La capitale bouclée hier pour empêcher la manifestation

Alger : «circulez il n’y a rien à voir»

La capitale bouclée hier pour empêcher la manifestation

Par Florence Aubenas, Libération, 6 juillet 2001

26 eurodéputés pour une commission d’enquête
L a répression en Algérie commence à mobiliser la communauté internationale. Vingt-six eurodéputés, dont Hélène Flautre et Dany Cohn-Bendit, ont lancé, mercredi, un appel pour une commission d’enquête sur la situation en Algérie et pour la suspension des négociations en cours sur l’accord d’association entre ce pays et l’UE. A Lisbonne, l’Internationale socialiste, avait déjà condamné «l’utilisation de la force contre la population algérienne» et réclamé l’envoi d’une commission internationale et d’un représentant spécial de l’ONU en Algérie.

Un barrage. Deux barrages. Sept barrages. Pour qui empruntait hier la nationale 5, axe principal entre la Kabylie et Alger, il était impossible de s’approcher de la capitale. «Tout ce qui roulait et portait une plaque minéralogique de Tizi Ouzou ou Bejaïa était systématiquement fouillé», raconte un boulanger (1). Des policiers en armes, avec chiens et caméras, appuyés par des petits chars de l’armée, bloquent ceux qui transportent un signe «laissant supposer qu’ils vont à la manifestation» prévue à midi dans la capitale: banderole, badge, «et même le drapeau algérien, un comble le 5 juillet, jour de la fête nationale», rapporte un refoulé. A partir de Naciria et Thenia, à une cinquantaine de kilomètres d’Alger, des centaines de voitures se retrouvent engluées, avec à leur bord la grande majorité des 3000 représentants des comités de villages (arch) de Kabylie, qui appelaient à la marche et devaient constituer le gros du bataillon. Vers quinze heures, deux hélicoptères survolent ce qui devait être une manifestation mais restera un embouteillage. «Dispersez-vous. Votre conduite est illégale», hurle depuis le ciel un mégaphone.

Pendant ce temps, sur la place du 1er Mai à Alger, départ théorique du cortège interdit par les autorités, 800 délégués venus des Aurès, de l’Est ou de l’Algérois par d’autres itinéraires, attendent sous les banderoles ballantes. «Si les autres n’arrivent pas, nous n’irons pas déposer nos revendications à la présidence et nous ferons un sit-in», clame l’un. Ce ne sera même pas ça. Les policiers les dégagent. Un des manifestants virtuel s’étrangle: «On était si faibles qu’ils se payaient même le luxe d’être polis, nous servant du: « s’il vous plaît monsieur le délégué, partez ».»

Rien du tout. Au milieu de l’après-midi, la capitale est déserte. Après avoir fait basculer, à coups de provocations, la marche précédente des archs, le 14 juin à Alger, faisant une vingtaine de morts et autant de disparus, les autorités ont cette fois réussi exactement l’inverse. «Elles en ont fait un rien du tout», dit un représentant de Tizi. Alors que les émeutes durent depuis plus de deux mois et demi en Kabylie puis dans l’Est et l’Algérois, avec 120 tués au moins, «tout en espérant cantonner l’agitation à la Kabylie, le message du pouvoir est clair: Circulez, il n’y a plus rien à voir».

Mais, hier, dans les rues d’Alger, de Tizi ou des Aurès, les interrogations tournent d’avantage autour des comités de villages que du soulèvement en général. Surgies dans l’émotion des premiers affrontements entre jeunes et gendarmes en Kabylie, «les arch ont d’emblée été portées aux nues parce que leur première marche à Tizi, le 21 mai, avait rassemblé énormément de monde à la surprise générale», raconte un étudiant d’Akbou. «A ce moment-là, on a mis ce succès à leur compte mais c’était oublier que les gens avaient la rage de défiler, quelle que soit la banderole.» Un autre, professeur à Tazmalt, estime aussi qu’«avant même que les archs aient fait leurs preuves, la presse les a proclamées « l’aile politique » de ce mouvement, où tout le monde a du mal à se retrouver. Mais au lieu d’éclairer les choses, cela les a obscurcies».

Hétéroclite. Structure horizontale, volontairement sans leader ni porte-parole au point qu’aucune délégation n’a répondu cette semaine à l’invitation des députés européens faute de consensus sur les représentants, les archs forment en fait un conglomérat hétéroclite, difficile à cerner, avec des dissidents de tous bords, des notables ou de simples citoyens. Leur seul point commun semble une tranche d’âge: 40 à 50 ans. «Eux-mêmes discutent des jours entiers à huis clos sans se mettre d’accord et quand l’un d’eux finit par parler, les autres disent immédiatement: « cela n’engage que lui »», explique un photographe d’Alger. «En fait, leur principale activité visible est l’organisation des marches. A peine celle-ci dispersée, ils annoncent la prochaine pour le 20 août. Pourquoi pas? Mais où ça va?»

Hier soir, dans les quartiers, en Kabylie ou à Alger, des jeunes recommençaient à se rassembler par petits groupes. «Il y a eu trop de morts pour reculer. On a peur que cela s’arrête et qu’on reparte pour dix ans», explique Madjib, torse nu et bandeau noir. «Emeutier», dit avec mépris l’ENTV, la chaîne publique. «Emeutier, rétorque Madjib, de cette insulte, on a fait notre fierté.» Car, parallèlement aux archs, les jeunes révoltés construisent peu à peu leurs codes, leurs règles. «On n’est plus seulement des chômeurs à la charge des familles.» Un peu partout, ce sont eux qui ont investi les espaces publics désertés par l’Etat. A Tazmalt, «on ramasse les ordures en chantant». A Tizi, «nous les analphabètes, on a surveillé les épreuves du bac». A Akbou, ils gardent l’hôpital. Et des «comités de vigilance» surveillent les immeubles et les magasins contre les raids, pillages et tabassages des gendarmes. Tous, dès qu’ils le peuvent, brandissent des drapeaux algériens, «prise de guerre» dans les assauts contre les mairies. «Chacun essaye d’avoir le plus grand: on veut montrer qu’on n’est pas des autonomistes.»

Tête haute. Mais «nos cérémonies à nous», ce sont les enterrements des victimes, tuées par les gendarmes. A Akbou, le corps de l’un d’eux, exposé dans un stade, a rassemblé plus de dix mille personnes et «des milliers de femmes priaient dans la salle omnisport pour que le sang ne soit pas versé pour rien». L’hymne de Matoub Lounès passe dans les haut-parleurs. Les doigts en V se lèvent. «Ce ne sont plus les cadavres enterrés à la sauvette dans les fosses communes, comme ces dix dernières années. Maintenant, on meurt autrement en Algérie, la tête haute.».

(1) Tous nos interlocuteurs ont été joints par téléphone: Libération n’a toujours pas de visa pour l’Algérie.

 

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