A. Djeghloul à la télévision « Canal Algérie »

A. Djeghloul à la télévision « Canal Algérie »

Souhila, algeria-watch, 26 juin 2001

Compte-rendu et commentaire d’un débat diffusé par Canal Algérie, le dimanche 24 juin, avec le sociologue Abdelkader Djeghloul, membre de la commission d’enquête sur les événements de Kabylie présidée par Issad.

Sur le plateau, deux jeunes journalistes, qui n’ont malheureusement pas beaucoup eu droit à la parole. Des téléspectateur intervenaient aussi par téléphone et par fax.

Interrogé sur son interprétation des événements de ces dernières semaines, le sociologue a dit qu’il voyait trois composantes dans ce mouvement :

· un mouvement qu’il a qualifié de  » citoyen  » ;

· la révolte des jeunes, qui, comme les jeunes de tous les pays, sont vivants et cassent des vitres, ce qui est normal mais doit être réprimé et sanctionné, rôle qui revient aux forces de sécurité, qui l’ont fait, certes un peu trop brutalement au début, parce qu’elles n’étaient pas préparées, mais pas assez par la suite, à son avis ;

· enfin ceux qu’il a appelés  » les Rambos « , qui tuent, cassent, détruisent. Sans donner plus de précision (il est sociologue mais pas flic a-t-il dit) il pense que ce phénomène ne peut être expliqué que si l’on sort du cadre local et, enjambant le niveau national, il propose d’étendre l’analyse directement au plan international. D’ailleurs, dit-il, ces gens ne peuvent être de la région, car comment imaginer que des Kabyles détruisent leur propre région ?

Quant à la répression, il reconnaît qu’elle fut excessive au début, ce qu’il explique par le fait que les autorités ne s’y attendaient pas.
(Pourtant, quoi de plus prévisible que la célébration du printemps berbère ? et comment ne pas prévoir que dans le contexte actuel il risquait fort d’y avoir de dangereux dérapages, d’autant qu’il y a eu plein de signes avant-coureurs? Lui qui dira ensuite que les forces de sécurité sont devenues  » intelligentes « , il a l’air de les considérer plutôt comme des demeurées…)

Mais c’est par la suite, d’après lui, que la répression serait devenue  » intelligente « . En fait, il la trouve surtout insuffisante. Ainsi dit-il, ce sont maintenant les gendarmes qui sont violemment agressés et qui ne se défendent pas (il a donné le chiffre de 1000 blessés dans leurs rangs). A propos de la manifestation du 14 juin à Alger, où il y a eu à ses yeux relativement  » peu  » de victimes, et où les morts ne furent pas causés par les forces de sécurité mais par des  » manifestants « , il s’est félicité du fait que nos forces de sécurité ont donné une leçon au monde entier. L’orateur a insisté pour mettre  » manifestants  » entre guillemets, désignant ainsi des tueurs non identifiés parmi les manifestants, sans donner plus de précisions.

Se défendant de prôner une quelconque thèse du complot, il a expliqué que pour comprendre l’apparition de ces Rambos, il fallait sortir du cadre local et prendre en considération le contexte international (mondialisation, stratégies des grandes puissances, etc.). Il a d’abord précisé que l’Algérie était aujourd’hui dans la phase de l’après-terrorisme et qu’elle était en train de se remettre, de se reconstruire et de reprendre des forces. Dès lors, s’est-il interrogé, comment expliquer que cette violence éclate au moment précisément où le pays est sur le point de signer des accords avec l’UE et avec l’OMC? Il a alors évoqué des forces à l’étranger qui feraient tout, non pas pour que l’Algérie ne signe pas ces accords, mais pour qu’elle le fasse à plat ventre, et il a désigné sans distinction Aït Ahmed (en précisant qu’il ne s’agit pas de tout le FFS), Souaïdia, le gouvernement français (Jospin et Védrine en tête, qui sont les enfants d’Ausaresse et qui continuent son boulot, car il y a une continuité historique)… et il a fustigé ceux qui, de Paris, brandissent un autre drapeau que le drapeau algérien et préparent la partition du pays avec une Kabylieland, un émirat Hattabien, une Oraniecité…

