Barrage de Keddara:La pollution de l’eau est sérieuse

Barrage de Keddara

La pollution de l’eau est sérieuse

El Watan, 10 mars 2004

Sous un soleil de plomb, mains nues et sans aucune protection, des ouvriers à bord d’une barque tentent de confiner une immense nappe de pétrole qui couvre une bonne partie du barrage Keddara, à Boumerdès.

Depuis mercredi dernier, et au détriment de leur santé, ces ouvriers de l’Agence nationale des barrages (ANB) se battent avec
des moyens dérisoires pour faire reculer ce danger qui guette les quatre millions de consommateurs d’eau potable que compte la capitale. Faire un reportage sur les lieux de la catastrophe, cinq jours après, est devenu une mission presque impossible. Le ministre des Ressources en eau a, à travers une note adressée à tous ses responsables, interdit tout contact avec la presse. Des instructions ont été également données pour que les journalistes ne puissent pas avoir accès au barrage. Accompagnés de deux ouvriers, nous étions obligés de contourner l’entrée principale de l’ouvrage en empruntant la route qui mène au petit village Djelloula qui longe le barrage sur plusieurs kilomètres en amont. Le constat est effarant. Toutes les berges du bassin sont inondées par une couche de pétrole assez dense, d’au moins 10 cm. Plus loin, quelques barrages flottants — technique utilisée pour absorber le pétrole déversé — entourent d’importantes quantités de ce fluide toxique flottent. Son odeur enveloppe l’atmosphère et rend l’air irrespirable. Un seul camion-citerne de Sonatrach est visible de loin, alors que quelques ouvriers s’affairent à faire fonctionner la pompe aspirante envoyée par Sonatrach. «Regardez les moyens qu’ils ont mis pour faire face à une telle catastrophe. Une pompe ordinaire au lieu d’une écrémeuse qui aspire en surface le fluide. A ce rythme, il faut attendre des jours et des jours pour venir à bout de cette nappe de pétrole. Des milliers de mètres cubes ont dû être déversés», a déclaré un de nos accompagnateurs. Tout a commencé mercredi en fin de journée lorsque les ouvriers du barrage ont remarqué une large nappe de pétrole qui avançait du côté de Oued El Had. L’alerte est donnée, et les responsables de Sonatrach sont informés. Des quantités impressionnantes continuent à affluer vers le bassin. Les ouvriers passent toute la nuit à confiner des petites surfaces de ce liquide dangereux du côté des berges et les éloignent des prises d’eau. Il ne s’agit pas d’une fuite simple de pétrole, mais tout simplement d’une rupture de l’oléoduc de Beni Mansour, en amont du barrage de Keddara, au niveau de Oued El Had. L’oléoduc, vieux de 35 ans, traverse sur 10 km ce bassin et ceux d’El Hamiz et de Beni Amrane. Il a connu plusieurs ruptures durant ces dernières années, dont certaines ont failli provoquer l’irréparable. En 1995, une catastrophe écologique a été évitée in extremis grâce au dévouement des ouvriers de l’ANB, qui travaillent, faut-il le rappeler, sans aucune protection. Près d’un millier de mètres cubes de pétrole s’est déversé dans le barrage après une rupture de l’oléoduc, à près de 4 km de Oued El Had. Une étude a été financée pour la réfection de ce tronçon de 10 km de pipelines, mais vite oubliée, une fois le danger écarté. «Nous ne pouvons plus travailler dans ces conditions. Le principe du pollueur-payeur n’est pas respecté. Nous prenons en charge non seulement la pollution, mais également ses conséquences sur notre santé. Regardez nos mains, elles sont toutes rongées par l’eczéma et des dermatoses. Un de nos collègues est mort il y a plus de deux ans, d’un cancer et nous sommes sûrs que c’est dû au fait qu’il a toujours nagé dans le pétrole», a lancé, sur un ton coléreux, un ouvrier. Selon lui, l’équipe de Sonatrach ne s’est déplacée sur les lieux que le jeudi à 13 h, soit près de 16 heures après la rupture du pipeline, alors que la compagnie est dotée des moyens les plus modernes permettant de détecter la moindre fuite ou rupture (de pipeline) au moment même où elles se produisent. Lorsque la réparation a été faite, l’équipe est repartie, laissant les ouvriers de l’ANB se débrouiller avec leurs moyens archaïques.

