L’extraordinaire lapsus de l’ambassadeur d’Algérie en France : L’Algérie est un « régime militaire »

L’extraordinaire lapsus de l’ambassadeur d’Algérie en France :

l’Algérie est un « régime militaire »

par François Gèze*

 

Le 9 septembre 1998, l’émission « La marche du siècle » de Jean-Marie Cavada, diffusée en prime time sur la chaîne française France 3, était consacrée à l’Algérie. Étaient réunis sur le plateau l’historien Benjamin Stora, le « professeur en criminologie » Xavier Raufer, le président de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme Patrick Baudouin, le directeur de la rédaction du quotidien algérois El Watan Omar Belhouchet, et l’ambassadeur d’Algérie en France, M. Mohamed Ghoualmi.

Il y aurait beaucoup à dire sur cette émission, dont le déroulement fut souvent à l’image de la confusion qui prévaut sur la scène politique algérienne. Certes, le maître des lieux, M. Cavada, fit preuve d’une détermination certaine pour affronter la question sans détours. Mais le reportage qui ouvrait son émission biaisait les cartes d’entrée de jeu : il montrait l’action « antiterroriste » des Ninjas (les troupes de chocs du régime) contre « le » GIA sous un jour étrangement favorable. Un reportage à lire au deuxième degré (comme le releva d’ailleurs avec honnêteté J.-M. Cavada) : ces sympathiques « fonctionnaires de police » affirmaient respecter scrupuleusement la loi et les procédures ; mais ils lâchaient de temps en temps spontanément des phrases qui prouvaient le contraire et qui en disaient long sur leurs pratiques de tortionnaires (« Interrogatoire bien senti », « Un terroriste en moins, c’est un souci en moins ; et grâce à lui, on aura d’autres terroristes », « On ne porte plus la cagoule, parce que maintenant c’est fini, la population nous craint », etc.).

J.-M. Cavada questionna d’abord vainement les « experts » présents sur le plateau quant à la responsabilité des « 25 000 à 65 000 victimes » du drame algérien, et au rôle spécifique des forces de sécurité : Xavier Raufer, présenté comme un spécialiste du terrorisme, a du réjouir les responsables de l’armée algérienne en affirmant que « 80 % à 85 % [sic] des massacres sont le fait des islamistes » ; et pour Omar Belhouchet, « la piste islamiste reste la plus importante ».

Face à ces arguments d’autorité, les propos de l’avocat Patrick Baudouin jetèrent un froid. Tout en dénonçant vigoureusement les exactions des groupes armés islamistes, il expliqua, exemples à l’appui, les violations systématiques des droits de l’homme perpétrées par les forces de sécurité et par les milices du pouvoir (en citant notamment les cas du massacre de Rélizane) : enlèvements, exécutions extrajudiciaires, pratique généralisée de la torture, etc.

Pour qui connaît bien la nature et les formes de la guerre civile qui déchire l’Algérie depuis 1992, la réponse de l’ambassadeur Ghoualmi apparut pathétique. Après avoir expliqué que « nous avons été surpris par le terrorisme islamique », il répondit soigneusement à côté en se lançant dans un plaidoyer surréaliste : « Nous avons choisi la solution la plus difficile, la solution démocratique. Nous n’avons pas interdit la liberté d’association, nous avons actuellement des milliers d’associations. Nous n’avons pas interdit la liberté d’expression. Au contraire, nous avons trente quotidiens et trente hebdomadaires. Nous n’avons pas interdit la liberté de grève, nous n’avons pas interdit les libertés… euh… syndicales. Aucun État au monde – et je pèse mes mots – n’aurait pu survivre à ce que nous avons vécu. » Et il interpella ensuite Me Baudouin en ces termes : « Est-ce que vous souffrez plus que moi de la question des disparus ? » Réponse du président de la FIDH : « Moi, non, mais les familles, oui, toutes les victimes. »

Ce à quoi M. Ghoualmi rétorqua avec un aplomb qui ne peut que sidérer tous ceux qui n’ignorent pas que ces « disparus » ont en fait été enlevés par des membres des forces de sécurité : « Ce sont nos enfants, ce sont nos frères, ils sont notre sang. Nous en souffrons tellement que des instructions ont été données par le président de la République lui-même pour que des cellules de réception des familles soient mises en place dans les 48 willayas. »

Puis J.-M. Cavada demanda à M. Ghoualmi : « Il y a [en Algérie] une mortalité infantile qui est dix fois supérieure à celle de la France : 52 pour mille, c’est bien çà ? » Réponse de l’ambassadeur : « Je n’ai pas le chiffre, mais je pense que c’est très loin des chiffres que vous avez. » Précision : selon l’annuaire L’état du monde (La Découverte, 1997), ce chiffre était de 55 pour mille en Algérie pour la période 1990-1995, et de 7 pour mille en France.

Mais le morceau de bravoure de l’émission était pour la fin. Jean-Marie Cavada posa à l’ambassadeur cette question directe, mais curieusement formulée : « Pouvez-vous me dire que la corruption chez les militaires [algériens] n’existe pas ? Si vous me dites non, on passe à autre chose, si vous me dites oui, on passe à autre chose. » Fortement déstabilisé par cet assaut, M. Ghoualmi ne répondit ni oui ni non : « Est-ce que vous connaissez un pays au monde où il n’existe pas de phénomène de corruption ? […] Cette armée n’est pas une armée exogène à son peuple. » Et c’est là, au détour d’une phrase, qu’intervint cet extraordinaire aveu sur la nature véritable du pouvoir en Algérie : « Quel est le régime militaire [c’est moi qui souligne] au monde qui accepte – parce que c’est çà le réajustement structurel -, qui accepte de négocier avec le FMI et de donner tous les comptes ? […] C’est çà un système corrompu ? Est-ce qu’un système corrompu donnerait ses comptes en toute transparence à une institution internationale et donc à tous les États partenaires ? »

Ainsi, en un fâcheux lapsus de quelques secondes, l’estimable ambassadeur d’Algérie en France ruinait tous les efforts engagés depuis des années par l’armée algérienne – le « pouvoir réel », comme tout le monde le dit à Alger – pour se construire une façade démocratique civile. On peut lui en être reconnaissant…

* Directeur général des Éditions La Découverte, Paris.

 

 

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