André Prenant : «L’Etat ne doit pas abandonner son rôle au nom de la mondialisation»

AMENAGEMENT DES VILLES

Des spécialistes parlent du chaos urbain

Mohamed Mehdi, Le Quotidien d’Oran, 24 août 2002

En marge du premier colloque international sur «Alger: lumières sur la ville», organisé en mai 2002 à l’Ecole polytechnique d’architecture et d’urbanisme (EPAU, El-Harrach), nous avons rencontré André Prenant, géographe, physicien, ancien enseignant à l’université d’Alger (1962-1976) et à Jussieu, Paris VII, et Rachid Sidi Boumedienne, chercheur.

Le premier préfère plutôt parler «d’inégalités d’accès au logement» que de «crise de logement», des disparités sociales en matière d’urbanisation, mais aussi sur ce qu’il pense être les causes des lourds dégâts humains des inondations du 10 novembre dans la capitale.

Pour le second, l’acte d’urbanisation reste intimement lié à la citoyenneté et à la place des professionnels dans son élaboration.

André Prenant :
«L’Etat ne doit pas abandonner son rôle au nom de la mondialisation»

Le Quotidien d’Oran: Dans votre communication, vous semblez remettre en cause l’idée de «crise de logement» en Algérie. Pouvez-vous nous en dire plus ?

André Prenant : Je pense que la crise du logement est plus un fait sociétal que matériel. Il y a incontestablement de meilleures conditions de logement qu’il y a 40 ans, notamment dans les infrastructures où vous avez beaucoup plus d’espaces électrifiés, et même du point de vue dimension moyenne des logements et de leur nombre. Le problème se pose autrement. Il y a une très inégale répartition du logement qui fait qu’il y a toujours des familles qui vivent dans une seule pièce, et d’un autre côté des logements spacieux pour des familles très réduites. Par ailleurs, il y a le fait de la spéculation sur le logement.

C’est ce qui explique l’importante proportion des habitations vides. En Kabylie, ce sont des logements vides appartenant à des émigrés. A Alger, il y en a beaucoup dans les immeubles promotionnels.

C’est-à-dire qu’ils ont été achetés avec l’argent des épargnants, alors que ces derniers n’ont pas assez de moyens pour les acquérir. Les catégories supérieures n’y sont pas intéressées, considérant que ces logements (CNEP ou autres) ne correspondent pas à leur niveau de vie.

Q.O.: Vous donnez une explication originale concernant la mévente des logements promotionnels type CNEP ou autres…

A.P.: Vous remarquez d’ailleurs une grande désaffection à l’égard de la CNEP. Il y a moins d’épargnants dans cette caisse qu’il y a vingt ans. Il y en avait 4 millions à l’époque, il n’y en a pas plus actuellement.

D’autre part, il y a un grand nombre de logements CNEP qui ne trouvent pas preneurs. Avec l’inflation et l’ajustement structurel, il y a eu une si importante hausse des prix des logements qu’ils sont devenus inaccessibles à ceux qui les ont financés (les épargnants, ndlr).

Q.O.: Quelles sont, selon vous, les solutions à apporter pour régler le problème du logement en Algérie ?

A.P.: Je pense que le début du problème vient du désengagement de l’Etat. En revendant les «biens vacants» à des prix très bon marché, bien au-dessous de leurs coûts réels, l’Etat a perdu de l’argent. Il les a vendus à ceux qui avaient les moyens de les acheter, si bien que c’est devenu un objet spéculatif. C’était, pour beaucoup d’acquéreurs, le moyen de faire fortune. Je n’ose pas dire que c’est un fait global en Algérie, mais c’est quand même un fait flagrant. L’abandon de la part de l’Etat a créé un déséquilibre. En fin de compte, l’Etat paye plus cher actuellement qu’il n’a gagné en revendant les biens vacants pour se débarrasser de leur entretien. La situation du logement n’est pas propre à ce pays. Mais le problème est que l’Algérie a tendance à se «marocaniser», ce qui n’est pas un excellent chemin.

Dans les campagnes marocaines, c’est l’Algérie d’il y a 50 ans: pas d’eau courante, pas d’électricité… Je crains que l’esprit de la mondialisation prenne le pas sur la présence et le soutien de l’Etat dans le développement local.

Q.O.: Quel lien peut-on évoquer entre la mobilité résidentielle et la violence que connaît l’Algérie depuis une décennie ?

