La coordination de Kabylie à la croisée des chemins

LA COORDINATION DE KABYLIE À LA CROISÉE DES CHEMINS

Menouer Zeid, Algeria Interface, 20 juillet 2001

Alger, 20/07/01 – La dernière démarche collective des tribus, les a’rouch (tribus, pluriel de A’rch) de Kabylie date, aussi loin que l’on remonte dans le temps à…1827. Cette année-là, une délégation de tribus introduisit une requête auprès du Dey d’Alger pour que les femmes n’aient plus accès aux droits de succession.

Il y eut ensuite la colonisation française qui, jusqu’à la fin du 19e siècle, procéda à des expropriations massives, principalement dans le nord du pays, provoquant de grandes vagues d’exode. Cette colonisation de peuplement s’est réalisée au détriment des autochtones, entraînant l’éclatement de l’organisation sociale ancestrale: le arch.

Aujourd’hui, cette structure sociale est complètement résiduelle. C’est à la surprise générale qu’est apparue une « Coordination des arch, comités de village et de quartiers », à la fin du mois d’avril dernier, lors des émeutes de Kabylie. Sociologiquement, la résurrection des tribus ne correspond pas à l’émergence d’entités cohérentes et homogènes.

« La colonisation, les mouvements de population, l’exode rural et les nombreux découpages administratifs ont pratiquement gommé les a’rouch », affirme sous le sceau de l’anonymat un animateur de cette coordination à Tizi-Ouzou. Un médecin, dont des proches activent dans ce mouvement note lui « L’absence totale de structuration tribale avec, tout au plus, un sentiment collectif d’une population géographiquement localisée, souvent liée à un même marabout (un saint) ».

En privé, des militants de partis politiques ancrés en Kabylie, comme le FFS ou le RCD, ne mâchent pas leurs mots: « Les arch? C’est une mystification ». Ce qui n’a pas empêché l’exploitation de la dénomination pour essayer d’encadrer le mouvement de protestation. Mais la coquille serait entièrement vide si des comités de villages et de quartiers n’avaient pas été intégrés dans le cadre d’une organisation horizontale, qui a cependant de plus en plus de difficultés à fonctionner.

Une organisation horizontale
La composante sociale de la coordination est très diversifiée. Syndicalistes, étudiants, cadres moyens, notables, professions libérales, dissidents de partis politiques, militants des droits de l’homme, militants de partis politiques, trotskistes autonomes et surtout des chômeurs se sont retrouvés, côte à côte, au sein de ce mouvement On n’y distingue pourtant pas de véritables leaders, comme il n’y a pas de porte-parole attitré de l’organisation.

De temps à autre émerge une figure, puis elle s’estompe. Ce fut le cas d’Ali Gherbi, un des co-animateurs du mouvement à El Kseur (Béjaia). Une polémique l’a opposé aux services du ministère de l’Intérieur lors de la préparation de la marche avortée du 14 juin dernier. À Bejaia, Kamel Aïssat, un universitaire de gauche est l’un des pivots locaux de la protestation. Ses liens familiaux avec Rachid Aïssat, conseiller du président Bouteflika, n’ont absolument pas influé sur son engagement, malgré des rumeurs malveillantes sur sa personne.

Il faut dire que l’organisation horizontale et l’absence de perspectives concrètes au sein de ce mouvement, socialement et politiquement hétéroclite, ont favorisé la naissance d’un climat de suspicion.

Au sein de la coordination, les décisions se prennent par consensus, au terme de longues séances de débats. Périodiquement, le mouvement tient une réunion rassemblant les représentants, quasi exclusivement berbérophones, des coordinations de sept wilaya (départements), Tizi Ouzou, Bejaia, Bouira, Sétif, Bordj Bou Arréridj, Boumerdés et Alger.

Dans le feu des émeutes d’avril et mai derniers, la coordination interwilaya avait canalisé la protestation, en organisant des manifestations, ou en entérinant la mise en quarantaine de la gendarmerie nationale, accusée d’avoir versé dans la violence.

Essoufflement du mouvement
Trois mois après son émergence sur la scène publique, le mouvement perd donc du souffle. Les émeutiers tombés sous les coups de la répression soudaient son action et la légitimaient. Les émeutes ont cessé. On panse tant bien que mal les blessures. On ne fait pas vraiment cas des dégâts économiques engendrés par le ratage complet de la saison estivale sur le littoral kabyle. Aujourd’hui, on cultive le souvenir des morts, pour la cause. Mais ce n’est pas assez pour créer une dynamique qui s’inscrive dans le temps.

Des dissensions commencent en outre à apparaître. La coordination de Bejaia a refusé, à la mi-juillet, l’engagement des syndicats locaux dans le mouvement. C’est la première scission. Les trotskistes autonomes, ultra minoritaires, n’ont plus droit au chapitre. Les séparatistes, eux aussi ultra-minoritaires, sont complètement marginalisés.

Le chanteur Ferhat Mehenni, qui avait lancé un appel à l’autonomie de la région, tente en vain de s’accrocher au Front des forces socialistes. Les délégués communaux s’orientent eux vers la formation de comités populaires, qui privilégient le civisme et la morale sociale. La casse et les dérapages lors des émeutes sont passés par là, et la tentation de l’usage de la violence est grande « Quand ce sont des chômeurs ou des individus en quête de popularité qui s’engagent dans la contestation, c’est à une sorte de FIS en jeans que nous avons à faire », commente, amer, un militant de gauche quinquagénaire.

La coordination de Kabylie piétine. L’esprit de clocher tend à s’installer, et ses animateurs n’arrivent pas à lui donner un second souffle. Le radicalisme de la plate-forme de revendications en quinze point d’El Kseur, document de base de l’organisation, n’a pas laissé de marge à l’action politique. La revendication linguistique a singularisé le mouvement. Plusieurs acteurs l’ont compris, mais ils sont piégés par la logique de « tout et tout de suite » et l’intransigeance du pouvoir.

Quelques voix timides, pourtant, se font l’écho d’un besoin social d’ordre public, et prêchent pour la fin de la mise en quarantaine des gendarmes. Le mouvement, qui se veut apolitique, est à la croisée du chemin. Il rejette tout rapport même tactique avec les partis et porte en lui ses propres limites. Pourra-t-il rester longtemps dans cette situation d’immobilisme? S’il y a consensus dans ses rangs pour ne pas recourir à la voie armée, la reprise des émeutes paraît encore possible.