La religion et les Algériens

La religion et les Algériens

La loi de 2006, les conservateurs et la conscience individuelle

Par :Nabila Afroun, Liberté, 2 novembre 2008

Dans un pays où l’Islam est la religion de l’État, mais où aussi la liberté de conscience est reconnue au niveau de la Constitution, l’application de la loi 2006 contre le prosélytisme reste toujours délicate. L’équilibre à trouver n’est pas évident. Le principe de liberté est souvent contrebalancé par un contrôle social de la religion dominante. Le fait est que c’est bien cette loi ainsi que les affaires en justice, liées à la religion, qui ont valu à notre pays des rapports internationaux dénonçant un “recul” des libertés individuelles et une “persécution” contre les personnes d’une autre confession. Bien entendu, le terme est exagéré car on assiste beaucoup plus à des actes d’intolérance que de “persécution”. “Dans notre pays, c’est la société, à travers ses institutions, qui pratique la religion, non l’individu lui-même. Il existe, également, une religiosité et une moralisation intenses de ces institutions, au point de lier la religion à l’identité algérienne”, déclare Abdenasser Djabi, professeur à l’Institut de sociologie de l’université d’Alger et chercheur.
À titre d’exemple, il dira que la pratique du jeûne durant le mois de Ramadhan est comme un acte identitaire, d’où l’attachement social pour ce principe de l’Islam comparé à d’autres pratiques de la religion telles que la prière. “Ces institutions qui gèrent cette religiosité de la société, qui ont subi une certaine fragilité, considèrent que la liberté de culte est un danger pour l’identité de la société algérienne”, précise-t-il. Se reconnaître dans tel ou tel courant, c’est aussi et surtout s’identifier à tel ou tel groupe idéologique. “C’est la foi des masses” ; ce qui justifie la difficulté de coexister. C’est le cas de Mohamed R., fraîchement recruté, qui a failli être licencié pour une histoire de jeûne. “Je suis diabétique et insulinodépendant, j’étais en train de déjeuner dans mon bureau lorsqu’un collègue m’a surpris en train de manger durant le Ramadhan. L’information a fait le tour de tous les bureaux et à la fin de la journée, aucun collègue de mon département ne m’a parlé”, témoigne-t-il. Une semaine après, Mohamed a été convoqué par son chef de service pour se justifier. “J’ai dû présenter un dossier médical pour justifier mon acte. Normalement, personne ne doit se mêler de ma pratique religieuse d’autant plus que je ne me suis pas affiché en plein public. J’étais dans mon bureau”, s’explique-t-il.
Selon un micro trottoir réalisé dans plusieurs quartiers de la capitale, deux personnes sur trois ont déclaré que la pratique de la religion dépend de la liberté individuelle. “Pourquoi juger des non-pratiquants ou des personnes qui se sont converties à une autre religion ? Ce n’est pas à l’homme de le faire, mais au Bon Dieu ! C’est l’Islam qui dit qu’il n’existe pas de contrainte dans notre religion, car tout dépend de la foi”, indique aâmi Ali un sexagénaire du quartier d’Alger-Centre. Il explique que ce n’est que ces dernières années que la religion est devenue un sujet tabou. “À l’époque du colonialisme, nous avons cohabité avec toutes les confessions, et cela n’a jamais présenté un danger pour notre islamité. Cette intolérance a débuté avec l’islamisme et lorsque la politique, notamment certains partis à l’image de l’ex-FIS, s’est mêlée de la religion”, conclut-il. Hakim, un étudiant à la fac de droit, estime que la cohabitation entre les différents courants de l’Islam est terriblement difficile et que dans toute démarche spirituelle (du moins de l’Islam), la quête personnelle est absente. “On s’engage dans tel ou tel courant comme si l’on s’engageait dans un parti politique”, dira-t-il à propos de la dimension extrémiste dans les religions. “Si je suis musulman, c’est pour sauver mon âme, pas celle des autres, c’est strictement individuel”, ajoute-t-il.

N. A.


Après différents procès en inquisition

Laicite, Kofr et Libertés religieuses

Par :Nabila Afroun, Liberté, 2 novembre 2008

Plusieurs personnes se sont retrouvées devant la justice pour pratique d’un culte autre que l’islam. D’autres ont été inculpées pour non-respect de cette religion. Les juristes crient au scandale et au détournement de textes de loi.

