissances occidentales. On l’a maintenu sous perfusion, on lui a injecté de l’argent. Aucun Etat n’a dénoncé les atteintes aux droits de l’homme, par exemple lorsqu’il y a eu le massacre de la prison de Serkadji où près de 300 personnes sélectionnées ont été « liquidées ».

— Pourquoi l’Occident soutient-il ce régime ? Pour servir ses propres intérêts économiques ?

— Il y a des intérêts économiques et financiers énormes. Une semaine après le coup d’Etat, le quotidien « El Watan » , qui avait soutenu le putsch, a expliqué que le patronat algérien et les « partenaires » étrangers étaient soulagés car ils craignaient que l’assemblée qui allait être élue ne remette en cause les réformes économiques, et plus particulièrement la loi sur la révision des hydrocarbures, celle qui ouvre la voie aux compagnies pétrolières étrangères.

Depuis, le régime a pu faire passer toutes les lois antisociales et il s’est mis à appliquer le plan d’ajustement structurel, les deux rééchelonnements de la dette et, aujourd’hui, on s’apprête à privatiser le secteur public, c’est-à-dire démanteler l’économie algérienne. Il y a donc un lien direct entre la mise en cause des libertés, la poursuite de cette guerre et l’application de ces mesures.

C’est pour cela aussi que j’appelle la crise une guerre de décomposition, car si on arrivait à une trêve sans prendre en considération le social, on n’arrivera jamais à une paix véritable. D’ailleurs, c’est ce qu’annonce le gouvernement, qui a envoyé aux partis une sorte de programme de développement qui explique qu’il faut se préparer à une guerre durable et propose un budget de guerre dont une formation armée pour les jeunes. On entérine un état de guerre permanent, favorable au maintien de ce régime.

Qui met au point, avec les partis « amis », de nouvelles institutions…

La Constitution qu’ils proposent par voie référendaire constitue un véritable péril pour ce pays puisqu’on veut exclure du champ de la compétition politique toutes les composantes de l’identité algérienne. On maintient l’islam comme religion d’Etat, donc le code de la famille qui opprime les femmes – le RCD, laïque, accepte ! – mais on ne peut plus parler de la place de l’islam ou de l’amazighité (berbérité) : c’est une poudrière. Sadi avait dit, quand Zéroual a sorti son mémorandum : « C’est le tombeau de la démocratie ». Et maintenant il l’accepte !

Donc Zéroual pourra tenir ses échéances jusqu’aux législatives, et tout sera cadenassé. Ils ont décidé une recomposition du champ politique par le haut. C’est très clair. Nous vivons un simulacre total. Nous avons une fausse démocratie, une fausse assemblée (le Conseil national de transition, nommé par le pouvoir), des faux députés triés sur le volet, grassement payés, qui font semblant de débattre d’un faux programme économique du gouvernement puis qui font semblant de voter, et tout cela en direct à la télé !

— Comme la loi sur les privatisations…

— Cette loi, ils ne voulaient pas la voter. C’était grave : le changement du caractère étatique des hydrocarbures, des richesses naturelles du pays, c’est modifier la nature de l’Etat tel qu’il a été constitué à l’indépendance. Mais 48 heures plus tard, on les a ramenés manu militari et ils l’ont votée ! A la fin de certains débats, le Premier ministre vient pour remercier ces  » députés  » d’avoir démontré que la démocratie est une réalité en Algérie !

–A Rome, en janvier 1995, vous aviez signé avec les  » poids lourds  » de la politique algérienne, dont le FIS interdit, une plate-forme que le pouvoir dénonça…

— Nous voulions l’arrêt de l’effusion de sang, qui passe par des négociations entre les différentes parties impliquées dans cette guerre. Une solution politique passe par la restitution de la parole au peuple algérien. Nous avons négocié ce texte durement. Nous sommes des partis distincts, avec des différences de fond sur la nature du régime à mettre en place. Je trouve important de constater que des partis islamistes peuvent évoluer par la discussion. Par le passé, ils disaient la démocratie « kofr » (péché) et, pourtant, ils ont fini par aller aux élections. Mais dès que la plate-forme de Rome fut adoptée, cela a été un déluge de menaces, de pressions contre les partis signataires, contre leur base, leur encadrement. Nous, lorsque nous avions dit que nous étions contre la dissolution du FIS, ce n’était pas pour défendre un programme que nous ne partageons pas, mais il était évident que cela préparait la remise en cause du multipartisme. Qu’est-ce que c’est que cette démocratie où on défend la liberté seulement pour celui qui est d’accord avec nous ?

— Les gens font-ils en Algérie l’amalgame entre FIS, GIA, etc.?

— Il est impossible que les Algériens fassent un tel amalgame. Déjà, il y a plusieurs partis islamistes légaux, comme Hamas qui est même au gouvernement. Donc ce n’est pas d’un côté les « bons », les prétendus démocrates, et les « mauvais », les islamistes, de l’autre. Tout le monde sait que le FIS a été dissous comme parti politique, que sa direction est en prison ou exilée. Souvent les gens savent qui est parti dans les maquis, souvent l’émir est un enfant du quartier, un gamin comme tant d’autres, mais excédé ou manipulé, ou qui dormait en famille à 19 à tour de rôle dans une chambre. Et puis il y a ceux qui sont persécutés dans ces quartiers pauvres, avec ratissages, rafles. On ne sait plus qui tue qui.

Pour les gens, la terreur, c’est bien sûr des groupes armés qui peuvent faire énormément de mal, qui sont très violents. Mais c’est aussi la répression, les exécutions sommaires, les miliciens qui utilisent parfois les mêmes méthodes que les groupes armés ou de je ne sais quel autre corps.

