Retour d’Alger

Retour d’Alger

Une enquête de Simon Malley et Majed Nehmé, Afrique-Asie, Décembre 1999

L e 15 avril 1999. Je dois à la vérité de reconnaître que l’élection d’Abdelaziz Bouteflika à la magistrature suprême de l’Algérie m’avait troublé. La personnalité de l’homme d’Etat qui avait passé près de quinze ans à la tête de la diplomatie de son pays n’était nullement en cause. Mais, après vingt ans d’une longue et pénible traversée du désert, la tâche qui l’attendait me semblait immense et les défis qu’il devait relever redoutables. J’étais pourtant averti de sa capacité à surmonter les épreuves et à tenir ses paris. Le président Houari Boumediène, qui m’avait reçu en 1963 à El-Mouradia – qui n’était encore que le quartier général de l’état-major et qui allait devenir plus tard le siège de la présidence – m’avait présenté Abdelaziz Bouteflika comme le jeune ministre qui allait insuffler un nouveau souffle à la diplomatie algérienne alors balbutiante. « Le frère Abdelkader – le nom de guerre d’Abdelaziz Bouteflika – me dit-il, est peut-être jeune, mais sa maturité est aussi grande que son dévouement et son engagement au service du peuple algérien et de tous les autres peuples opprimés. En ta qualité de dirigeant du seul organe de presse qui se veut le porte-parole du mouvement des non-alignés des pays du tiers monde, je te conseille de suivre ses pas et d’en tirer les enseignements nécessaires. »

Durant les quinze ans qui suivirent, j’ai pu ainsi apprécier le talent d’orateur de négociateur hors pair d’Abdelaziz Bouteflika aux sommets des non-alignés, de l’OUA, de la Ligue arabe, lors des assemblées générales de l’Onu ou pendant ses nombreuses visites en Europe et aux Etats-Unis, où il avait contribué à faire de l’Algérie le pays phare des mouvements de libération nationale face aux « Grands ». A l’Onu, Fidel Castro m’avait confié un jour : « Si nous avions un Abdelaziz Bouteflika chez nous, cela nous aiderait à résoudre bien des problèmes ». Je rapportai ces propos à Boumediène qui sourit en répondant : « Dis à Fidel que je veux bien lui prêter Si Abdelkader pour un mois contre un million de dollars de sucre ». Castro plaisantait bien sûr, mais cette anecdote est restée gravée dans ma mémoire.

En 1978, après la mort brutale de Houari Boumediène – accompagné à sa dernière demeure par des funérailles populaires grandioses rappelant celles de Gamal Abdel Nasser, l’homme de la renaissance égyptienne -, le monde entier s’attendait à voir son dauphin naturel, Abdelaziz Bouteflika, reprendre les rênes. A la grande déception des amis de l’Algérie, il fut écarté de la présidence. Les « décideurs » lui avaient préféré un homme effacé et sans envergure, prêt à tous les compromis : Chadli Bendjédid, chef de la deuxième région militaire d’Oran. Et tandis qu’Abdelaziz Bouteflika quittait l’Algérie sans rancune, pour d’autres cieux, son pays allait vivre une « décennie noire », qui devait déboucher sur une quasi-guerre civile. L’histoire retiendra aussi que la plupart des dirigeants nationalistes de la première heure furent écartés les uns après les autres dans le sillage de Si Abdelkader.

De l’étranger, Abdelaziz Bouteflika continua à suivre de près l’actualité de son pays. En silence, malgré les attaques ignobles – et le plus souvent personnelles, ce qui les rendaient encore plus douloureuses – dont il fut l’objet de la part de quelques serviteurs zélés du nouveau pouvoir. Aux cabales, il répondait par le mépris. Mais il restait attentif au moindre signal venant d’Alger, toujours prêt à servir encore un pays qu’il avait contribué à libérer dans les rangs de l’Armée nationale de libération (ALN), dont il avait été l’un des plus jeunes officiers en mission à la frontière malienne. Aussi, lorsqu’en 1994 – après l’assassinat du martyr Mohammed Boudiaf et trois ans d’une présidence collégiale stérile (HCE) -, il fut contacté en vue de prendre en charge la présidence de l’Etat; il ne se déroba pas, mais trouva inacceptables les conditions posées par le ministre de la Défense d’alors, le général Khaled Nezzar, et ses amis. « Je refuse d’être président au moment où certains milieux militaires ne veulent qu’une marionnette », confiait-il à tous ceux qui le poussaient à accepter l’offre. Il voulait être seul maître des décisions à prendre dans le cadre de la Constitution. « Ni conditions, ni restrictions, répétait-il, ajoutant : Si je suis président, je veux détenir les pouvoirs d’un président, pas ceux d’un roi fainéant. » Une position de principe dont il ne se départira pas. Mais déjà, il avait marqué sa différence avec les « décideurs » en se prononçant contre l’annulation du scrutin législatif en 1991, mesure qui déclencha l’épreuve de force entre l’état-major, les services de sécurité et les islamistes, se soldant par d’horribles massacres. Plus tard il marquera son intérêt pour le contrat national de réconciliation de San’Egidio, à l’initiatice de Hocine Aït-Ahmed, président du FFS, et de divers partenaires, dont les éléments modérés du FIS, une aile du FLN, le Parti des travailleurs de Louisa Hanoun et la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme de l’avocat Ali Yahia Abdennour.