Le nombre de procès de type religieux ne cesse d’augmenter dans plusieurs wilayas du pays. La dernière affaire remonte au 29 septembre dernier, date à laquelle six personnes ont été inculpées pour non-respect d’un fondement de l’islam, par le tribunal de première instance près de Biskra. Le cas de ces dernières a soulevé un tollé qui vient de remettre au goût du jour le sort des libertés individuelles et celui du culte. Alors que les politiques ne cessent de répéter que la pratique religieuse est préservée par la Constitution, la réalité est tout autre. Rien que pour cette année, on assiste au sixième procès du genre.
On parle également d’acte isolé des hommes de loi, qui agissent selon leurs propres convictions. Comment peut-on expliquer ce type de contradiction ? Serait-ce un retour à l’islamisme politique à la faveur d’une justice où le magistrat se donne la liberté d’une lecture extensive de la loi ? “J’ai honte pour mon pays, lorsque j’entends dire que des personnes ont été jugées pour exercice de religion. Il est tout à fait incompréhensible et politiquement inadmissible que l’Algérie fasse parler d’elle dans des rapports internationaux comme un pays qui persécute les tenants d’un culte. Bien entendu, le mot persécution est exagéré”, s’indigne Miloud Brahimi, juriste et avocat au barreau d’Alger. La question de la pratique d’un autre culte en terre d’islam ne se pose pas qu’en termes confessionnels, mais se distingue par la politique établie par les gouvernements pour défendre les minorités religieuses face à la montée de l’extrémisme islamiste.

Pourtant, l’islam de l’époque du Prophète (QSSL) et des califes s’est intéressé à la question de la tolérance et de la protection des minorités religieuses, notamment le christianisme. En effet, dans le Coran, les chrétiens et les juifs sont considérés comme détenteurs des saintes écritures ou des gens du Livre Saint, donc destinés à un sort privilégié par rapport aux païens. Ce statut particulier réside dans le fait qu’il établit, d’une part, un régime préférentiel pour les gens du Livre, ce qui va dans le sens de l’idée de liberté religieuse. Cependant, la réalité des relations interconfessionnelles est loin d’être aussi cordiale que le discours officiel veut le laisser entendre. Ces dernières années, notamment l’année en cours, nous assistons à un véritable conflit religieux au niveau de la justice où des magistrats appliquent la loi selon leur propre lecture des textes et leurs propres convictions religieuses. Depuis la promulgation de la loi 2006 contre le prosélytisme sauvage, les procès de type religieux ne cessent d’augmenter. À tire de rappel, il y a deux ans de cela, deux personnes ont été arrêtées à Béjaïa dans un restaurant durant Ramadhan pour non-observation du jeûne ; en 2007 deux autres personnes ont été jugées à Tissemsilt pour pratique d’un culte autre que l’islam et pour prosélytisme. L’année 2008 a été la pire pour la liberté de culte. Elle a été marquée par plusieurs affaires en justice, à savoir l’affaire Habiba Kouider, inculpée par le tribunal de Tiaret en mai dernier pour pratique d’un culte non musulman sans autorisation. Quatre autres Algériens ont été également condamnés à la prison avec sursis pour conversion au christianisme par le même tribunal en juin dernier. L’affaire la plus récente reste celle du 29 septembre, à Biskra, où les six individus dont l’âge varie entre 32 et 53 ans ont été surpris, au cercle du club de football local de l’USB, par une brigade de la Sûreté nationale en train de jouer aux cartes, une bouteille d’eau près d’eux en plein mois sacré. Auparavant, le même magistrat a également condamné une jeune femme, Samia S., à 10 ans de prison ferme pour atteinte au Coran.
Durant le même mois de septembre, 27 autres personnes ont été arrêtées dans la même wilaya, pour avoir mangé publiquement durant le mois de Ramadhan.

Même si les six inculpés de Biskra et les quatre individus de Tiaret ont été acquittés en appel, l’affaire Habiba ainsi que celle de Samia S. restent toujours pendantes. Il faut savoir que la plupart de ces affaires judiciaires ont été marquées, selon leur avocat, par un manque flagrant de preuves contre les inculpés. “Ces inculpations pour pratique de christianisme ou non-respect d’un fondement de l’islam, démontrent simplement une intolérance envers toute religion que ça soit l’islam ou autre”, explique Me Miloud Brahimi.

N. A.

 


Plusieurs affaires ont été traitées cette année par les tribunaux

“La justice doit rester une institution crédible”

Par :Nabila Afroun

Il n’existe aucun texte de loi qui dicte ou qui interdit la pratique d’une religion. Selon les juristes, les procès liés à ces affaires ne sont pas l’œuvre des institutions, mais celle de certains magistrats “zélés”.