Propos recueillis par BAUDOUIN LOOS

(1) « Une autre voix pour l’Algérie », éditions de La Découverte.

10 – INTERVIEW OF ABDEKADER YEFSAH, ALGERIAN SCHOLAR EXILED IN FRANCE SINCE 1993

13 février 1996

Abdelkader Yefsah

Sur la situation politique en Algérie.

— Spécialiste des arcanes du pouvoir algérien, vous êtes exilé depuis 1993. Comme on l’a encore vu dimanche, les attentats des groupes armés n’ont pas cessé avec l’élection d’un président en novembre.

— Oui. Il s’agit vraiment d’un scrutin de dupes. Le pouvoir a tout fait pour délivrer ce message: « Avec Zéroual, ce sera le retour de la paix civile ». En outre, il y avait tout de même 300.000 hommes armés qui véhiculaient ce message sur le terrain. Si ceux-ci observaient que les gens d’un village ne sortaient pas pour voter, la traduction était vite faite : vous ne votez pas donc vous êtes pro-FIS. Pour éviter cette accusation, il valait mieux aller voter.

Je ne fais donc pas comme les médias occidentaux une lecture univoque du type « malgré les menaces du GIA, les gens sont sortis pour voter massivement ». Même si les gens ne sont pas sortis dans les proportions annoncées, on ne peut nier l’importance de la participation, simplement parce que les Algériens espéraient la paix car ils en ont assez de la guerre. Mais les problèmes demeurent les mêmes. Zéroual était d’ailleurs déjà président avant le scrutin.

— On le dit légitimé…

— Pour qu’il soit légitime, il faudrait que des conditions normales de vote soient réunies. Que tout le monde puisse participer et se présenter, sans conditions. Et avec un accès égal aux médias. Or le régime avait tous les médias avec lui.

— Et ceux des Occidentaux qui avaient des états d’âme n’en ont plus…

— Je crois même que c’était le premier objectif assigné à ces élections. On a dit au régime algérien:  » aites le minimum, on est avec vous ». Les Occidentaux, eux, sont intéressés par les 13 milliards de dollars de pétrole, le reste comme les droits de l’homme n’a guère d’importance. D’ailleurs le président tunisien, le général Ben Ali, est paraît-il un exemple à suivre ! Demain, on va avoir en Algérie une assemblée nationale tout à fait factice avec deux ou trois députés d’opposition. Pas question d’une opposition autonome qui aurait un projet, qui aurait des chances de mener l’Algérie à la démocratisation. On va refermer la parenthèse démocratique, sans aucun bénéfice, mais avec tout de même 60.000 morts inutiles.

–Ils ont en effet promis des législatives…

— Dans un pays qui se respecte, quand un président gagne des élections avec plus de 61 %, il devrait théoriquement profiter de la dynamique qui l’a porté au pouvoir pour organiser dans les deux-trois mois qui suivent des élections législatives. Pourquoi ne le fait-il pas, de manière à disposer d’une assemblée « légitime » comme lui, qui voterait des lois au lieu de ce CNT – conseil national de transition – toujours en place, qui est un organe fantoche, coopté ? Même le formalisme juridique, nos généraux n’en ont cure. Ces législatives, ils finiront par les faire, quand l’opposition qui leur échappe sera réduite. Ils procéderont à la domestication du FLN, déjà entamée, pour qu’il redevienne un cache-sexe des militaires. Ils feront tout pour provoquer l’implosion du seul parti démocratique qui tient la dragée haute, le FFS, ou au moins l’isoler pour le réduire à un parti régionaliste berbère.

— Le « Contrat national » signé à Rome en janvier 95 par les grands partis d’opposition dont le FIS semble mort…

— Moi, de Rome je retiens une invite aux militaires à s’asseoir autour d’une table de négociations. Mais les militaires veulent que tout le monde passe sous leurs fourches caudines. C’est le degré zéro de la politique : le rapport de forces brut.

— Et le terrorisme, qu’ils disent  » résiduel « , n’est-il pas quelque part dans leur intérêt ?

— Bien entendu. Les militaires n’ont pas besoin de la paix civile aujourd’hui. Les gens pourraient sortir dans la rue crier famine. Il y a trop de charges, pas d’embauche. La situation actuelle de terrorisme, résiduel ou pas, arrange à la fois le FMI et les dirigeants. Tant que les réformes et décisions du FMI comme la privatisation ne sont pas appliquées, ils ont besoin des terroristes. Ainsi, on impose les réformes d’en haut. Demain, on va renvoyer des milliers de salariés. Je viens de lire dans « El Watan » que 500.000 salariés n’ont pas été payés depuis plus de 24 mois pour certains. Les gens protesteraient s’ils n’avaient pas peur des balles et des bombes.

— Le pouvoir procède-il bien de l’armée ?

— Ce sont les militaires qui décident. Ils ne forment pas un bloc monolithique, mais sont d’accord sur l’essentiel. Ils obéissent à la hiérarchie. Cette hiérarchie, depuis la tentative de coup d’Etat de 67, fonctionne bien. Et elle est d’accord pour sauvegarder ses privilèges. Mais elle met des civils au devant de la scène pour en faire des alibis et un habit institutionnel; mais en réalité, c’est du vide. Ils sponsorisent des gens, des civils qui veulent bien l’être. Comme Saïd Sadi – chef du parti RCD, laïque – qui a même dit au « Monde » « Je suis l’allié conjoncturel des militaires ». Entre juin et décembre 91, tous les partis, y compris le RCD, ont appelé le FIS à participer aux législatives. Après la défaite du 26 décembre, j’entends encore Sadi à la radio reconnaître sportivement avoir perdu, disant que c’était cela la démocratie. Trois quarts d’heure après, il déclare qu’il faut arrêter le processus électoral ! Ces gens-là auraient le droit de critiquer le FIS si d’emblée ils avaient posé qu’ils ne participeraient pas si le FIS, parti non démocratique, était admis. D’où le paradoxe : le FIS qui disait la démocratie « kufr » (impie) veut le respect des urnes, et ceux qui se présentaient comme des démocrates deviennent fascistes !

