« Le panel a minoré la question des droits de l’Homme »

« Le panel a minoré la question des droits de l’Homme »
PATRICK BAUDOUIN

El Watan, 27. Septembre 1998

La publication du rapport de la mission d’information de l’ONU conduite par Mario Soares a donné à des commentaires assez critiques de la part des organisations non gouvernementales.

Qu’est-ce qui fonde la FIDH (Fédération internationale des droits de l’hommme) à affirmer que la mission d’information de l’ONU sur l’Algérie a signé «un chèque en blanc» au gouvernement algérien et que son rapport est «partial» ?

C’est vrai que nous sommes déçus par le contenu et les conclusions du rapport de la mission onusienne, non pas parce que tout est mauvais dans ce rapport, mais parce qu’involontairement peut-être, ses auteurs conduisent à donner une vue qui nous semble très partiale et partielle de la situation algérienne. Dans ce rapport, on sent que les auteurs ont constamment à l’esprit le danger, réel bien entendu, du terrorisme en Algérie. Nous pensons qu’il est juste, et je dirai que c’est la moindre des choses que de condamner ce terrorisme et l’idéologie fanatique qui est invoquée dans certains cas pour en justifier l’usage. C’est une notion que les auteurs du rapport prennent prioritairement en compte. C’est effectivement une donnée minimum qu’il faut présenter. De même, les auteurs du rapport nous disent qu’on ne peut pas renvoyer dos à dos les agissements des terroristes et les violations commises par les forces de sécurité ou les exactions des milices. Ce n’est pas ainsi qu’il faut poser le problème. Il ne s’agit pas de mettre sur un pied d’égalités les violations des droits de l’homme qui peuvent être imputables aux autorités et les actes barbares des terroristes, de telle manière que la responsabilité des uns pourrait dédouaner celle des autres.

Quand les ONG des droits de l’homme renvoient les actes terroristes aux dépassements et excès des services de sécurité et mettent les uns et les autres en équivalence, quand elles émettent des doutes sur les auteurs des massacres, ne dédouanent-elles pas le terrorisme intégriste ?

Je parle pour la FIDH. Présenter les choses de cette manière, c’est nous faire un procès très injuste. Nous condamnons les agissements des terroristes. Nous reconnaissons le droit et même le devoir des autorités algériennes de poursuivre, juger, réprimer et condamner le terrorisme et les terroristes. Nous sommes sans aucune réserve pour la reconnaissance de la responsabilité pénale, individuelle des terroristes qui doivent répondre de leurs actes comme n’importe quel citoyen qui se livre à de telles atrocités. Mais une fois ce problème posé, reste à voir précisément, pour vaincre ce terrorisme, comment les autorités algériennes elles-mêmes se comportent, car il y a une autre responsabilité qui est cette fois la responsabilité de l’Etat algérien vis-à-vis d’abord de ses propres citoyens, pour leur assurer le droit à la vie et le droit à la sécurité et aussi la responsabilité internationale de l’Etat algérien qui a souscrit à des engagements. Nous constatons qu’il y a des arrestations arbitraires, l’usage de la torture et des mauvais traitements, des centres de détention qui ne sont pas officiellement reconnus, des exécutions sommaires extrajudiciaires, des disparitions dont l’existence est maintenant reconnue par les autorités algériennes et des exactions des milices qui sont aujourd’hui légalisées.

Mais le rapport de la mission de l’ONU relève tout cela ; en quoi est-il «partial» et «partiel», comme vous l’affirmiez tout à l’heure ?

Le rapport de l’ONU parle de tout cela mais de manière minorante. Il évoque les violations des droits de l’homme mais avec une certaine compréhension. La mission dit qu’il y a, d’un côté, le terrorisme et, de l’autre, les violations commises par les autorités algériennes, mais ajoute tout de suite qu’elle se refuse à les placer sur le même plan. Et c’est là où ce discours est ambigu parce que cela contribue à dire que pour parvenir à une certaine fin, qui est l’élimination du terrorisme, on est compréhensif, et que même si on condamne les moyens utilisés pour réprimer le terrorisme, et quelle que soit leur gravité, ils ne sont pas de même nature que les actes terroristes. C’est très pernicieux.