Jamais dans l’histoire de l’Algérie l’inobservation du jeûne ou la pratique d’un culte autre que l’Islam n’a fait l’objet d’un procès en justice ou de condamnation. Même si le mois de Ramadhan est le quatrième pilier de l’Islam et ce dernier est considéré comme religion d’État, la Constitution préserve la liberté de conscience et la liberté d’opinion. “Il n’existe aucun texte de loi qui permet de condamner quelqu’un pour pratique d’un culte autre que l’Islam ou qui punit les non-jeûneurs”, déclare Nadia Aït-Zaï, juriste et coordinatrice du Centre d’information de défense des droits de l’enfant et de la femme (CIDDEF). Elle précise que le seul document qui existe est une circulaire interwilayas, datant des années soixante, interdisant l’ouverture des restaurants durant le mois de Ramadhan. “C’était le début de l’interdiction de manger publiquement durant le mois sacré”, explique-t-elle.
Cependant, tous les juristes rencontrés ont confirmé que l’acte pour lequel ont été condamnées les six personnes de Biskra ou celui de Habiba ne tombent sous la force d’aucune qualification pénale. Il s’agit d’une première dans les annales judiciaires. Sachant que la Constitution, dans son article 36, garantit la liberté de conscience et la liberté d’opinion. Le seul cas où des actes pareils sont incriminés a été introduit dans le code pénal à travers les amendements d’Ahmed Ouyahia, en 2001, et concerne exclusivement l’acte journalistique. Il s’agit de l’article 144 bis 2 qui, sous l’intitulé “Outrage et violence contre les fonctionnaires et les institutions de l’Etat”, stipule : “Est puni d’un emprisonnement de 3 à 5 ans et d’une amende de 50 000 DA à 100 000 DA quiconque offensera le Prophète ou l’un des envoyés de Dieu ou dénigre les dogmes ou les préceptes de l’Islam, que ce soit par voie d’écrit ou de dessin, de déclaration ou tout autre moyen.” Même si cette affaire est conclue par un acquittement, elle nous renvoie au procès de Habiba et les autres. Beaucoup trop d’affaires en justice dans un pays où la tolérance religieuse est officiellement affirmée par les politiques ! En revanche, compte tenu de la Constitution algérienne et de la loi qui en découle, il n’est mentionné nulle part que les citoyens “confondus” dans pareille situation doivent subir des peines de prison. Comment peut-on expliquer ce type de procès ? Selon les personnes rencontrées, notamment les juristes et sociologues, elles constatent que notre pays assiste à un retour à une islamisation forcenée de la société algérienne qui s’installe peu à peu et dans le temps. “Il faut se remettre dans l’ambiance et l’environnement social de l’Algérie qui a tendance à s’islamiser de plus en plus. Bien entendu, les auteurs de ces décisions judiciaires considèrent l’inobservation du jeûne comme une atteinte à l’ordre public et social. Même s’il n’existe pas de texte de loi, la morale devient importante dans ce type d’affaires”, indique Nadia Aït-Zaï. La juriste précise que les magistrats qui ont traité ces procès à Tiaret, Biskra ou ailleurs, n’ont pas appliqué les textes de loi, mais ils ont réagi selon leur propre morale. “Le magistrat est tenu par l’application des lois, on ne lui demande pas de juger selon des convictions religieuses. L’Islam est clair, c’est la seule religion où l’être humain est laissé au jugement de sa conscience concernant la pratique du culte”, ajoute-t-elle. Me Miloud Brahimi précise, pour sa part, que le secteur de la justice assiste à un vrai détournement des textes de loi. “Il n’y a aucune menace sur la liberté de culte, mais ce qui fait peur c’est de trouver des magistrats qui détournent les textes de loi de leur sens. C’est une violation du code pénal, on assiste à une montée de l’islamisme par opposition à l’Islam, véhiculé par certaines personnes qui ont une conception militante et déviante de la religion musulmane”, précise-t-il. Par ailleurs, Me Brahimi lance un appel aux pouvoirs publics à faire preuve de vigilance concernant ce type de “dérapage” qui n’est, selon lui, qu’une pratique abusive du droit légitime. “Heureusement qu’il existe d’autres voies de recours, notamment l’appel et la cassation qui permettent à la justice de rectifier ses erreurs. C’est ce qui s’est passé dans la majorité des procès.” Interrogé sur les sanctions des magistrats qui ont contourné la loi, le juriste précise que la justice est le seul secteur qui est basé sur l’erreur d’où la cour d’appel et de cassation. “Il me plaît d’espérer que le ministère de la Justice fasse quelque chose à l’égard de ces magistrats qui contournent la loi afin de les rappeler à l’ordre et à une application saine du droit. Il existe également des sanctions administratives venant de leur hiérarchie”, précise-t-il. Me Nadia Aït-Zaï indique, pour sa part, que ces décisions juridiques ne sont pas l’œuvre des institutions, mais ce sont des actes isolés des magistrats “zélés”. Elle suggère l’intervention des structures concernées si ce type d’affaire est appelé à se répéter afin de protéger l’individu. “La justice doit rester une institution crédible”, conclut-elle.