L’Etat dont Abdelaziz Bouteflika prend les commandes au début de 1999 est « pourri », selon sa propre expression. Cent à cent cinquante mille morts, une mafia politico-financière sévissant partout, une corruption généralisée, des milliardaires enrichis en quelques années, une situation sociale explosive avec 14 millions d’Algériens vivant au-dessous du seuil de pauvreté, et 30% de la population active au chômage. Comment Abdelaziz Bouteflika allait-il s’y prendre pour remettre son pays sur les rails ? Au prix de quelles concessions ? Telles étaient les questions qui me tourmentaient.

Après un séjour d’une semaine à Alger, au cours duquel, en compagnie de Majed Nehmé, rédacteur en chef de notre mensuel, j’ai rencontré plusieurs hauts responsables et des amis hors du pouvoir, je continue à penser que la mission qui attend le nouveau président est colossale et qu’aucun de ceux dont il est déterminé à supprimer les privilèges exorbitants ne l’épargnera. « Je ne suis pas un faiseur de miracles, dit-il souvent, mais l’argent doit être gagné honnêtement et ne pas être le produit de la corruption. Si je suis tué, je me serai sacrifié pour les idéaux que je poursuis… » En homme de foi, fataliste, il ne pense d’ailleurs pas à la mort. Elle viendra à son heure.

Excellent communicateur à l’intérieur comme à l’extérieur, Abdelaziz Bouteflika a jeté à la poubelle la langue de bois de ses prédécesseurs. Il parle vrai. Sa franchise frôle la témérité. Ses discours font le même effet qu’un vent frais dans un désert brûlant. Ses interlocuteurs sont impressionnés et charmés à la fois. Voici les points essentiels que je retiens de ma visite.

1 – L’armée et l’administration ? « Mon parti est l’ANP, qui me soutient, répond le Président. Si certains officiers supérieurs ont choisi la retraite, je ne les ai pas obligés à le faire. Ils ont agi sans pressions ni menaces. L’assainissement de l’administration a été amorcé avec la relève de nombreux walis. Des magistrats impliqués dans des affaires de corruption ont été limogés. Le temps que je prends pour la formation d’un nouveau gouvernement – qui sera un gouvernement de coalition comprenant les quatre partis qui ont soutenu ma candidature – a une raison simple. Je ne veux pas de ministres qui font des affaires ; ce dont nous avons besoin c’est de personnalités remarquables ayant l’envergure de chefs d’Etat et ayant pour seul objectif la sécurité nationale, le développement du pays et le service de la société. »

2 – Dans ses choix stratégiques, favorisera-t-il la France, l’Union européenne ou les Etats-Unis ? La question ne l’embarrasse nullement. « J’irai vers ceux qui veulent sincèrement aider l’Algérie sans ingérence dans nos affaires intérieures. Je ne veux pas de donneurs de leçons. Ces temps sont révolus. Ils ne reviendront plus. Il est vrai que la France est le premier client de l’Algérie mais encore faut-il qu’elle le demeure en développant ses investissements et sa coopération. Je dis aux autres pays européens et aux Etats-Unis que la voie leur est également ouverte s’ils respectent nos priorités. »

3 – La politique du « tout-sécuritaire » suivie durant les huit dernières années sera-t-elle maintenue ? Abdelaziz Bouteflika réplique sans hésitation: « C’est une tragédie qui dure depuis une décennie. Les égorgeurs de femmes et d’enfants ne sont pas des islamistes ou des intégristes. Ce sont des bandits, notre armée et nos services de sécurité les combattent sans répit et notre réaction sera très violente après l’expiration de la date du 13 janvier », date butoir laissée aux groupes armés pour remettre leurs armes et participer à la concorde civile approuvée par référendum le 16 septembre, sauf aux coupables de crimes de sang et de viols. « Quant au FIS, il ne sera jamais autorisé à se reconstituer en parti politique, ajoute-t-il. L’erreur que l’un de mes prédécesseurs a commise c’est d’avoir autorisé la création du FIS. Oui, l’AIS pourrait être intégrée dans l’armée nationale lorsque les conditions le permettront. Il y a, depuis un moment, des contacts réguliers entre les officiers de l’AIS et de l’ANP. »

4 – Où en est-on avec la construction du Maghreb ? Pour Abdelaziz Bouteflika, les rapports algéro-marocains devraient d’abord être assainis et le sort du Sahara réglé en conformité avec les décisions de l’Onu. Le limogeage de Driss Basri au Maroc est, pour lui, annonciateur d’une détente souhaitée par Alger et Tunis.

Un vent nouveau souffle sur l’Afrique du Nord, que confirment de nouvelles promesses de coopération sur des bases assainies. A l’aube du nouveau millénaire, bien des dossiers en suspens, qui ont empoisonné les rapports bilatéraux, devraient désormais trouver leur solution. Pour Bouteflika, l’heure a sonné pour les peuples du Maghreb.


Assassinat de Hachani : à qui profite le crime ?

Il est plus difficile de faire la paix que la guerre. L’assassinat d’Abdelkader Hachani vient tristement en administrer la preuve. Si les ennemis de la concorde et de la réconciliation nationale avaient voulu, à travers ce crime, stopper net le retour à la paix civile, unaniment approuvée par le peuple algérien, ils n’auraient pas mieux agi. En jouant aux apprentis sorciers, ils ont pris un gros risque qui pourrait leur coûter cher. Ils se sont en tout cas trompé sur la détermination du président Bouteflika de faire toute la vérité sur cet acte et d’en identifier les auteurs « quels qu’ils soient, à l’intérieur ou à l’extérieur du pays ». En réagissant immédiatement à cette insulte à l’avenir de l’Algérie, et en condamnant la liquidation d’un opposant fut-il islamiste mais qui a choisi de renoncer au recours à la violence pour régler les problèmes politiques, le chef de l’Etat se démarque radicalement de ses prédécesseurs.

 

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