— C’était l’argument  » pas de démocratie aux ennemis de la démocratie « …

— Cela ne tient pas. Cela suppose qu’auparavant c’était démocratique. Or on avait à choisir entre la couleur verte (islam) ou kaki. Moi je préfère que les militaires soient à la caserne. Et d’ailleurs, ils auraient pu se porter garants de la Constitution.

— Mais le FIS allait pouvoir modifier la Constitution avec les 2/3 des députés.

— Avec deux tiers ou 100 %, le pouvoir du chef de l’Etat lui permet de dissoudre l’assemblée nationale à deux reprises. Ce qu’on aurait pu faire en y ajoutant la proportionnelle. La Constitution de 89 accorde énormément de prérogatives au président de la république par rapport à l’assemblée nationale. En réalité, le coup d’Etat de janvier 92 n’était pas du tout dirigé contre le FIS mais contre l’idée même de démocratie, qui suppose une certaine transparence dont les généraux n’en veulent pas. Vous imaginez un pouvoir élu démocratiquement, et qui se mette, par exemple, à fouiller un peu dans les comptes de certains généraux. « Monsieur, comment se fait-il que vous êtes si riche en milliards de dollars ? », entendrait-on. Pour les militaires, la démocratie était tolérable tant qu’elle restait sous leur contrôle. Ce sont ceux les plus impliqués dans les détournements de fonds qui ont poussé au coup d’Etat. Ils se voyaient déjà pendus à la place des Martyrs !

Propos recueillis à Paris par BAUDOUIN LOOS

11 – ANALYSIS OF THE NATURE OF THE POWER IN ALGERIA

(the day before the presidential election)

14 novembre 1995

Aux sources occultes du pouvoir algérien

«On ne sait pas qui gouverne», entend-on en Algérie, où le pouvoir se cache dans une nébuleuse : l’armée, sa périphérie, ses clans et ses mafias.

Personne n’oserait nier que l’armée algérienne est la source du pouvoir depuis 1962, depuis l’indépendance. Pourquoi «source du pouvoir» et non pouvoir tout court ? La nuance se révèle importante. Car, en Algérie, la «grande muette» porte bien son nom. Depuis le début, elle répugne à assumer son rôle dominant sur la place publique, et elle a préféré coopter un personnel politique civil et des institutions alibis – comme le fameux FNL, parti unique mais coquille vide -, quitte à leur laisser une marge de manoeuvre importante dans la gestion du quotidien. C’est en fonction des besoins de la conjoncture – émeutes de 88, annulation des élections en 92 – que l’armée a estimé devoir sortir de l’ombre.

Mais la définition du pouvoir a évolué au fil du temps. Écoutons Abdelkader Yefsah, l’un des universitaires algériens les plus compétents : « Sous couvert de socialisme, l’Algérie fut placée dès l’indépendance en coupe réglée. Peu à peu, une jonction d’intérêts bureaucratiques, civils et militaires s’opéra. Une nouvelle classe bourgeoise, étatique et privée, parasitaire (dont la richesse provenait de rentes de situations, de corruption, de détournements, etc.), alliée aux milieux du pouvoir, prenait forme. Cette classe avait fini par privatiser l’État-colon, presque à son profit exclusif ».

C’est l’imposante rente pétrolière et gazière qui permit de colmater les brèches sociales, d’assurer médecine et éducation gratuites (malgré les carences). Jusqu’à la chute des prix pétroliers de 1986 qui entraîna, deux ans plus tard, les émeutes d’octobre. Au pied du mur, l’armée tira sur la foule; le lien mythique qui la liait à la population depuis la guerre d’indépendance était brisé.

Ce choc la persuada d’accepter très vite un processus de démocratisation qui la verrait rentrer dans cette ombre d’où elle pourrait continuer à tirer les ficelles. Pas toute seule, cependant. On l’a vu, avec le temps, des cercles concentriques de clientélisme ont grossi ce pouvoir occulte, devenu une sorte d’oligarchie militaro-civile aux ramifications nombreuses et imprécises. Au sommet, les responsables militaires et la «mafia politico-financière», qui se confondent partiellement, paraissent décidés à aller très loin pour conserver leurs prébendes et privilèges illicites.

Tout, y compris une alliance avec les islamistes ? Pour partie oui. Car, en Algérie, la réalité échappe avec constance aux schémas simplistes. Et cette armée, ce pouvoir militaro-civil n’est guère homogène. Toutes les tendances de la société algérienne s’y retrouvent. C’est pourquoi la grande crainte des «démocrates» de voir la solution «à la soudanaise» s’imposer – une alliance entre les militaires, qui gèrent l’État, et les islamistes, qui s’occupent de la société – revient régulièrement à la une avec plus ou moins de crédibilité. On dit que l’ancien président Chadli, déposé par ses pairs en janvier 92, y était favorable; mais la même suspicion entoure l’actuel président non élu, Liamine Zéroual, pour avoir plusieurs fois tenté de dialoguer avec les caciques du FIS embastillés (1). Des soupçons d’autant plus tenaces que le régime s’est toujours fait le champion, au moins au niveau du discours et des actes officiels, de l’arabo-islamisme.