N. A.


L’Imam Abou Abdessalam à Liberté

“L’islam est une religion d’humanisme et de respect d’autrui”

Par :Nabila Afroun

Cheikh Abou Abdessalam, imam et retraité du ministère des Affaires religieuses où il a présidé durant des années l’assemblée des fatawi, a accepté de répondre à nos questions. Dans cet entretien, il estime que “les personnes d’autres confessions doivent être libres de pratiquer leur culte” car, explique-t-il, “la religion musulmane est tolérante”.

Liberté : L’observation du jeûne durant le mois de Ramadhan est le quatrième pilier de l’islam. Selon la religion musulmane, faut-il punir ceux qui refusent de jeûner ?
Abou Abdessalam : Le mois de Ramadhan est sacré par la religion, et chaque pratiquant doit jeûner durant ce mois. L’islam a spécifié des cas précis qui autorisent le croyant à ne pas observer le jeûne. Il s’agit de la maladie et du voyage.
La non-observation du jeûne est, cependant, soumise à des conditions pour le musulman. Celui-ci doit compenser les jours consommés une fois rétablis ou lorsqu’il est de retour du voyage. En ce qui concerne ceux qui refusent de le faire, ils doivent respecter l’ambiance sociale et ne pas s’afficher en public. Cela est une question de civisme et de respect à toutes ces personnes qui se privent depuis l’aube au couché du soleil.
Pour ce qui est de la punition, c’est à Dieu de les juger. La charia est claire pour ceux qui regrettent leur geste, l’islam propose de se racheter en jeûnant 60 jours ou en nourrissant 60 personnes démunies pour chaque jour de Ramadhan non respecté.

Comment la société doit-elle se comporter avec les non-pratiquants ?
En notre qualité de bon musulman, nous devons nous comporter avec eux d’une manière tout à fait correcte et normale car cela fait partie de leur vie privée. S’ils sont ouverts à la discussion, nous pouvons leur expliquer que le mois de Ramadhan est sacré chez les musulmans et qu’ils doivent respecter les jeûneurs et les conseiller dans ce sens et d’une manière très sereine.

En ce moment, il existe une forme d’intolérance envers les personnes d’autres confessions. Que dit l’islam à ce propos ?
La religion musulmane est tolérante. Elle nous conseille de nous comporter avec respect avec toute personne, qu’elle soit musulmane ou pas. Pour les non-musulmans vivant en terre d’islam, nous devons leur assurer tous leurs droits, à savoir la protection, la sécurité et la liberté de pratiquer leur culte, mais sans appeler au prosélytisme. L’islam est une religion d’humanisme, de tolérance et de respect d’autrui. Le Prophète lui-même a recommandé de protéger les personnes d’autres confessions, notamment les juifs et les chrétiens qui vivent en terre d’islam.

Ces derniers temps, on parle beaucoup de prosélytisme et de mouvement d’évangélisation en Algérie. Estimez-vous qu’il existe réellement une menace ?
Il faut savoir que ce mouvement existe dans le monde entier, pas seulement en Algérie. À mon avis, il n’y a rien à craindre, car notre religion est ancrée au plus profond de notre société. Il faut signaler que ce phénomène se développe seulement dans les milieux pauvres et nécessiteux. Des gens troquent leur religion contre de l’argent, des médicaments ou un visa. La conversion pour certaines personnes n’est qu’un moyen de se sortir de leur misère. Même si elle n’est que par intérêt et momentanée, nous devons prendre en charge ces démunies et leur apporter de l’aide afin de ne pas laisser le champ libre à n’importe qui. C’est le seul moyen d’empêcher toute forme de prosélytisme.

Nous assistons également à une montée de mouvements islamistes dans notre pays, à l’exemple du salafisme. Que pensez-vous de cette tendance ?
Il existe réellement des courants extrémistes, notamment les salafistes, mais ces mouvements ne doivent pas se livrer à une confrontation. Nous sommes tous des musulmans et chacun a le droit de pratiquer l’islam selon la tendance qu’il veut, car cela entre dans le cadre des libertés individuelles.

Les prêches dans certaines mosquées contrôlées par les salafistes ont créé un fossé entre les pratiquants. Que recommandez-vous ?
Tous ces mouvements découlent de la même religion, sauf qu’il existe certains courants plus rigoureux que d’autres. Nul n’a le droit de dicter à un autre musulman une pratique de l’islam. C’est ce type de confrontations qui crée des fossés parmi les musulmans car chacun veut imposer sa pratique. Il faut savoir que toute chose qui risque de perturber la sérénité de la société est interdite par notre religion. L’islam préserve la communauté qui est considérée comme un joyau dans laquelle les individus doivent évoluer en toute tranquillité.

N. A.