« Les problèmes, il faudrait que nous les réglions entre nous »

Entretien avec Abdou Benziane, chroniqueur à « La Tribune » et au « Quotidien d’Oran »

« Les problèmes, il faudrait que nous les réglions entre nous »

Propos recueillis par Florence Beaugé, Le Monde, 14 février 2001

JOURNALISTE réputé en Algérie pour ses chroniques, qu’il signe sous le nom d’Abdou B., Abdou Benziane a été par deux fois directeur de la télévision algérienne au début des années 1990. Dans les colonnes de La Tribune et du Quotidien d’Oran, il s’exprime de manière très libre sur la société algérienne et ses dirigeants.

Comment réussissez-vous à travailler faute, souvent, d’éléments d’information fournis par le régime?

Alger est devenue la capitale mondiale de toutes les rumeurs, tant la communication officielle du pouvoir brille par son incohérence, son archaïsme et sa fermeture à l’égard de la société, et de la classe tout entière. Il ne s’agit pas d’une opacité organisée, « scientifique », comme l’ont mise au point beaucoup de régimes dictatoriaux, du style Franco ou Pinochet. Il s’agit plutôt d’une incompétence crasse en matière de gestion d’un processus de démocratisation chaotique et d’une conduite médiatique surréaliste! Dans ce contexte, la rumeur prend le relais de l’information, sur fond de « complotite » permanente, et, ce qui est à mon avis très grave, c’est que les problèmes politiques, économiques, sécuritaires de l’Algérie sont pris en charge par les médias audiovisuels étrangers. Je ne pense pas seulement aux médias français, mais aux télévisions basées dans le Golfe, comme Al Jazirah, ou au Liban, en Egypte, etc. En tant que journaliste, je me sens humilié de voir le travail d’investigation – valable ou non – de ces médias, en lieu et place des médias algériens. Humilié aussi de constater que les élus algériens, les journalistes, les élites, ceux qui sont supposés faire l’opinion, apprennent par la presse étrangère la parution de tel ou tel livre, de telle ou telle tribune sur leur propre pays, et n’y ont pas accès. Ce n’est pas le contenu de ces écrits qui me gêne – chacun est libre d’écrire et de faire éditer ce qu’il veut -, c’est le fait que je doive me contenter de comptes rendus parus dans la presse ou à la télévision, faute de pouvoir me procurer les originaux.

Comment avez-vous réagi à l’interpellation du gouvernement français par dix intellectuels, la semaine dernière dans Le Monde?

Ma position est simple: les intellectuels français ont le droit et le devoir de s’exprimer en France, cela ne me choque pas. L’intelligentsia française a d’ailleurs une longue tradition d’engagement politique, à droite comme à gauche. Et parmi ceux qui ont interpellé M.Védrine, il se trouve des personnalités qui ont milité autrefois pour l’indépendance de l’Algérie, comme Pierre Vidal-Naquet. Ces figures sont de mon point de vue respectables et respectées, et on ne peut pas les suspecter de nourrir de la haine envers les Algériens. Certains s’évertuent, ici, à tenter de « lyncher » ces intellectuels, ce qui ne m’étonne pas tout à fait. Il y a en Algérie une tradition très complexe d’intolérance et de méfiance envers les intellectuels, qui date de la guerre de libération. Selon les périodes, certains sont diabolisés puis réhabilités. Ça a été le cas de l’écrivain Rachid Boudjedra, notamment, ou de l’historien Mohamed Harbi. Cela dit, je ne me sens pas obligé d’épouser la totalité des thèses des intellectuels qui ont signé la pétition, mais je m’opposerai toujours à ce que l’on fasse taire un intellectuel, en Algérie, en France ou ailleurs. Ce serait le début de l’inquisition.

La crise algérienne est de plus en plus commentée à l’étranger. Que pensez-vous de cette internationalisation?

Ce phénomène d’internationalisation rampante ne date pas d’aujourd’hui. Il y a déjà eu des pressions économiques, politiques, celles de parlementaires européens, de l’ONU, des ONG, etc. Pour nous, Algériens, c’est de l’ingérence, et nous n’en voulons pas. Les problèmes algériens, il faudrait que nous les réglions entre nous, de la manière la plus transparente et la plus démocratique qui soit, ce dont nous sommes capables. D’une manière générale, cette internationalisation de la crise algérienne, qui vise semble-t-il une institution-clé du pays – l’armée nationale -, nous inquiète.

Qu’est-ce qui vous choque: les actes reprochés à l’armée algérienne, ou le fait qu’ils soient dénoncés par des étrangers?

J’avoue que cela me gêne que l’armée de mon pays soit « jugée » à l’étranger car, s’il devait y avoir un déballage et un débat (le plus large possible), ce serait aux Algériens de les mener, y compris avec l’armée. Jeter le bébé avec l’eau du bain, nous ne le voulons pas: une éventuelle déstabilisation de l’armée est inacceptable car elle serait extrêmement dangereuse pour le pays, et pour tout le Maghreb.
« Mais ma position est qu’à l’étranger, gouvernement, intelligentsia, médias peuvent dire ce qu’ils veulent. Ils l’ont fait pour la guerre d’Algérie, le Vietnam, sur le Chili, sur Pol Pot, c’est une tradition qui ne me gêne pas et qui, à la limite, me rend un peu jaloux! Mais, ce qui est déterminant, c’est ce qui se dit et ce qui se fait chez moi, ce qui ne veut pas dire que je sois sourd et aveugle à ce qui se dit à l’étranger sur mon pays.

Est-ce que des révélations comme celles du lieutenant Souaïdia, qui a été vu et entendu en Algérie sur plusieurs chaînes de télévision étrangères, sont prises en compte ou rejetées par la population algérienne?

Il est impossible de mesurer ici, comme en France, ce que pense la population. Personne ne peut parler en son nom, mais il est certain que ce type de propos perturbe, dérange et crée de l’angoisse chez les gens. Ils se posent des questions et je pense que ce type d’accusations ne pourra que s’ancrer et se multiplier du fait que la crise s’éternise. Tout cela s’alimente des massacres qui continuent, de la dégradation sociale, de l’opacité dans le champ économique, ainsi que de la paupérisation des classes moyennes. »

 

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