Et cependant, l’armée, en tant qu’institution, observe un remarquable esprit de corps jusqu’ici. On la disait près de s’effondrer sous les coups de boutoir des maquisards islamistes. Il n’en a rien été, au contraire. Cette cohésion pourrait surprendre de la part d’un corps divisé par les querelles de personnes, d’intérêts et de clans. Mais, au moment de prendre les décisions capitales pour l’avenir du pays, l’intérêt «général» prime. Celui-ci est défini par les chefs militaires lors de «conclaves» secrets, instances sans existence légale dont les décisions sont appliquées à la lettre par tous, quelles qu’aient été les divergences. Cette pratique, rarissime jusqu’aux événements actuels – cinq conclaves seulement avant 1990 -, s’est banalisée devant l’ampleur de la crise ouverte par l’annulation du second tour des élections législatives en janvier 92.

L’armée, donc, prend et applique les décisions graves, comme la guerre à outrance contre l’islamisme radical. Les civils cooptés disposent d’une autonomie pour la gestion de l’administration, de l’économie, du social. Sur le terrain, depuis le coup de janvier 92, le gouvernement et, surtout, les nombreux relais administratifs locaux (communes, départements, par exemple) jouissent de pouvoirs exorbitants en toute impunité. Le pouvoir réel se trouve donc à la périphérie de l’armée, sous la forme de «clans», aux clivages d’ordre régional ou familial, qui dominent le sérail et se consacrent à la perpétuation de leur intérêts matériels et financiers.

Cette nébuleuse qui compose le pouvoir n’a donc guère intérêt à voir émerger une démocratie – ni même une théocratie! : des comptes, dans ces cas, seraient exigés et l’addition risquerait d’être lourde.

BAUDOUIN LOOS

(1) La candidature du général Zéroual à l’élection présidentielle a ainsi été fort contestée au sommet de l’armée. Maintenant qu’il se présente, l’armée peut-elle tolérer l’échec de celui qui vient de ses rangs ?

 

12 – ANALYSIS AFTER THE FEROCIOUS SLAUGHTER IN THE SERKADJI PRISON

27 février 1995

La «sale guerre» continue après le «record» de Serkaji mercredi

Algérie: le dialogue conserve-t-il une chance malgré les bains de sang?

La gestion des événements qui se sont déroulés dans la prison de Serkaji, cette semaine à Alger, est venue confirmer ce que l’on savait: dans cette «sale guerre», tous les coups sont permis, quel que soit le camp auquel on appartient. Tentative massive d’évasion ou manipulation (et exécution de témoins gênants), il n’y a guère d’illusions à entretenir, la vérité sur l’«émeute» carcérale ne sera sans doute jamais connue.

Mais le terrible cycle violences-représailles trouvera dans l’épisode – et son «record» de plus de cent morts – un énième nouveau souffle. Depuis la publication de la plate-forme de l’opposition, réunie à Rome le 13 janvier sous la houlette de la communauté Sant’Egidio, il s’agit du second événement massivement sanglant – avec l’attentat à la bombe à Alger le 30 janvier (43 morts officiellement) – qui vient affaiblir les partisans du dialogue. N’en doutons pas, c’est bien la possibilité de voir les Algériens de toutes obédiences s’asseoir autour d’une même table qui est visée par ces funestes pratiques.

Comme l’écrivait Smaïl Goumeziane, ancien ministre devenu observateur exilé, face à l’escalade de la terreur, le fossé se creuse chaque jour davantage entre ceux qui veulent une Algérie avec toutes ses composantes sociales, y compris les islamistes, et ceux qui se battent pour une Algérie sans islamistes. Ces derniers ne récusent pas l’appellation «démocrates-éradicateurs» et leurs idées dominent pour le moment au sommet de l’oligarchie militaire qui dirige le pays. Par conviction ou par réaction face aux assassinats de confrères, la presse francophone algérienne a largement emboîté le pas à ce courant. Et elle lance quotidiennement de ces anathèmes qui condamnent sans ambages tous ceux qui tentent encore de privilégier un dialogue entre les parties, ceux qui croient qu’il sera impossible d’«éradiquer» plusieurs millions d’Algériens.

«La Nation», hebdomadaire francophone, constitue l’exception. Loin de hurler avec les loups, cette publication a depuis longtemps pris fait et cause pour les tenants de la réconciliation. Ainsi y lisait-on le 14 février: « On ne le martèlera jamais assez: il est impossible de résoudre la crise et d’avancer si on ne met pas fin à l’état de bannissement intérieur dont souffre une partie importante de la population qui se reconnaît en le FIS ». On sait que le fameux «contrat national» signé à Rome entre notamment les trois principales formations politiques algériennes, FIS compris, avait été présenté par ses auteurs comme, non une alliance contre le pouvoir, mais une «démarche graduelle et équilibrée» pour sortir de l’impasse.

Ce pouvoir et la presse qui le soutient avaient accueilli le texte de Rome par des réactions hystériques. Témoin, peut-être, d’une évolution ou d’un début de division, le ministre algérien des Affaires étrangères a fait des déclarations au journal espagnol «Tiempo» au début du mois qui rompent avec la position du pouvoir face à la plate-forme romaine qui avait été rejetée «globalement et dans le détail», selon le porte-parole du gouvernement. Mohamed Salah Dembri a en effet observé que le texte en cause contenait des idées à même de favoriser le dialogue national, de défendre la démocratie, de rétablir le processus électoral et de définir la participation aux institutions de la transition. Le ministre estimait toutefois dans cette interview que la plate-forme n’était pas sérieuse en l’absence de condamnation formelle de la violence et du terrorisme… mais ajoutait qu’il ne voyait pas de problèmes à ce que le FIS participe à des élections s’il déclarait abandonner la violence.