A.P.: Dans le cas de Sidi Moussa, Bentalha, Ouled Allal (sud-est d’Alger), c’est flagrant. A Sidi Moussa, vous avez 8.000 partants. Il y a, comme le dit Sid Ahmed Souiah (un des participants au colloque, ndlr), un «renversement de la tendance». Certaines communes connaissent, depuis quelques années, un bilan migratoire négatif parce que c’est devenu invivable. Mais, il n’y a pas que la violence qui a joué à Sidi Moussa. Vous avez aussi l’abandon de l’activité de la DNC-ANP qui a été un instrument qui a créé le peuplement de Sidi Moussa. A partir du moment où l’activité de cette entreprise a cessé, il n’y a plus de raison pour y rester pour beaucoup d’habitants. A Sidi Moussa, il y avait aussi les réfugiés des régions de Larbâa, de Tablat… qui ont fui la violence des GIA, exercée en partie contre les gens du FIS qui n’avaient pas rejoint ces groupes armés. C’est d’ailleurs eux qui ont été massacrés en 1997.

Q.O.: Vous avez également évoqué dans votre intervention l’inégalité d’accès au travail, à la santé… entre les résidents des zones urbaines et périurbaines.

A.P.: Il n’y a aucun doute que la formation scolaire et professionnelle entre les deux zones est très inégale. Dans les zones périurbaines, plus la situation sociale s’aggrave, plus vous avez des activités informelles et des habitats précaires. En se basant sur les données du dernier recensement (RGPH 1998, ndlr), j’ai montré que, dans les zones périurbaines, il y a parmi la population active ou candidate au travail une proportion plus importante des moins de 16 ans que dans les quartiers moins défavorisés (comme Gué de Constantine) ou aisés (comme Hydra).

Dans les zones périurbaines, on arrête assez tôt la scolarité. Et bien évidemment, c’est les filles qu’on sacrifie en premier. Dans des quartiers moyens, comme Hussein Dey ou Sidi M’hamed, les filles accèdent plus que les garçons à des niveaux d’enseignement plus élevés, mais rarement à la postgraduation. Là, on retrouve la supériorité masculine.

Q.O.: Partagez-vous l’avis de ceux qui, comme Jean-Jacques Deluz, pensent qu’il faudrait se poser des questions sur l’existence même de la volonté d’urbanisation en Algérie ?

A.P.: Je ne suis pas d’accord, en grande partie, avec cette vision. Dans les premières années de l’indépendance, il y a eu, avec peu de moyens, d’importants efforts d’urbanisation et de structuration de la ville. Les Algériens ont pu loger dans des immeubles, envoyer leurs enfants au collège, au lycée et à l’université, choses qui étaient impossibles avant l’indépendance.

Dans mes études, j’ai partagé la périphérie d’Alger en deux parties. Une partie fonctionnalisée, celle où l’on a créé des emplois productifs en général, ou tertiaires comme à Bab Ezzouar, Rouiba, Reghaïa, et tout autour de l’aéroport.

Pour rejoindre leurs emplois, les gens étaient obligés de se déplacer sur de grandes distances par autocar, par train ou autre. A ce moment-là, l’Etat a décidé de construire les grands ensembles, comme ceux de Reghaïa. Il y a donc eu planification, ou essai de planification, qui a donné aux gens les moyens de loger près de leurs lieux de travail. Ce qui est quand même une des formes de stabilisation de la population et de réduction de la circulation urbaine. Mais le Comedor (Comité permanent d’études, d’aménagement, de développement et d’organisation de l’agglomération du Grand-Alger, créé en 1968), dès 1978, avait décidé d’une extension vers l’ouest d’Alger. J’avais assisté à une des réunions de cet organisme, où j’avais prévenu contre la destruction de l’économie agricole dans cette région. Même si l’urbanisation s’est faite plus tard dans cette partie de la capitale, en 1985, elle s’est accélérée durant les années 1990. Et maintenant, c’est l’anarchie totale. Revenons sur les inondations du 10 novembre 2001. Et là, je parle en tant que géographe physicien. Toute une colonne de protection, située dans le bas de Bouzaréah, a été créée par les grandes villas et les constructions dans cette région. Le béton a bloqué les moyens d’infiltration de l’eau qui n’avait plus comme moyen d’écoulement que la vallée de l’oued. A la limite, on peut penser que la discrimination sociale qui s’est opérée était en partie responsable des dégâts. Car, ce sont les quartiers pauvres qui ont été les plus touchés par le sinistre.