Scènes d’émeute à El-Arrouch

Scènes d’émeute à El-Arrouch

La daïra et la mairie incendiées

Le Quotidien d’Oran, 14 juillet 2002

Conséquence prévisible de la passivité des autorités face à la coupure de la route nationale RN.44 Skikda-El-Arrouch: à bout de nerfs, des manifestants constitués de jeunes et moins jeunes armés de gourdins, haches, couteaux et autres objets contondants partent à l’assaut des sièges de l’APC et de la daïra.

C’était aux environs de 10 h en ce samedi matin, qu’une manifestation spontanée a surpris la ville d’El-Arrouch, chef-lieu de daïra à une trentaine de kilomètres au sud de Skikda, sur la route de Constantine. Auparavant, toutes les issues avaient été barricadées hermétiquement à l’aide de poteaux électriques, de panneaux de signalisation et de pneus brûlés. Même les rues et ruelles de l’intérieur de la ville ont été jalonnées de barricades pour empêcher toute circulation automobile. Dans un premier temps, les manifestants s’en sont pris au siège de l’APC d’El-Arrouch. Ils commencèrent par le parking où ils renversèrent puis détruisirent tous les véhicules qui y étaient stationnés. Ils mirent une ardeur particulière à dépecer la Golf d’un vice-président que la population ne semble pas porter en son coeur. Les bureaux sont à leur tour investis et documents et archives volent en l’air avec le renversement de tout le mobilier. Le maire, surpris dans son bureau, aurait été, selon certains témoignages, brutalement molesté.

Dehors, les fumées des pneus brûlés donnent à la ville une image apocalyptique. Le service d’ordre présent sur les lieux a tenté de raisonner les manifestants, qui n’ont rien voulu entendre. Vers 11 h, le siège de la daïra est pris d’assaut puis complètement saccagé et incendié.

Tous les documents administratifs qui s’y trouvaient (permis de conduire, passeports, cartes nationales d’identité… ) ont été jetés par les fenêtres.

Arrivés en catastrophe, les pompiers ont été empêchés d’intervenir au même titre que la police, au courant du malaise qui couvait et qui n’est intervenue que pour tenter de parlementer. Sans résultat du reste.

Certains habitants témoignent qu’à l’origine de cette manifestation, une grave pénurie d’eau qui sévissait depuis plus de 8 mois a été corsée par la décision prise dernièrement par les élus de distribuer des lots de terrain, 228 au total, au profit de privilégiés, à quelques mois de la fin de leur mandat. C’est la goutte qui a fait déborder le vase, car la population ne s’explique pas pourquoi l’APC, qui n’arrive pas à régler un problème d’eau, a été si prompte à régler une affaire de distribution de lots de terrain et avec une rapidité déconcertante ! Le comble, c’est que parmi les lots distribués, 35 lots épars, situés dans des endroits de choix à l’intérieur de la ville, ont été «noyés» dans les 228, pour ne pas trop attirer l’attention. Parmi les heureux bénéficiaires, un élu de l’APW, originaire de la région, et d’autres responsables dont des anciens chefs de daïra, en sus de la quasi-totalité des membres de l’exécutif communal. Ces lots, qui valent beaucoup d’argent, devaient être distribués pour une bouchée de pain au bénéfice de certains. A 12h15, les manifestants ne semblaient toujours pas en démordre puisqu’ils mirent le feu à tous les véhicules déjà mis en piteux état après avoir été renversés et détruits. A 12h45, un groupe de jeunes portant en trophée le fauteuil du président de l’APC sillonnent les rues et ruelles d’El-Arrouch, criant victoire.

Nos tentatives de joindre les différents responsables sont restées vaines.

La colère de la population semble être sans limites. Et d’ores et déjà, des voix s’élèvent pour exiger «une commission d’enquête d’Alger afin de dévoiler les magouilles et la dilapidation des deniers publics qui n’ont jamais atteint un seuil pareil». D’ailleurs, on promet d’étendre le mouvement à toute la wilaya, si d’ici là, aucune mesure concrète et énergique n’est prise par les autorités centrales. Les manifestants accusent les hautes autorités de la wilaya d’être accaparées par leurs propres affaires ailleurs, notamment à La Marsa, où l’on accuse un très haut responsables d’y avoir concentré tous les projets destinés à la wilaya et surtout pour valoriser l’investissement au nom de son fils qui y aurait bénéficié d’un lot de terrain d’une importante superficie.

On soutient même que la pénurie d’eau a été délibérément provoquée afin d’assurer un plan de charges conséquent à des entreprises privées de forage. Seulement, l’ampleur et la gravité de la sécheresse ont dépassé les prévisions et ont faussé tous les calculs.

De toutes les manières, la réaction des autorités face à la furie dévastatrice de la population s’est fait attendre. Des actions localisées sans aucune coordination ont été signalées ça et là, notamment le déplacement inutile d’un député «Ammi Tahar», accompagné du président d’APW, dépêchés en émissaires par les autorités locales et qui n’ont pas réussi à approcher la foule menaçante…

Enfin, et dans la soirée de vendredi à samedi, des manifestants, bloquant l’issue Est d’El-Arrouch, ont interdit le passage à un bus d’estivants de Constantine qui voulait passer à tout prix. Les passagers ont voulu en découdre avec le groupe et une violente rixe s’en est suivie.

Plusieurs blessés ont été dénombrés. Parmi eux, certains ont dû être évacués vers l’hôpital d’El-Arrouch.

Les forces anti-émeutes sont intervenues aux environs de 13h30 pour tenter de disperser les manifestants, qui les ont accueillies à coups de pierres. Face à la résistance qui leur a été opposée, les policiers ont dû avoir recours à l’usage de bombes lacrymogènes. La plupart des manifestants sont allés se réfugier au niveau de la gare ferroviaire, où ils ont tenté d’arracher la voie ferrée, pour être délogés et dispersés par la suite. Une accalmie relative semble s’être installée au niveau de la cité, en fin d’après-midi. Cependant, les différents accès du village demeurent, à l’heure ou nous mettons sous presse, toujours obstrués.

Zaki B.