Procès K. Nezzar / H. Souaidia : Presse française du 3 au 5 juillet 2002

L’armée algérienne devant la justice française

« Pas un homme politique correct, que des illettrés »

A l’audience, le général Nezzar regarde défiler des ex-ministres

Par Florence AUBENAS, Libération, mercredi 03 juillet 2002

« Objectivement, l’armée était l’alliée des démocrates. C’est grâce à elle que nous avons pu tenir. » Ali Haroun, ex-ministre

En Algérie, les hommes politiques existent. Physiquement en tout cas. La preuve : ils ont défilé hier devant la 17e correctionnelle de Paris. Tous ont la même façon de se présenter. Ils tissent longuement, comme des lauriers, leurs années d’exil et de prison, leur opposition au pouvoir algérien ou leur traversée du désert. Devenus ministres ou hauts fonctionnaires, les voilà qui s’excusent : on leur a proposé, « im posé », dira l’un d’eux… Pour conclure, tous se tournent vers le général Khaled Nezzar, l’un des hommes forts du régime algérien, en faveur duquel ils viennent témoigner pour l’assurer de leur vibrant soutien. Et Nezzar, qui bâille sans écouter, pense sans doute : « Quel cheptel ! » C’était son commentaire sur la classe politique algérienne, à Hélène Flautre, députée européenne en visite à Alger.
Ce haut gradé attaque pour « diffamation » l’officier Habib Souaïdia, auteur d’un livre sur les exactions de l’armée en Algérie, pour avoir entre autres affirmé sur TV5 : « Cela fait dix ans qu’il n’y a pas de président, il n’y avait que des généraux (…). Ils ont tué des milliers de gens pour rien (…). Il faut les juger. » Dans ce premier procès sur les responsabilités dans cette sale guerre, la cour a fait hier un étrange voyage dans l’exercice du pouvoir en Algérie.
Décrets. Le cadre, c’est le début des années 90, lorsque le FIS vole de victoire en victoire. Sid Ahmed Ghozali est nommé chef du gouvernement en juin 1991. Il signe un décret, pour les assignations à résidence, un autre étendant les pouvoirs de l’armée, un troisième qui interdit des publications. Son ministre de la Défense, c’est Nezzar. A l’Intérieur, c’est Larbi Belkheir, autre général. « On aurait pu rester dans l’Histoire comme ceux qui ont été démocrates jusqu’au bout. Mais laisser le pouvoir aux islamistes, c’était laisser tomber l’Algérie. L’armée était le seul rempart contre l’obscurantisme », dit Ghozali à l’audience. Une autre mesure crée des centres de déportation où furent détenues 15 000 personnes. « Vous assumez cela aussi ? », demande Antoine Comte, l’un des avocats de la défense. Ghozali mollit. Dans ses yeux passe le spec tre de cette autre plainte pour « torture » qui vient d’être déposée à Paris contre Nezzar par six Algériens, dont certains furent internés dans ces centres. Témoigner en faveur d’un général, certes. Mais se retrouver demain avec lui dans un box est autre chose. Et Ghozali se tait.
Elections annulées. Quand le FIS remporte le premier tour des législatives fin 1991, les élections sont annulées. Mais Chadli doit partir. Dans ses Mémoires, Nezzar écrit que la lettre de démission de Chadli fut rédigée par un autre général. Dans le hall du palais de justice, le capitaine Chouchène, lui aussi témoin mais pour Souaïdia, raconte comment l’officier de protection de Chadli est venu le trouver après son départ. « Il m’a dit : « On l’a fait sortir comme un chien. » Ce gradé portait le jogging du Président et la seule chose qui le préoccupait était de savoir s’il lui allait bien. » Le pouvoir est con fié au HCE, un haut comité civil et militaire. Ali Haroun, témoin de Nezzar, en fait partie : « Objectivement, l’armée était l’alliée des démocrates. C’est grâce à elle que nous avons pu tenir. » A moins que ce ne soit l’inverse. Dix ans, 200 000 morts plus tard, les mêmes galons tiennent le pouvoir. Tout le reste n’est que politique. Et, comme l’a lancé Nezzar, « pas un homme politique correct, que des illettrés ».

—————————–
LEMONDE.FR | 04.07.02 | 20h52

La plainte contre le général Nezzar est classée sans suite

Le parquet de Paris a motivé sa décision par « l’absence d’élément grave ou concordant reposant sur le général Nezzar au regard de cette plainte ».