Finalement, de toute cette analyse, on retient que pour Mr. Djeghloul, c’est de la jonction de ce mouvement citoyen (rejoint par les jeunes révoltés lorsqu’ils seront devenus inoffensifs et ne suivront plus les Rambos) et de l’Etat (avec sa colonne vertébrale, l’ANP et les forces de sécurité) que sortira une Algérie renforcée, moderne et citoyenne, dans laquelle on ne mourra plus que de mort naturelle (à 77 ans  » comme Tintin « ).

Interrogé sur les partis et les médiations, il a pronostiqué une recomposition totale du champ politique, persuadé que ce mouvement citoyen qui existe dans tout le pays et qui s’exprime aujourd’hui en Kabylie et ailleurs, allait inventer de nouvelles formes d’organisation et d’expression. Il a salué ce mouvement et reconnu comme légitimes ses revendications (sociales, culturelles, linguistiques).

Au jeune journaliste qui insistait pour qu’au lieu de se projeter dans le futur il nous parle des médiations aujourd’hui, il a répondu que si maintenant il n’y avait pas de médiations, ce n’était pas grave, les choses allaient rentrer dans l’ordre et la mobilisation continuer de manière pacifique. Quant aux  » a’rouch « , il n’a pas pu se prononcer dessus, disant qu’il n’avait pas encore réfléchi à la question, mais que la résurgence de cette institution lui semblait curieuse.

Interpellé par un téléspectateur qui lui a demandé s’il vivait en France, s’il avait des enfants et s’il ne se sentait pas touché par la douleur des familles des victimes, il a répondu qu’il vivait en Algérie, qu’il avait un seul enfant et qu’il compatissait avec les familles des victimes, mais qu’il fallait prendre en considération toutes les victimes, y compris les gendarmes tués. Notez bien : toutes les victimes. Car dans d’autres circonstances, Djeghloul a montré une propension à discriminer les victimes. Pire, il n’a pas hésité à traiter d’infra-humains une bonne partie de l’humanité présente sur le sol algérien, la ravalant à un statut de bêtes à exterminer.

Rappelons-nous qu’un certain 5 octobre 1988, après que l’armée ait tiré sur les émeutiers, on avait dit aussi qu’elle ne s’y attendait pas et n’était pas préparée. Certains avaient diagnostiqué un simple  » chahut de gamins « , expression qui évoque étrangement les jeunes casseurs de vitres inoffensifs. Puis on a voulu faire de la révolte d’octobre 1988 un mouvement pour la démocratie et le pluralisme. (Aujourd’hui on l’appelle  » citoyen « ). Mais lorsque ce même peuple qui s’était révolté en 1988, a voté pour le FIS à deux reprises en 1989 et 1991, et n’a pas accepté après le coup d’Etat de 1992 d’être privé du résultat des urnes, alors on a vu en lui une horde de dangereux terroristes, d’infra-humains barbares à exterminer. Aujourd’hui, ce peuple qui manifeste sa colère en Kabylie et un peu partout en Algérie, est fondamentalement le même que celui qui, de 1988 à 1992, a exprimé avec force sa volonté de choisir ses dirigeants et d’avoir son mot à dire sur l’Etat et les institutions dont il veut se doter, et la société dans laquelle il veut vivre. Car, n’est-ce pas, il y a une continuité historique… Pour le moment, hormis quelques Rambos et manifestants entre guillemets, il est encore tout beau et tout gentil pour notre sociologue-citoyen. Mais gageons que lorsqu’il ne correspondra plus à ses rationalisations délirantes, il redeviendra à ses yeux un monstre à exterminer. Après Saïd Saadi, Djeghloul nous dira alors qu’il s’est encore une fois trompé de peuple.

 

 

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