«L’Algérie est ouverte à n’importe quelle tentative de déstabilisation»

Mohand Issad à Tizi Ouzou

«L’Algérie est ouverte à n’importe quelle tentative de déstabilisation»

De notre bureau A. Djamila, Le Jeune Indépendant, 7 mai 2002

Lors de sa rencontre hier avec des journalistes à Tizi Ouzou, le Pr Mohand Issad n’est pas sorti des sentiers battus pour parler de son rapport sur les événements de Kabylie. Accompagné de quelques membres de la commission d’enquête sur les événements du «printemps noir», qu’il a eu à conduire, le professeur de droit a mené une discussion à bâtons rompus, pour lever toute équivoque sur la crédibilité de son enquête. «J’ai été sollicité pour mener une enquête […] Je n’ai pas pu refuser […] Un professeur de droit ne peut pas refuser une mission pour laquelle il n’est pas payé.»

La mission, est cependant perçue par l’orateur comme un défi. «J’ai voulu réhabiliter la société civile et l’université, et prouver que celles-ci sont capables de réagir […] Finir le travail est un grand pas dans un environnement hostile, le reste appartient à la société», a-t-il déclaré avant de mettre en exergue son sentiment infaillible de s’être convenablement acquitté de sa tâche. «Il n’y a d’inachevé dans mon travail que pour ceux qui ne l’ont pas lu […] Nous ne sommes pas naïfs au point de donner au chef de l’Etat un travail inexploitable», a renchéri l’enquêteur qui a expliqué, par la suite, la non-divulgation des noms des commanditaires dans son rapport par souci, dira-t-il, d’éviter des dérapages ou une éventuelle guerre civile. Des noms, par ailleurs qui ont été communiqués au chef de l’Etat, selon M. Issad qui a annoncé : «Si Warren ne sait pas qui a tiré sur le président Kennedy, moi, en revanche, je sais qui a tiré en Kabylie […] Mais je ne l’ai dit qu’à ceux qui devraient le savoir […] Notre but n’est pas de faire la guerre, mais de rapporter les faits et d’être objectifs.» La phase de l’après-rapport et les dispositions prises par l’Etat après les conclusions de la commission d’enquête sont un chapitre qui dépasse les prérogatives du Pr Issad. Celui-ci le confirme en disant : «Cela n’est pas de nos compétences […] On ne m’a pas demandé de jouer au justicier, mais seulement d’enquêter […] Le rétablissement de la justice ne relève pas de mes prérogatives.» A la question de savoir s’il n’a pas l’impression d’avoir été floué ou dupé, l’orateur dira que ce sentiment est à écarter. «Le chef de l’Etat a pris un engagement vis-à-vis du peuple [… ] Je ne me considère pas trompé.» S’agissant de la commission d’enquête parlementaire, il dira : «Je ne peux avoir de méchanceté à son égard [enquête parlementaire], on ne sait pas comment les enquêteurs ont travaillé.»

Sur la rumeur faisant état d’une «médiation» visant à trouver une issue à la crise en Kabylie, le Pr Issad, qui n’a pas nié avoir pris attache avec les délégués du mouvement citoyen, a expliqué que le mot ne convient pas. «Il s’agit d’une offre de service ou d’une mise à disposition d’une équipe d’enquête pour contribuer au rétablissement de la paix en Kabylie […] C’est une initiative venue d’amis qui m’ont contacté pour me dire de ne pas rester les bras croisés devant une région qui flambe.» Les arrestations opérées contre les délégués des aârchs ont été, elles aussi au centre du débat avec le responsable de la commission d’enquête indépendante. Issad, qui a insisté sur le cachet amical de sa visite dans «sa propre région» (il est originaire d’Ath Ouacif), a rejoint le collectif d’avocats en disant : «Je n’ai pas vu de dossier […] mais les 400 arrestations permettant de douter sur la culpabilité des détenus [… ]» Pour lui, le problème de la justice est «national [….] et les incidents récents dans les prisons sont un signe révélateur de malaise […] C’est leur façon à eux [prisonniers] de protester contre leur détention préventive […]».

Quant à l’assassinat de Guermah Massinissa, première victime du «printemps noir», dont tout le monde accrédite la thèse d’un «assassinat planifié», l’orateur a indiqué : «L’incident en lui-même non, mais la suite oui […] Il a été (l’incident) récupéré et exploité […] L’auteur de la bavure n’est pas en mesure de jouer un rôle déclencheur.» Le conférencier exprimera par ailleurs son inquiétude sur la fragilité du pays.

«La Kabylie flambe […] Le pays échappe à la raison et au bon sens, l’Algérie est ouverte à n’importe quelle tentative de déstabilisation», a-t-il conclu. A. D.