Kabylie : les affrontements reprennent

Kabylie : les affrontements reprennent

Le Matin, 7 octobre 2001

C’est le 11 octobre que la Coordination interwilayas se réunit pour décider des actions à entreprendre après l’interdiction de la marche de ses délégués, interdiction amplifiée cette fois par un communiqué qui a semé le trouble au sein des animateurs qui ont réfuté tout contact avec Benflis. Mais d’ores et déjà, suite au meeting tenu vendredi à Tizi Ouzou, au retour de Naciria où les marcheurs ont été bloqués, des mesures d’envergure sont déjà envisagées par les animateurs du mouvement qui, depuis la marche inaugurale du 14 juin, n’a cessé d’accentuer sa radicalisation face aux manuvres du pouvoir (lire l’article de Youcef Rezzoug), une radicalisation qui passe, ainsi, à une étape supérieure des nouvelles formes de ses exigences de la satisfaction des revendications contenues dans la plate-forme d’El Kseur, préalable politique à tout contact, à tout dialogue avec le pouvoir. Outre la continuité de l’appel à la désobéissance civile graduelle, la Coordination interwilayas restée jusque-là dans un cadre pacifique, entend remettre le mouvement à la rue et fermer davantage la Kabylie aux représentants du pouvoir, y compris ceux occupant des fonctions administratives en Kabylie. C’est ce qu’a déclaré la coordination hier (lire l’article de Abla Chérif). La protesta se durcit et tend à revenir à la case départ. Les premiers signes de cette reprise de rue se sont exprimés par un retour d’émeutes à El Kseur où plusieurs blessés parmi les manifestants ont été enregistrés. En attendant donc les prochaines réunions de la Coordination interwilayas, la rue kabyle risque de renouer après plus de six mois de mobilisation citoyenne pour faire entendre la voix de la protesta.
R. M.

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L’intransigeance du pouvoir face à la détermination des aârouch

Retour sur un gâchis

Depuis le 18 avril dernier, le pouvoir, surpris par la détermination du mouvement
des aârouch, a usé de répressions, de manuvres et de fuite en avant, perdant ainsi
plusieurs occasions successives de désamorcer la crise.
Le bras de fer aârouch-pouvoir dure depuis presque six mois durant lesquels chaque partie a campé sur ses positions. Usant parfois de « basses manuvres », le pouvoir refuse de céder aux pressions de la rue pour mieux préserver son image de marque. Pour lui, la question est une affaire de raison d’être. Cette intransigeance que le pouvoir oppose à la détermination du mouvement citoyens des aârouch risque de mener à l’irréparable. En face, un mouvement de citoyen né dans la répression qui tire sa force et sa légitimité de la « justesse » de ses revendications et de sa représentativité. Dans son discours du 30 avril dernier, à savoir douze jours après le déclenchement des événements de Kabylie, Bouteflika a reconnu la justesse des revendications des jeunes tout en annonçant la création d’une commission d’enquête nationale, présidée par Mohand Issad. Mais c’était déjà trop tard. Car le silence observé auparavant par le pouvoir avait été interprété à l’époque comme un acte de mépris à l’égard des victimes qui étaient déjà nombreuses à tomber sous des « balles réelles ». C’est le divorce : la première réaction des aârouch est de refuser de reconnaître la commission d’enquête. En revanche, le pouvoir a continué à faire valoir sa nature dictatoriale et répressive tout en fermant les portes du dialogue aux représentants du mouvement. Mais cette nature du pouvoir s’était manifestée tout au début du mouvement. Dans une démonstration de force, le pouvoir de Bouteflika avait réagi par la répression contre des jeunes révoltés à la suite de l’assassinat, le 18 avril dernier, dans la brigade de gendarmerie de Béni Douala, à Tizi Ouzou, du lycéen Guermah Massinissa, et de l’interpellation de trois autres lycéens à Oued Amizour, dans la wilaya de Béjaïa. Lorsqu’il a décidé par la suite de rompre le black-out sur les événements, le pouvoir a eu recours à la provocation et aux « mensonges » pour discréditer le mouvement. Qui ne se souvient des déclarations de Zerhouni, le ministre de l’Intérieur, ou celles de son secrétaire général, M. Kendil, à la télévision, ou encore les communiqués « tronqués » de la Gendarmerie nationale ? Mais les incidents qui ont entouré le déroulement de la marche du 14 juin dernier étaient le starter déclencheur d’une situation de non-retour. A partir de cette journée qui a enregistré également son lot de victimes, les portes du dialogue entre les deux parties ont été cadenassées à jamais, ou tout au moins pour longtemps. La plate-forme de revendications d’El Kseur adoptée trois jours auparavant ne constituait pas à l’époque un obstacle à l’ouverture du dialogue. Les chances d’aboutir à une solution existaient encore. Mais la réaction du pouvoir manifestée durant et après la marche a rendu « irréversible » la détermination du mouvement exprimée déjà avec force lors de l’adoption de la plate-forme d’El Kseur. Depuis, le mouvement ne tenait qu’au dépôt, sans négociations, de cette plate-forme pour laquelle il exigeait de la Présidence une réponse publique. Puisque certains de ses points s’articulent autour d’une conception nouvelle de l’organisation de l’Etat, le pouvoir ne peut satisfaire cette plate-forme dans sa globalité, comme l’exigent les aârouch. Il ne lui reste donc que « la manipulation et les manuvres », alors que les aârouch ont montré leur capacité (la marche du 20 août) de maintenir toute une région mobilisée autour des mots d’ordre de la plate-forme dont « la mise en quarantaine du pouvoir et de ses représentants ». Mais cette intransigeance de part et d’autre mènera-t-elle à une solution ? L’irréparable risque de se produire si cette situation perdure.
Youcef Rezzoug