Cet entretien avec «Tiempo» a du reste suscité des réactions inquiètes du côté éradicateur. Ainsi, le quotidien «Liberté» (proche du RCD berbériste laïque) se demandait-il récemment pourquoi les autorités avaient rejeté si bruyamment cette plate-forme si elle contenait tant de vertus. Et d’ajouter que Sant’Egidio avait permis la décantation entre les démocrates – sous-entendu: ceux qui boudaient la réunion de Rome – et les islamistes avérés ou leurs alliés.

Ce à quoi «La Nation» rétorquait, après une conférence de presse tenue à Alger par les «séminaristes romains»: « La réponse qu’apportera le pouvoir à ce nouvel appel pour la paix dira s’il a enfin compris que le pari de l’éradication de tout un courant politique comporte le risque majeur de causer l’éradication de l’Algérie elle-même. La féroce répression de Serkaji symbolise-t-elle la réponse – négative – du pouvoir?

BAUDOUIN LOOS

13 – JANUARY 1995: MOST OF THE OPPOSITION PARTIES AGREE ON A TEXT ASKING FOR A PEACE PROCESS IN ALGERIA

14 janvier 1995

L’opposition, FIS compris, propose un processus de paix : la plate-forme de Rome

La «plate-forme pour une solution politique et pacifique de la crise algérienne» négociée à Rome depuis six jours par les principaux partis algériens existe! Hébergés par la communauté catholique Sant’Egidio, les responsables de l’opposition légale et dissoute (le FIS) ont en effet réussi à présenter hier un texte en 5 pages traçant les étapes d’un processus graduel, simultané et négocié, destiné à éviter les risques de guerre civile menaçant l’intégrité physique du peuple, l’unité du pays et la souveraineté nationale.

Entre autres choses, le «contrat national» proposé rejette la violence pour accéder ou se maintenir au pouvoir; rejette de même toute forme de dictature; exige le respect des droits de l’homme, de l’alternance politique, du multipartisme; réclame la non-implication de l’armée dans les affaires politiques; et énonce que les éléments constitutifs de la personnalité algérienne sont l’islam, l’arabité et l’amazighité (berbérité).

Précédant la négociation, les premières étapes suggérées sont notamment la libération des détenus politiques et leur libre réunion, l’annulation de la dissolution du FIS, l’arrêt de la torture, des exécutions et des représailles contre les civils, l’appel à la cessation des exactions et des attentats contre les civils et les étrangers.

Cette dynamique de paix serait alors soutenue par des mesures de détente (comme la levée de l’état d’urgence) et un appel urgent et sans ambiguïté pour l’arrêt des affrontements.

Viendrait ensuite la négociation d’une légalité transitoire, dans le cadre d’une conférence nationale composée du pouvoir et des forces politiques qui seront amenés à définir les structures, modalités et durée d’une période de transition, la plus courte possible, devant aboutir à des élections libres et pluralistes.

Une lourde pression pèse désormais sur le pouvoir algérien dominé par la hiérarchie militaire, qui avait dénoncé le colloque romain et ses pions aux mains de commanditaires étrangers. Car la signature des responsables des trois premières formations politiques (du moins selon le dernier pointage, c’est-à-dire le premier tour législatif de décembre 91) confère à la plate-forme une importance indéniable même si, de toute évidence, les doutes et autres ambiguïtés n’ont pas été levés. Les FLN (ex-parti unique), FFS (socialiste, bien implanté en zones kabyles) et FIS (islamiste) représentent sans doute ensemble une majorité des Algériens, et leur offre, sans oser appeler unilatéralement à la trêve – ce qui eût pu montrer l’incapacité du FIS à se faire entendre des groupes armés les plus radicaux – pose un fameux dilemme au général Liamine Zéroual, président de l’État.

Un rejet pur et simple des propositions de l’opposition le ferait apparaître comme le symbole du blocage politique et de la poursuite de la «sale guerre» à outrance. Mais le moindre mouvement de sa part envers les invités de Sant’Egidio lui vaudrait l’hostilité, pour dire le moins, des éradicateurs qui tiennent le haut du pavé au sommet du pouvoir pour le moment.

L’équation qui se pose au régime algérien comporte également deux autres paramètres: l’épuisement de la population qui se débat dans une situation économique dramatique tout en payant un lourd tribut au conflit d’abord; l’influence des partenaires étrangers, l’Europe et les États-Unis ensuite. Dans l’ensemble, ceux-ci penchent pour une solution négociée et ne s’en cachent guère. La France elle-même, qui soutenait le pouvoir algérien sans trop de nuances, tire maintenant les leçons du détournement de l’Airbus pour réviser sa position. Au grand dam du gouvernement algérien, Alain Juppé, ministre français des Affaires étrangères, n’a-t-il pas, dès mercredi, déclaré que la France suivait «avec intérêt» les initiatives actuelles?

BAUDOUIN LOOS

14 – THE FIS’AMBIGUITY VIS A VIS THE DEMOCRACY

29 décembre 1994

Retour à janvier 1992: les ambiguïtés du FIS par rapport à la démocratie

Dans l’histoire de l’Algérie moderne, l’annulation du second tour des élections législatives le 11 janvier 1992 – les premières sous le multipartisme – occupera une place de choix. On en connaît les raisons: le Front islamique du salut (FIS, qui sera officiellement dissous le 4 mars 1992), allait disposer d’une majorité absolue. L’armée, vrai pouvoir algérien, appuyée par les «démocrates» qui récusaient l’avènement des «ennemis de la démocratie», a ainsi décidé d’interrompre le processus électoral, d’entamer une répression «préventive» contre les militants du FIS, faisant peu à peu basculer le pays dans une «sale guerre».

La grande question était et reste: qu’allait faire le FIS du pouvoir? allait-il balayer la démocratie balbutiante pour instaurer une «théocratie»? Le matériel est triple: les textes du FIS, les déclarations des dirigeants, et la pratique dans les nombreuses communes dirigées par le FIS de juin 1990 à mars 1992.

