Les Algériens réclament du pain et un logement « tout de suite »

Les Algériens réclament du pain
et un logement « tout de suite »

Après plus de neuf années d’événements qui ont fait des dizaines de milliers de morts, la grande majorité des Algériens souhaitent pouvoir vivre aujourd’hui dans des conditions décentes de travail, d’alimentation et de logement. Le président Bouteflika prêche la réconciliation nationale, mais beaucoup lui reprochent de ne pas exposer à la population un véritable projet d’avenir. Les manifestations contre le pouvoir se poursuivent en Kabylie, où des dizaines de milliers de personnes ont défilé, jeudi 1er novembre, près de Tizi Ouzou pour dénoncer le pouvoir en place à Alger. A Médéa, la plupart des habitants pensent que, si des élections libres avaient lieu, les islamistes de la tendance modérée sortiraient vainqueurs du scrutin. Ils refusent de faire l’amalgame entre les islamistes et les « égorgeurs » des groupes armés, qui font régner l’insécurité dans certaines parties du pays.

Florence Beaugé, Le Monde, 2 novembre 2001

Si la guerre menée par les Etats-Unis en Afghanistan est ici suivie avec une très grande attention – mêlée de colère et d’humiliation devant l’étalage de la puissance américaine – la population algérienne n’est pas prête, pour l’instant, à sortir dans les rues pour manifester son soutien aux talibans ou à Oussama Ben Laden.

Pour beaucoup, les préoccupations restent, encore et toujours, de l’ordre de la survie quotidienne. « Du pain, un logement et tout de suite ! » : telles sont les trois revendications de l’homme de la rue, reléguant à l’arrière-plan la situation sécuritaire. « Notre hantise, ce ne sont pas les attentats ou les massacres, mais notre vie de tous les jours. C’est tellement dur de vivre à dix dans un studio, avec de l’eau un jour sur trois, de se battre pour un repas par jour, raconte une jeune Algéroise. La bombe que chacun d’entre nous doit désamorcer tous les matins en se levant, c’est la misère et l’absence totale de perspective ».

D’est en ouest éclatent, chaque semaine, des jacqueries comme autant de mini-incendies susceptibles de se transformer à tout moment en brasier. Ici, c’est le limogeage du maire et de son équipe qui est exigé par la population, pour corruption et détournement de fonds supposés. Là, c’est la distribution de logements qui est contestée, les candidats déboutés s’estimant victimes de « combines » qui les dépassent. D’une façon ou d’une autre, la mal-vie est toujours à la base de chaque explosion de violence, avec, en toile de fond, un sentiment d’exclusion. La souffrance et la frustration de nombre d’Algériens proviennent de leur conviction de n’avoir prise sur rien : ni sur la conduite de leur pays, ni sur leur propre vie. D’où le terme « hogra » (mépris) si souvent entendu.

DÉSESPOIR AMBIANT

Bouc émissaire d’une grande partie de la presse indépendante algérienne, le président Bouteflika a choisi de se retrancher dans un silence interprété comme méprisant. Reste que l’absence de toute politique de communication de la part du pouvoir favorise les rumeurs et le désespoir ambiant. Dans les hautes sphères de l’Etat, on assure vouloir remédier à ce problème, mais les urgences sont si nombreuses que celle-ci risque d’être considérée, en fin de compte, comme secondaire.

Sourd aux critiques, le chef de l’Etat prêche sans relâche la réconciliation nationale. Il n’a pas changé de position au lendemain des attentats du 11 septembre, prenant le contre-pied de ceux qui espéraient, dans ce nouveau contexte, un discours virulent à l’encontre des islamistes. « D’habitude, je désespère de lui, mais là, pour la première fois en deux ans, j’ai eu envie de l’applaudir, raconte un fonctionnaire. J’ai trouvé sa prise de position courageuse ». A l’inverse, beaucoup avouent que l’objectif présidentiel leur échappe presque totalement. « Réconcilier qui avec qui ? C’est difficile de comprendre exactement ce que Bouteflika veut dire, remarque un journaliste. On a souvent le sentiment qu’il nous fait la morale, ou qu’il émet un vœu qui lui tient manifestement à cœur, mais il ne va jamais au-delà, ne nous expose jamais de véritable projet ».