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Les aârouch : « Nous remettrons le mouvement à la rue »

Demain aura lieu une première réunion de l’interwilayas où seront arrêtées les premières mesures du mouvement après la répression de la marche de ses délégués à Alger, vendredi dernier. D’ores et déjà, le mouvement citoyen compte passer à une étape supérieure de sa radicalisation.
Après l’échec de la marche du 5 octobre, de la troisième tentative de déposer la plate-forme d’El Kseur auprès de la Présidence de la République depuis le 14 juin dernier, la Kabylie s’apprête manifestement à aborder un nouveau virage. Les aârouch, qui sont parvenus tout au long de ces derniers mois à calmer la rue, reconnaissent, eux-mêmes, depuis ce week-end, que les jours à venir seront encore plus difficiles à gérer et avouent depuis hier « être arrivés au terme de leurs engagements avec les jeunes ». Des engagements qui consistaient à faire admettre à ces mêmes jeunes, en proie à la révolte depuis la fin du mois d’avril dernier, qu’il était possible d’arracher des acquis au pouvoir en usant d’un langage autre que celui de la violence, mais qui ne peuvent plus être de mise aujourd’hui. Les aârouch l’ont donc annoncé ce vendredi à Tizi Ouzou : le mouvement va se radicaliser. Et la première mesure qui pourrait être prise au cours de ces prochains jours, a-t-on appris hier, pourrait d’abord consister à « remettre le mouvement entre les mains des jeunes », ce qui aura comme conséquence directe un retour aux émeutes. Mais du côté des aârouch, on ne jette pas pour autant l’éponge. Bien au contraire, ils s’apprêtent à entamer une profonde réflexion destinée à une révision fondamentale sur les moyens d’atteindre les objectifs fixés. « Nous allons réfléchir à toutes les formes possibles de faire fléchir le pouvoir mais notre mouvement sera encore une fois pacifique », soutiennent-ils. Une première réunion de la Coordination interwilayas aura donc lieu ce jeudi, mais il y a déjà un aperçu de ce que pourraient être les actions entreprises dans les semaines à venir.
Selon les informations que nous avons pu obtenir, l’une de ces actions consisterait à chasser hors de Kabylie les derniers représentants de l’Etat qui demeurent encore sur place : les walis et les chefs de daïra. « Une idée, nous dit-on, à laquelle beaucoup réfléchissent depuis un certain temps », mais il s’agira en même temps de continuer à empêcher les responsables du pouvoir de se rendre dans ces wilayas du pays, comme c’est le cas depuis plusieurs mois. Mais une autre idée est déjà dans l’air : décréter officiellement une forme de désobéissance civile qui consisterait à ne plus payer de redevances à l’Etat. Et il s’agira en premier lieu de ne plus payer d’impôts. La troisième action consistera en dernier lieu à occuper carrément la rue jusqu’à satisfaction de toutes les revendications. Les premiers signes du retour à la rue se sont exprimés hier à El Kseur où plusieurs blessés ont été enregistrés. La radicalisation du mouvement est partagée, pour le moment, entre la volonté de rester dans le cadre pacifique et de pousser à l’extrême la désobéissance civile. Les prochaines semaines que vivra la Kabylie seront certainement chaudes.
Abla Cherif

 

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