La majorité des Algériens, tout en réprouvant les dépassements dans la lutte légitime contre le terrorisme, désigne pourtant sans équivoque le terrorisme intégriste comme responsable des crimes contre la population.

Je n’ai pas tout à fait le même sentiment que vous. Bien sûr, la population algérienne a peur du terrorisme islamiste, mais à travers les contacts que j’ai pu avoir en allant deux fois en Algérie, j’ai rencontré beaucoup de gens qui ont peur aussi du comportement des forces de sécurité et des milices. Je pense que la peur n’est pas une peur à cible unique. Nous disons que pour combattre ce terrorisme, il ne faut pas utiliser des moyens, quel que soit le degré de comparaison, assimilés au recours à la violence qu’utilisent ces terroristes.

Que répondez-vous aux reproches qui vous sont faits de vous être départis d’une position de stricte neutralité ?

Ce n’est pas la première fois que ce propos m’est tenu. J’ai aussi entendu beaucoup de victimes, et je pense en particulier aux familles de disparus qui remercient les ONG telles que la FIDH de mener une action pour dénoncer les abus des forces de sécurité. J’ai aussi entendu d’autres me dire qu’en dénonçant les exactions des forces de sécurité, on se rangeait du côté des terroristes. Il y a le terrorisme, il faut le prendre en tant que tel, il y a les exactions : ce sont deux niveaux de responsabilité différents, mais il faut comprendre qu’une fois qu’on a dit qu’on condamne le terrorisme, se pose la question de la meilleure façon d’y remédier. Nous, nous pensons que la solution passe par un Etat de droit et non un Etat qui utilise des méthodes de répression basées sur des violations graves et systématiques des droits de l’homme.

Il y a des procès organisés par les tribunaux dans plusieurs villes…

Il y a des procès, oui, mais est-ce que ce ne sont pas des procès, pour reprendre l’expression d’avocats algériens, du menu fretin ? Les vrais responsables, le plus souvent, on ne sait pas qui ils sont. Les choses ont atteint un tel degré de complexité et d’opacité que nous pensons qu’il faudrait un peu éclaircir les choses. Nous avons des doutes, des interrogations, des questions. La mission onusienne là-dessus n’apporte pas de réponses. Vous m’avez demandé tout à l’heure si je mettais en doute la crédibilité des membres de la mission. Non. Je dis simplement que c’est une mission qui a été faite par des politiques, une mission d’information, et qu’en tant que politiques, ses membres sont forcément sensibles à des aspects que je qualifierai de façade, par exemple le fait qu’en Algérie il y ait eu des élections présidentielle, législatives, municipales… Ils sont sensibles à cette présentation qui est faite. Le problème est qui gouverne en Algérie, qui détient le pouvoir ? Est-ce que ce sont les membres issus des élections ou un petit nombre de militaires ? Je pense qu’à mission politique réponse politique et donc minoration de la prise en considération d’éléments plus techniques sur le plan des droits de l’homme.

Vous n’avez pas que des interrogations. Vous êtes très souvent affirmatifs. Par ailleurs, pourquoi est-ce que tout ce qui ne vient pas accréditer vos assertions, vous le considérez comme non fiable, comme de la manipulation… ?

C’est l’interprétation que vous faites de nos positions. Ce n’est pas du tout une attitude systématique a priori. Nous posons des questions, nous avons des interrogations et tant que nous n’avons pas de réponse nous les maintenons.

Est-ce que seule la LADDH (Ligue algérienne de défense des droits de l’homme) est membre de la FIDH ?

La LADH (Ligue algérienne des droits de l’homme) est également membre. Mais la première est affiliée, la seconde est correspondante. C’est statutaire, seule la première ligue qui demande à être agréée est affiliée.

Quelle est la différence entre les deux statuts ? Est-ce que les deux participent aux délibérations, par exemple ?

Aux élections aux congrès par exemple, ce sont les ligues affiliées qui votent, mais les différences sont minimes dans la pratique, et dans certains cas, on a des ligues correspondantes avec lesquelles on travaille beaucoup plus qu’avec les ligues affiliées.

Et en ce qui concerne l’Algérie, avec laquelle des deux ligues travaillez-vous le plus ?

Je ne répondrai pas à cette question. On essaie, autant que faire se peut, de travailler avec les deux ligues.

Nadjia Bouzeghrane

  

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