Les textes de référence. Ils sont peu nombreux et déjà relativement anciens, de 1989-1990. Ainsi, le «Projet de programme politique du FIS», du 7 mars 1989, se veut-il plutôt modéré. On y évoque «la concrétisation des idéaux de justice, de liberté et de démocratie», «la garantie de la liberté d’expression», «la réhabilitation de l’indépendance de la justice». On y estime qu’«il doit être tenu compte des données nouvelles créées par le multipartisme», que «le vote est un droit pour tous qui s’exerce librement». Toutefois, «la confrontation démocratique (…) s’inscrit dans une démarche conduisant à l’instauration d’une société islamique authentique», dans laquelle «la législation doit se soumettre aux impératifs de la charia» (loi islamique), alors que «l’orientation éducationnelle est conditionnée par le respect des valeurs islamiques comme la non-mixité et les bonnes moeurs inspirées par la charia». Quant à la femme, si son travail à la maison y est valorisé par une aide, sa capacité à travailler à l’extérieur n’est pas niée. Une approche similaire peut être lue dans la plate-forme du FIS publiée dans le bimensuel du FIS «El-Mounquid» (n° 16) quelques mois plus tard.

Les déclarations (y compris les articles et les prêches). Innombrables, variées, contradictoires. La «démocratie» y est souvent décrite comme «kofr» («impie»), associée comme la laïcité aux valeurs «importées par l’Occident colonisateur». Ainsi l’imam Ali Belhadj précise-t-il dans «El-Mounquid» (n° 23): «L’idée de souveraineté du peuple contredit fondamentalement nombre de versets du Coran qui traitent de la souveraineté de Dieu»; ou encore: «Le peuple n’a que le droit de choisir le souverain musulman qui gouverne selon la charia». Le même Belhadj oppose à la démocratie la «choura» (assemblée consultative) dont «El-Mounquid» n° 8 dit: «Choura signifie ce que vous appelez démocratie, mais vécue dans sa profondeur sociale et culturelle (…)».

Pourtant, Ali Belhadj, toujours lui – tribun populaire, il est considéré comme le numéro deux du FIS – écrira de sa prison en 1992: «Prenons l’exemple de la prétendue Union du Maghreb arabe: les peuples n’y jouent aucun rôle. En Europe, au contraire, l’opposition du seul Danemark a suffi pour contraindre la Communauté européenne à modifier certaines de ses décisions. Bien qu’infidèles, ces régimes respectent leur peuple et ne peuvent prendre de décision sans leur accord». Notons en contrepoint que Belhadj, du reste volontiers antisémite, avait déjà écrit en 1989 dans «El-Mounquid» (n° 9) un texte justifiant entre les lignes la violence contre ceux qui refusent «l’instauration du gouvernement de Dieu sur sa terre».

La victoire du premier tour, le 26 décembre 1991, vaudra son lot de déclarations, comme le fameux avertissement de l’imam Mohammed Saïd: «J’appelle les Algériens à se préparer à changer d’habitudes vestimentaires et alimentaires». Il précisera encore: «Les préceptes religieux contenus dans le Coran ont besoin d’une main de fer pour être appliqués». Mais le même prédicateur dira aussi entre les deux tours: «Nous ne comprenons pas les inquiétudes de certains. L’islam est plus que toute autre religion de tolérance». Et le très radical Abdelkader Moghni d’assurer qu’il n’y aurait «pas de règlements de comptes ni de bains de sang. Les libertés individuelles et collectives seront respectées dans l’intérêt général. Mais il ne faut pas confondre liberté et permissivité».

La pratique dans les communes du FIS. On ne s’y attardera pas, faute de place. Mais les exemples d’intolérance furent légion, principalement contre les femmes et la culture, débouchant sur des actes de violence (que le FIS a dénoncés comme des «manipulations» du pouvoir, sans vraiment convaincre).

Avant la répression, tout se passe comme si les dirigeants du FIS avaient bien des difficultés à concilier le légalisme affiché (nécessaire pour triompher à travers les urnes et pour amadouer l’armée, pensaient-ils) et le radicalisme théorique chaudement soutenu par la base (et entretenu par des prêches haineux). La force et la faiblesse du FIS, comme le remarque notre confrère algérien Abed Charef, tenait dans l’opacité de son programme: «Force car le FIS peut adapter son discours selon son interlocuteur; faiblesse car n’importe qui peut dire n’importe quoi (…). Des cas innombrables ont été recensés d’hommes, même au sommet, disant une chose ou son contraire le même jour au nom du FIS».

Trois remarques, enfin, pour clore ce rapide aperçu.

1. Selon le chercheur français François Burgat, qui vécut longtemps à Alger, «le discours de mobilisation islamiste a besoin, pour être fonctionnel (et il l’est!, ndlr) d’apparaître comme différent par rapport à la norme occidentale qui fut imposée dans le cadre de l’expansion coloniale». On ajoutera que l’Occident est le plus souvent assimilé aux «injustices» actuelles: Bosnie, Irak, Palestine.

2. Burgat observe aussi que la laïcité, base de notre démocratie, implique la négation du primat de la loi divine, «ce qui nie complètement au droit normatif musulman le droit d’exister».

3. Le paradoxe du 11 janvier 1992 est surréaliste: ceux qui se disent démocrates exigent et obtiennent l’annulation des élections, tandis que ceux qui qualifient la démocratie d’impie voient leur victoire démocratique dénier au prétexte qu’ils s’apprêtaient à faire table rase de cette démocratie! Comme le dit Abed Charef, on ne saura jamais ce qu’ils auraient fait de leur victoire «car ceux qui tirent les ficelles ont gagné».