Dispositif rudimentaire

Une fois la catastrophe révélée publiquement, le 7 mars, un communiqué rendu public, parle de «fuite totalement maîtrisée» grâce, a-t-on affirmé, «à la mise en place de 2000 m de barrages flottants, un barrage absorbant d’hydrocarbures, 100 m de moyens adéquats de récupération de prévention et de protection de l’eau». Des moyens que les ouvriers ont nié avoir reçus. Le constat sur place le prouve. Au cinquième jour de la catastrophe, la nappe de pétrole est toujours visible sur l’eau du Keddara, et le dispositif en place pour stopper son avancée est rudimentaire. «Chaque année, et souvent chaque mois, on nous berne avec les mêmes propos. Nous faisons face à la catastrophe pour des salaires misérables que nous dépensons souvent dans le traitement de nos dermatoses. Nous savons que chacun de nous ici risque de mourir du cancer. Le pétrole, nous l’ingurgitons à chaque fois que nous le manipulons pour tenter de l’extraire de l’eau. Ces opérations sont devenues notre quotidien, alors que cela n’est pas de notre ressort. Nous ne sommes pas formés pour ces missions. Les lois sont claires en matière de protection de l’environnement. C’est le pollueur qui doit mettre les moyens et les équipes nécessaires pour dépolluer les surfaces atteintes, à plus forte raison lorsque ces surfaces sont destinées à l’alimentation en eau potable. Le problème réside dans cet oléoduc qui devait être refait il y a déjà plus d’une dizaine d’années. Depuis 1995, nous avons recensé 65 ruptures de ce pipeline, sans compter les dizaines de centaines de fuites. Qu’attendent les responsables de Sonatrach pour le refaire ?», a déclaré un ingénieur sous le couvert de l’anonymat. A la centrale d’épuration de Baraki, l’eau est effectivement dépolluée grâce au charbon actif, dont les besoins ont quintuplé depuis cinq jours. Mais, selon les spécialistes, cette opération ne fait qu’éliminer les molécules légères. Les plus lourdes et dangereuses arrivent toujours à passer et constituent une véritable menace pour la santé des consommateurs algérois. Très cancérigènes, elles agissent à long terme. Dans les robinets de nombreux quartiers de la capitale, comme Gué de Constantine, Garidi I et II, Kouba, El Harrach et El Hamiz, l’eau sentait le pétrole et sa couleur était presque rougeâtre. Les analyses faites par l’Agence nationale de recherches hydrauliques (ANRH) ont fait état d’une présence anormale de produits pétroliers en tout début de la catastrophe, puis ont revu à la baisse ce taux, qui risque encore une fois de connaître une hausse en cas de vent ou de pluie. Contacté hier, le service de communication de Sonatrach s’est refusé à tout commentaire arguant qu’un communiqué sur ce sujet a été rendu public. De leur côté, les responsables du ministère des Ressources en eau et de l’Algérienne des eaux se sont murés dans un silence de mort. Ils étaient injoignables hier en fin de journée. La direction générale de l’ANB nous a, quant à elle, orientée vers le ministère des Ressources en eau.

Par S. T.

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«Nous sommes en pleine catastrophe»

Ingénieur en pollution par hydrocarbure à l’Institut supérieur des sciences de la mer et de l’aménagement du territoire national (ISMAL), Mlle Bencheikh Samia a précisé, dans l’entretien qu’elle nous a accordé, que la pollution par le pétrole brut est «très dangereuse». «Les composés aromatiques qui constituent les hydrocarbures à l’état brut sont cancérigènes à long terme. Etant des molécules assez lourdes, elles échappent souvent au charbon actif utilisé pour la dépollution. Quelles quantités de charbon a-t-on utilisées ? Et comment ont-ils procédé pour dépolluer l’eau ? Ce sont des questions assez importantes qui doivent être posées à l’ADE pour savoir si effectivement l’eau est sans danger. Néanmoins, le fait que l’odeur du pétrole a été sentie dans l’eau des robinets de nombreux quartiers, cela suppose que le danger est là et pour une période assez longue. Nous sommes en plein dans une catastrophe écologique», a déclaré Mlle Bencheikh, qui s’est interrogée sur le fait que «les spécialistes formés à l’étranger pour ce genre d’interventions n’ont pas été interpellés».

Par S. T.