Un procès au secours de l’histoire

Le général algérien Nezzar poursuivait Habib Souaïdia en diffamation. Les débats ont enfin permis aux victimes d’être entendues.

Un procès au secours de l’histoire

Fatiha Talahite, Libération, 09 août 2002

Du 1er au 5 juillet s’est tenu à Paris un procès historique. Une plainte du général algérien à la retraite Nezzar contre le sous-lieutenant Souaïdia fournit l’occasion de se pencher sur l’un des drames les plus tragiques et les plus méconnus de notre époque : tragique, par le caractère massif et la gravité des crimes ainsi que par l’ampleur de ses conséquences pour tout un peuple ; méconnu car, bien que tous ces faits soient familiers à ceux qui observent la scène algérienne depuis plus de dix ans, les causes, les responsabilités, ainsi que l’enchaînement réel des événements restaient ignorés du grand public auquel est servie une version inouïe, qui, confrontée aux faits dans la rigueur et la solennité d’un prétoire, ne tient pas. C’est le grand mérite de ce procès que de l’avoir montré.

Dans l’immédiat, il y a eu la satisfaction, pour les centaines de milliers de victimes (qui ont été torturées, humiliées, ont perdu les leurs, sont à la recherche de disparus, sont encore dans les centres de détention et de torture, vivent dans la terreur en Algérie ou dans la douleur de l’exil) de voir le général-major rendre des comptes devant une juridiction. C’est un début de reconnaissance de leur souffrance, de leur humanité : Nezzar à égalité avec Souaïdia devant la justice (alors qu’en Algérie il est au-dessus de la loi) devant répondre selon des règles qui excluent la violence et l’insulte, à des militaires dissidents, des hommes politiques dont il ne reconnaît pas la légitimité, des civils qu’il méprise. Quant à ceux qui sont venus le soutenir et ont l’habitude de faire taire leurs adversaires par l’invective, la pression et la menace, ils ont dû tout écouter sans broncher.

Mais surtout, il s’est passé quelque chose d’inestimable au sein du public et parmi les témoins : pendant cinq jours, nous avons pu nous retrouver autour d’une période taboue, en voir les acteurs, écouter leurs récits, revivre des moments que nous avons partagés et que nous portons comme un fardeau que nous n’avons jamais trouvé à qui confier, où le déposer. Qui parmi nous n’a pas éprouvé ce sentiment d’impuissance, d’écrasement, de dépossession lorsque, voulant évoquer l’horreur dont il fut témoin ou victime en Algérie, les mots, les images lui manquèrent ; lorsque, tenaillé par le devoir et l’urgence de témoigner, il s’est trouvé démuni, sans preuves face à des interlocuteurs sceptiques ?

Qui n’a ressenti le manque cuisant d’un cadre de référence au sein duquel son témoignage prendrait sens, un lieu où sa parole pourrait signifier, être entendue et reconnue ? Car l’une des spécificités du système algérien (et de tous ceux qui lui ressemblent) est de s’employer à détruire systématiquement tout référent. C’est cela le déni qui caractérise les crimes contre l’humanité et les génocides, ces crimes à grande échelle qui sont le fait des pouvoirs en place, eux qui ont tous les moyens d’en effacer les traces : faire disparaître les témoins, les réduire au silence par la terreur ou la liquidation, modifier les lieux, nier des faits massifs en ne laissant aucun survivant, bref, faire en sorte que l’on ne puisse plus se rapporter à rien pour parler de ces événements, que rien ne subsiste pour pouvoir en témoigner. Et les remplacer par d’autres événements montés de toutes pièces qui n’ont jamais eu lieu, inventer des témoins pour des faits qui n’ont pas existé, produire des preuves falsifiées marquées du sceau de l’administration et de la justice placées sous leur contrôle. Seuls les pouvoirs peuvent faire cela. Et s’appuyer sur de puissants réseaux médiatiques, diplomatiques, politiques pour diffuser leur version à travers le monde, pénétrer de nombreux milieux où l’imposer comme évidente, incontestable. Ce dispositif vise à dévaluer toute parole hors de contrôle : si elle n’est pas d’emblée étouffée dans l’oeuf (comme ce fut le cas pour des dizaines de victimes), elle sera détournée, noyée dans d’autres significations, enserrée dans de puissantes simplifications médiatiques. Loin des lieux du drame, dans un contexte sur-idéologisé, le récit d’événements tragiques devient simple point de vue parmi d’autres : encore une forme du déni. Ramenés au statut d’opinions, les faits se banalisent. Ils s’estompent derrière les images spectaculaires et finissent par leur céder la place.

Le procès a eu lieu dans une enceinte où les images n’ont pas le même impact. Soumises au rituel froid de l’audience, étudiées, décortiquées, leur effet spectaculaire est désamorcé. Le procès donne une autre dignité aux faits : il les fait advenir à la légalité. Un tribunal a le devoir d’écouter avant de juger et de condamner. La justice doit d’abord instruire le procès. Ainsi, elle a le pouvoir de rétablir l’ordre des choses que les médias et les discours politiques ont inversé. Et ceci, quel que soit le jugement. Car il est somme toute secondaire de savoir s’il y a eu ou non diffamation. L’essentiel est que les gens ont témoigné, sous serment, on a dû les entendre jusqu’au bout, les avocats de la partie adverse ont pu les interroger à loisir. Le grand acquis de ce procès est de nous avoir permis de commencer à établir un certain nombre de faits, d’en faire le récit, de les recouper, de les situer dans un tout cohérent. En brisant le cloisonnement des lieux et des contextes dans lesquels ont été vécus ces événements (armée, camps, prisons, université, monde du travail, milieu politique et associatif, etc.), en confrontant les témoignages, le procès a révélé des convergences, des similitudes troublantes, des concordances qui autorisent à écarter l’hypothèse de simples bavures et confirment le caractère systématique, organisé, méthodique des crimes.

Le procès inscrit les faits, les qualifie, les sanctionne. Il libère un espace où d’autres pourront venir témoigner, trouver place où déposer leur parole, où elle pourra être entendue, faire écho à d’autres, prendre et donner sens. De toute façon, il n’est pas fini. Il faut le voir comme le moment inaugural d’un long procès, une étape vers l’élucidation de ce qui nous est arrivé. Mis à nu l’espace de quelques jours, le pouvoir militaire va réagir violemment pour éloigner les projecteurs de ses points névralgiques et les orienter vers des leurres. Attendons-nous à une vaste offensive pour effacer les marques du procès, dévaluer ce qui s’y est dit, réoccuper le terrain et revenir auprès de l’opinion occidentale avec des montages destinés à la terrifier et à la rassurer, à l’horrifier et à la séduire : il s’agira de marteler les menaces auxquelles elle est sensible et s’offrir à nouveau comme le garant de sa tranquillité et de sa bonne conscience. Quant au pouvoir, il y a longtemps qu’il n’essaie plus de se présenter aux yeux des Algériens avec un visage humain, qu’il a opté pour la politique de la terreur.

Fatiha Talahite est chercheuse au CNRS.

 

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