BAUDOUIN LOOS

15 – INTERVIEW OF SALIMA GHEZALI, DIRECTOR OF THE INDEPENDENT WEEKLY « LA NATION »

27 avril 1996 page 2

Salima Ghezali, à propos de la situation en Algérie plus de quatre ans après le début des violences.

— Vous venez de déposer devant la sous-commission des droits de l’homme de la commission des affaires étrangères du Parlement européen. Que disait votre témoignage sur la presse de votre pays ?

— La liberté de presse est l’un des sujets les plus douloureux chez nous. Car il existe en Algérie une organisation de l’opacité par la terreur, par la mort : ainsi, des 15.000 morts par an, on ne perçoit que l’excroissance sensationnaliste – les décès médiatisés, ndlr – qui ne reflète pas l’ampleur du conflit. Pourquoi tue-t-on les journalistes, me demande-t-on souvent. Il s’agit non seulement d’une guerre, mais il faut se rendre compte que le meurtre de journalistes constitue pour les terroristes un moyen de communiquer. Car du côté du gouvernement, on est passé maître en matière de censure.

Ainsi, depuis juin 1994, un texte légal régit l’expression journalistique : en ce qui concerne toute information liée au terrorisme et aux actes de subversion – terme très vague – les médias sont tenus de publier les communiqués officiels. Toute autre diffusion à caractère sécuritaire est interdite. Donc, en Algérie comme à l’étranger, toute l’information à ce propos passe à travers le crible d’une cellule gouvernementale. Les autorités en profitent pour faire passer leur vision et occulter leurs propres violations des droits de l’homme.

— C’est la vérité unique ?

— La violence provient des groupes armés islamistes et d’autres groupes non identifiés. Omar Belhouchet, directeur du quotidien  » El Watan « , est actuellement poursuivi pour avoir déclaré sur Canal + qu’il soupçonnait que la moitié des meurtres de journalistes était imputable à des clans du pouvoir. Il y a longtemps que les journalistes algériens demandent, en vain, une commission d’enquête sur les assassinats de confrères. Si vous dites « Je suis contre la violence quel que soit son auteur », le pouvoir estime que vous faites l’apologie du crime !

Nous avons été saisis huit fois depuis 1995 parce que nous avons exprimé des opinions contraires au pouvoir. Les cas de harcèlement judiciaire en matière de presse ne se comptent plus. Nous devons continuer à plaider pour les droits de l’homme sans dire quand ils sont violés, plaider pour la liberté d’expression sans dire quand elle est bafouée, parler de la corruption sans dire où et quand elle a lieu.

— Comment évaluez-vous la situation politique après l’élection du général Zéroual en novembre, la reprise des attentats, l’immobilisme apparent du pouvoir jusqu’au  » dialogue national  » qui vient d’avoir lieu, qui excluait le FIS ?

— La stratégie du pouvoir a réussi. L’élection s’est déroulée comme il le voulait, avec la bienveillance internationale. Une fois élu, Zéroual décida de profiter de sa légitimité pour rendre illégitimes toutes les autres approches. Ce qui comptait, c’était de respecter un échéancier vis-à-vis de l’extérieur. On a donc engagé un « dialogue », sans autres détails. Le président a ainsi vu des gens plutôt représentatifs, et d’autres beaucoup moins… Il faut donner l’impression de stabilisation. On évoque aussi une révision de la constitution où il est question d’une nouvelle loi sur les partis, sur la presse et sur les libertés, bref d’un rétrécissement du champ politique.

— Certains voient Zéroual comme un « otage » des divers clans qui gravitent autour du sommet du pouvoir, ce qui expliquerait son impuissance…

— Moi je fais porter la responsabilité sur celui qui se présente comme, précisément, responsable, élu. Le président doit, devant l’histoire, prendre ses responsabilités. C’est vrai que sa candidature fut le résultat d’un consensus au sommet du pouvoir. Et que toutes ses décisions sont l’expression d’un même consensus. Mais l’Algérie a besoin d’un président qui assume sa charge.

— Que reste-il du FIS ?

— En tant que potentiel, il existe toujours. Mais en tant que structure, il est passablement laminé, avec des dirigeants tués, emprisonnés ou exilés. Si l’on veut arrêter la violence et la criminalisation d’une partie de la société, si l’on veut atteindre toutes les couches de la société – ce qui est souhaitable – alors le FIS reste incontournable. On a besoin de lui car une partie de la société n’écoute que lui, et bien des jeunes peuvent encore basculer dans la violence.

— Le pouvoir dit que l’islamisme radical n’a plus de soutien populaire en raison de la violence inouïe qu’il a déployée, violence que ce même pouvoir a instrumentalisée à travers les médias qu’il contrôle…

— Mais cette propagande est desservie par les actes de ceux-là mêmes qui la mettent en oeuvre, parce qu’ils ont leur part dans le marché aux horreurs. Beaucoup de gens ont perdu leurs illusions sur le FIS, mais une bonne partie de la base se reconnaît encore dans ce mouvement qui a toujours été une nébuleuse comportant à la fois des gens très respectables comme des prédicateurs enflammés.

— Le pouvoir peut-il libérer des dirigeants qui refusent de condamner la violence ?

— Mais qu’est-ce que le contrat de Rome signé par l’opposition en janvier 95, FIS compris, sinon une condamnation de la violence ? Débattons avec ces leaders du FIS, mettons-les devant leurs responsabilités. S’ils sont capables de faire baisser la violence de, disons, trente pour cent, cela vaudrait la peine !