Ce rôle de pédagogue, le premier ministre, Ali Benflis, nouveau secrétaire général du FLN (Front de libération nationale, ex-parti unique), pourrait être amené à le tenir. S’il compte quelques solides ennemis dans la classe politique (laquelle lui prête toutes les ambitions), ce juriste de 57 ans originaire des Aurès, cofondateur de la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADH), bénéficie d’une réputation d’homme intègre, travailleur, courtois et maître de lui. Chargé de la mise en œuvre du plan de relance économique décidé au printemps grâce à une manne pétrolière inespérée, Ali Benflis a pour autre mission de dépoussiérer le FLN et de lui donner une nouvelle jeunesse (à tonalité plus féminine), en prévision des élections législatives du printemps 2002 et des municipales de l’automne suivant. Il a aussi reçu, en septembre, un cadeau empoisonné : le soin de régler le dossier kabyle. Ali Benflis réussira-t-il à atteindre ces objectifs tout en restant sous le contrôle du président Bouteflika, dont il se veut le serviteur loyal ? C’est une inconnue de taille.

Une chose est sûre : réconcilier les Algériens avec l’Etat est un impératif. De ce point de vue, l’actuel président n’a pas mieux réussi que ses prédécesseurs. « Si Bouteflika bataillait pour se libérer de l’emprise de la hiérarchie militaire, on l’approuverait, mais ce n’est pas le cas. Il lutte pour régner seul, sans partage, sans contrôle et sans contre-pouvoir, indique un avocat avant de déplorer que, dans ce régime, chacun lutte pour se libérer de la tutelle de l’autre, au lieu de mettre ses forces au service du pays ».

L’inquiétude de la classe politique est d’autant plus grande que le chef de l’Etat s’apprêterait à proposer par référendum une modification de la Constitution le dotant de pouvoirs supplémentaires. Un projet très critiqué, car son utilité est loin d’être démontrée. « M. Bouteflika ferait mieux de cesser de violer l’actuelle Constitution et les lois, de cesser de contourner ou d’ignorer les institutions, en particulier l’Assemblée nationale, et de discréditer les partis » souligne-t-on à Alger. Comment justifier, par exemple, le non-agrément du parti Wafa d’Ahmed Taleb Ibrahimi et du Front démocratique de Sid Ahmed Ghozali, ou encore la reconduite automatique de l’état d’urgence depuis 1992, alors que cette question devrait être chaque année réexaminée par l’Assemblée nationale ? « On a des députés et des sénateurs, mais pas de Parlement ! On a copié le modèle français parce que cela “faisait bien” mais on nous interdit toute vie politique », s’exaspère l’ancien premier ministre Mouloud Hamrouche, désespérant de voir un jour en Algérie un homme capable d’imposer un fonctionnement institutionnel. « Le pouvoir invoque la loi quand ça l’arrange ; sinon, il passe outre, remarque, de son côté, Ali Yahia Abdennour, le président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH), estimant, comme beaucoup d’autres, que le véritable problème de l’Algérie, c’est l’absence de démocratie, de respect des libertés et des institutions ».

 

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30 000 personnes manifestent en Kabylie

La marche qui a rassemblé, jeudi 1er novembre, quelque 30 000 personnes, selon des journalistes sur place, a pris fin dans le calme, en début d’après-midi, à Ighil Imoula, près de Tizi Ouzou (Grande Kabylie). La manifestation, organisée à l’appel des âarchs (tribus), avait commencé en fin de matinée, dans le village voisin des Ouadhias, et s’est scindée en deux, seuls les responsables des âarchs ayant pu accéder à Ighil Imoula en raison de l’exiguïté de cette bourgade haut perchée sur une montagne. La marche a été ponctuée par des arrêts dans des villages pour des dépôts de gerbes de fleurs à la mémoire des martyrs de la guerre d’indépendance (1954-1962), dont le 1er novembre est le jour anniversaire du déclenchement. Des orateurs se sont succédé pour dénoncer la « confiscation de l’indépendance par un clan du pouvoir dictatorial et criminel qui a retourné ses armes contre ses propres enfants », allusion à la répression des émeutes qui a fait une soixantaine de morts et plus de 2 000 blessés.

AFP