Baghdad, Jenine, Alger

Baghdad, Jenine, Alger

Par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 20 février 2003

Louisa Hanoune était bien seule, jeudi passé. Les quelques dizaines de personnes qui ont répondu à son appel pour manifester, et exprimer ainsi leur refus d’une nouvelle guerre contre l’Irak, ne pouvaient guère se voiler les yeux devant ce constat dramatique: aucune cause, aussi consensuelle soit-elle, ne peut mobiliser une société algérienne devenue amorphe, sans ressort, après le terrible rouleau compresseur que fut une guerre de dix ans. Elle n’est plus en mesure de protester, de réagir, que sous forme de jacqueries spontanées, sans lendemain, quand la pression devient trop forte.

La crise irakienne offre un excellent moyen de mesurer cette lassitude de la société algérienne. Entre la première agression contre l’Irak, en 1990, et celle d’aujourd’hui, suffisamment de sang a coulé sous les ponts en Algérie pour les convaincre qu’ils ne peuvent plus rien faire. Ils se sont comme résignés à subir, impuissants, un sort terrible contre lequel ils ne peuvent rien.

Il y a douze ans, la rue algérienne avait connu une formidable mobilisation, même si elle était désordonnée, donnant lieu à des excès et des débordements graves. L’Algérien croyait alors à la manifestation citoyenne, à la démonstration de rue. Il pensait que la mobilisation populaire pouvait peser sur les décisions importantes et influer sur le cours des évènements. Il était convaincu qu’il avait le droit et le devoir de s’exprimer, de dire son point de vue, de soutenir l’Irak et la Palestine, de participer, avec ses modestes moyens, aux luttes qu’il pensait justes. Le pétrole coûtait alors 15 dollars, les caisses de l’Etat étaient vides, mais l’Algérien était fier de sa liberté, il croyait en son avenir, et il était animé par de formidables espoirs et des ambitions immenses.

Une décennie et 200.000 morts plus tard, il n’a plus l’énergie pour protester, plus de ressort pour se mobiliser. Ni pour Jenine, ni pour Baghdad, ni pour l’équipe nationale de football. L’Algérien est devenu amorphe, passif, incapable de réagir, encore moins d’agir. Il s’est résigné à laisser les autres décider de son destin. C’est, probablement, le plus grand échec du pouvoir actuel: il a détruit l’ambition des Algériens, il a voulu les priver de l’espoir, en mettant en place une machine infernale qui broie les ambitions et tue l’espoir.

Mais alors qu’il atteint le fond du gouffre, l’Algérien assiste à ces formidables manifestations de rue qui, de Rome à Madrid, de Paris à New York, lui révèlent l’existence d’hommes libres, vivant dans des sociétés démocratiques, capables de refuser les choix des puissants George Bush et Tony Blair. Avec une admiration mêlée de dépit, il voit ces Occidentaux défendre des causes qui sont d’abord celles de l’Algérien, alors que lui-même reste tétanisé.

Car qui, mieux que l’Algérien, toutes générations confondues, peut dire les souffrances et les horreurs de la guerre? En un demi-siècle, le pays a vécu la guerre dans ses aspects les plus durs, les plus violents, les plus abjects. Et pourtant, quand est arrivé le moment de dire non à une guerre injuste, il n’a pas été capable de sortir dans la rue, de crier sa colère aussi bien contre la bêtise qu’est la guerre que contre l’injustice subie par l’Irak. Ceci amène, évidemment, à se poser des questions graves sur l’état de la société algérienne. Elle a perdu son immunité, et ne fonctionne plus que par son instinct de survie. Elle s’est laissée entraîner dans une spirale où les réflexes les plus primaires, les plus bestiaux, sont devenus dominants, aux détriments de la citoyenneté et de la loi. La presse évoque régulièrement des cas de vengeance, de lynchage, de viols suivis de meurtres, de massacres et de crimes collectifs, autant de signes évidents d’absence de règles modernes de la vie sociale.

L’automobiliste qui respecte le code de la route fait figure d’imbécile, le piéton qui marche sur le trottoir et traverse aux clous est un demeuré. Quant au fonctionnaire non corrompu, c’est un «tnah» qui ne connaît pas son intérêt. En politique, on parle de région, de tribu, de clan, de poste et de carrière, mais plus personne, dans la sphère du pouvoir notamment, n’évoque de projet politique et de programme. On peut encore énumérer des centaines d’exemples. Ils confirment, tous, cette évolution dangereuse de la société algérienne: elle a perdu ses repères, ses règles de conduite. Elle se transforme, peu à peu, en jungle. Et dans une jungle, c’est toujours le plus fort qui mange le plus faible.

Un pays se gère autrement. Et d’abord, par l’établissement de règles du jeu claires, connues de tous, que le citoyen vénère et l’Etat fait respecter.

Mais quelles règles peut respecter un citoyen quand le ministre et le président de la République violent la loi? Comment un parti d’opposition peut survivre quand le pouvoir maintient sa mainmise absurde sur les médias publics, pendant que des courants, dits modernes, transforment les autres médias en outils d’une propagande de type stalinien?

Non, décidément, les choses ont atteint un seuil trop grave pour parler, aujourd’hui, de sortie de crise. Il paraît plus réaliste de parler de mise à niveau, de rétablissement de règles du jeu, admises par tous, pour que les projets politiques puissent avoir un sens. Redonner au pays des règles de fonctionnement modernes, où la loi est au-dessus de tous, où les pouvoirs sont bien définis, où chacun peut aspirer à la responsabilité et être soumis à la sanction, en cas d’échec, constitue un objectif réaliste et ambitieux.

C’est un minimum que le pays semble en mesure d’atteindre à l’occasion des présidentielles de 2004. C’est aussi un minimum sans lequel la rue ne pourra se mobiliser, ni pour Baghdad, ni pour Jenine. Ni, d’ailleurs, pour Alger.