— Des intellectuelles algériennes combattant les idées islamistes vous contestent la qualité de féministe car vous ne dénonceriez pas le code de la famille, qui rend les Algériennes mineures à vie…

— Je ne cède pas à ce fétichisme de l’abrogation du code de la famille. Il faut préciser les articles contestés, dire en quoi ils sont odieux, et non pas rester au niveau purement idéologique. Ces « féministes » exigent la peine de mort pour les terroristes, ne dénoncent pas la torture, les exécutions sommaires, appellent à la guerre, refusent le dialogue : qu’est-ce qu’on retrouve de la philosophie féministe dans ces exigences ? Au lieu de se positionner contre les rapports de force en politique, elles se basent sur la pire violence, appellent au génocide politique d’un courant islamiste, qui n’est sans doute pas sympathique à tout le monde mais qui existe et est légitime. On peut massacrer, cela ne fera pas disparaître l’islamisme en Algérie.

Propos recueillis par BAUDOUIN LOOS

16 – HOW IS IT POSSIBLE TO BE A WOMAN IN ALGERIA?

31 août 1995

Des Algériennes martyrisées, utilisées

Comment peut-on être algérienne ? Comment peut-on, dans ce pays secoué par une cruelle quasi-guerre civile, résister aux pressions parfois physiques de ceux qui utilisent l’image de la femme à des fins idéologiques ? Comme toujours en Algérie, la complexité de la donne défie les idées reçues.

Et pourtant, la mouvance islamiste, dont une partie a basculé dans la violence depuis que, en janvier 92, sa victoire dans les urnes lui fut confisquée par le pouvoir militaire, n’a cessé d’apporter de l’eau au moulin de ses détracteurs sur ce plan. Dès avant le conflit armé, le Front islamique du salut (FIS, officiellement dissous en mars 92) avait donné moult raisons aux femmes algériennes émancipées (selon les standards occidentaux) de craindre le pire : suppression du sport féminin dans certaines municipalités gérées par le FIS, interdiction de la mixité dès que possible dans les établissements scolaires, prêches du numéro 2 du mouvement, Ali Belhadj, expliquant que l’exclusion du travail féminin viendrait à bout du chômage masculin (alors que moins de 5 % des Algériennes travaillent !), sans parler des quelques dizaines de cas d’agressions physiques de femmes célibataires, ne portant pas le voile, etc. Comme l’observait un chercheur en 1991, « le discours islamiste algérien sur la femme, quand il quitte le terrain de la vertu pure et simple et tente de s’élever au niveau du concept, est d’une indigence affligeante ».

Mais les racines du machisme local se révèlent bien plus profondes ainsi que l’ont prouvé les travaux vieux de plusieurs décennies des Germaine Tillon, Fadela M’Rabet et Pierre Bourdieux montrant que l’ordre patriarcal méditerranéen a largement précédé le Coran – ainsi en est-il de l’honneur des hommes qui tient tout entier dans le comportement des femmes. L’écrivain Kateb Yacine disait en 85 dans « Le Monde »: « Il y a chez nous une culpabilité profonde vis-à-vis de la femme. (…) La femme est opprimée, cela se voit tous les jours. Dès sa naissance, elle est accueillie sans joie. Jusqu’à son mariage elle est considérée comme une bombe à retardement qui peut perturber l’ordre patriarcal ».

Une décision récente constitua pour les féministes algériennes un jalon noir. C’est en 1984, en effet, que l’assemblée nationale algérienne, alors composée du seul FLN – parti unique, coquille vide à la solde du pouvoir militaire – votait à la sauvette un code de la famille vite surnommé « code de l’infamie », qui ravale la femme au rang de mineure jusqu’à sa mort. À l’époque, le président Chadli Bendjedid s’était permis de promulguer un texte pourtant contraire à la constitution algérienne de manière à s’octroyer à peu de frais, croyait-il, la caution d’un mouvement islamiste déjà bourgeonnant. Et quel texte ! Inspiré par la charia (loi islamique), il consacre la domination de l’homme (à qui la femme doit obéissance), autorise la polygamie, instaure un divorce qui ressemble à la répudiation (et prive la femme de toit), etc. Les craintes actuelles des féministes algériennes face aux revendications islamistes apparaissent ainsi compréhensibles et légitimes. Mais ces femmes, loin du vécu du peuple, manient surtout l’anathème anti-islamiste et sont souvent perçues comme d’élitistes égéries du pouvoir qui réussissent en outre à monopoliser les médias occidentaux.

Désormais, tous les coups sont permis. Les victimes ne se comptent plus – sans doute plus de 40.000 en trois ans et demi – et, parmi elles, les femmes occupent une place à part. Les quelque 300 femmes qui ont été assassinées, les innombrables autres qui ont été violées et torturées, toutes ont servi les sombres desseins des camps en présence. Loin des pasionarias « démocrates » qui « expliquent » en Europe que tous les islamistes sont des égorgeurs avec qui il est donc inconcevable de négocier, des femmes comme Selima Ghezali, directrice féministe d’un hebdomadaire, ou Louisa Hanoun, chef d’un petit parti trotskyste, tentent d’apporter des nuances sans doute salutaires. Ecoutons la première répondant au « Nouvel Observateur » en mai :

« Dans le climat algérien aujourd’hui, on assiste à une véritable mise en scène qui consiste à opposer radicalement l’islamisme et les femmes. C’est nier le fait que des centaines de milliers d’Algériennes sont islamistes. Elles aussi sont victimes des exactions des forces de l’ordre (…), de viols, voire d’exécutions sommaires. Et elles ne font jamais la une des journaux ». Mise en scène ? « Quand on regarde la télévision et les journaux en Algérie, on se rend compte que le corps des femmes a été honteusement exploité. (…) Chez nous, le corps des femmes violées et égorgées sert à vendre une politique ».

BAUDOUIN LOOS

 

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