Le parquet de Paris a classé sans suite, jeudi 4 juillet, une plainte déposée le 28 juin à Paris par neuf Algériens contre l’ancien ministre de la défense algérien, Khaled Nezzar, pour tortures et traitements cruels, inhumains et dégradants. Le parquet a motivé sa décision par « l’absence d’élément grave ou concordant reposant sur le général Nezzar au regard de cette plainte ».
M. Nezzar, ancien homme fort du régime algérien lors de l’interruption du processus électoral en 1992, assiste, depuis lundi, au Palais de justice de Paris, au procès en diffamation qu’il a intenté à un ancien sous-officier de l’armée algérienne, Habib Souaïdia, auteur du livre La Sale guerre. Des plaintes précédentes déposées pour les mêmes motifs en avril 2001 contre M. Nezzar ont, depuis, été classées sans suite par le parquet de Paris.
La plainte déposée vendredi 28 juin était fondée sur la convention contre la torture de 1984. La France, qui a signé cette convention, a, de plus, introduit dans son droit une disposition selon laquelle peut être poursuivie et jugée, si elle se trouve en France, toute personne coupable de tortures au sens de la convention. Il restait au parquet deux possibilités : soit le classement sans suite, soit l’ouverture d’une information judiciaire nominative contre le général Nezzar, la France n’étant compétente au regard de ces plaintes que par la présence du général Nezzar sur le territoire national.
Selon les plaignants, M. Nezzar a eu, jusqu’en 1994, les prérogatives d’un « super-chef d’Etat », et c’est « sous sa direction que fut appliquée la politique de répression systématique des opposants, et notamment du FIS (Front islamique du salut, dissous). C’est sous sa direction encore que continuèrent à être commis de façon massive des crimes de torture ». Parmi les plaignants figurent plusieurs des personnes qui avaient déjà déposé plainte en avril 2001, dont les membres d’une même famille, ainsi que Lyez Laribi, un étudiant ayant passé plusieurs années en prison en Algérie, une expérience qu’il raconte dans un livre intitulé Dans les geôles de Nezzar.

DES TÉMOIGNAGES POIGNANTS
Plusieurs victimes des islamistes ou des militaires algériens ont témoigné et raconté leurs drames, jeudi, lors du procès d’Habib Souaïdia. Avant le témoignage-surprise, jeudi, de Hocine Aït Ahmed, chef du plus ancien parti algérien d’opposition, la salle a été bouleversée par le récit d’un homme de 32 ans, Abdelramane Mosbah.
Cet ancien étudiant à l’Institut d’études islamiques d’Alger, qui jure n’avoir « jamais été dans un groupe terroriste », a pourtant été arrêté et torturé par l’armée en 1992, sans procès. En larmes, il raconte les 40 jours passés dans des locaux de la gendarmerie d’Alger, dans un bâtiment « face à l’état-major des forces armées » où il était quotidiennement forcé à garder au fond de la gorge un chiffon constamment imbibé d’eau. « C’est comme si l’on coulait. L’eau vous rentre de partout dans les narines, dans la gorge, dans les poumons. Jusqu’à l’évanouissement (…). J’e n’aurais jamais cru que j’allais vivre, avoir un jour une femme, des enfants », a crié le jeune homme, incapable de ralentir le flot de paroles qui le submerge. Fils d’un haut responsable de la magistrature algérienne, Abdelramane Mosbah dit avoir eu « de la chance » : il a été finalement libéré.
Le fils de Nassera Dutourt, lui, n’a pas eu cette chance. Porté disparu depuis le 3 janvier 1997, il a, selon sa mère, été arrêté et tué par l’armée. Elle raconte son calvaire pour le retrouver : les va-et-vient entre les différentes autorités, l’ironie de certains responsables – « votre fils, il s’est volatilisé Madame », « il a dû aller suivre des minettes à Oran » -, l’insupportable absence. Elle s’adresse au général Khaled Nezzar, ancien ministre de la défense et instigateur de ce procès : « Savez-vous ce que c’est de ne pas savoir où est votre fils ? Rendez-nous nos enfants, c’est tout ce qu’on demande ! »

« LE COUP D’ÉTAT » DE M. NEZZAR
Hocine Aït Ahmed, 76 ans, chef du plus ancien parti algérien d’opposition, le Front des forces socialistes (FFS), a, pour sa part, reproché à Kahled Nezzar d’avoir effectué « un coup d’Etat » en interrompant le processus électoral algérien en 1992. « M. Khaled Nezzar, vous avez fait le coup d’Etat ! La façon dont tout ça c’est déroulé, c’était un vrai coup d’Etat. Et c’était une catastrophe », a dit le chef du FFS.
Aux témoins cités par la défense de Habib Souaïdia, ont fait écho ceux venus parler pour le général Nezzar et qui ont raconté l’incroyable violence des islamistes. Haj Haci Atikan, née en 1981, avait raconté, mercredi, comment son père a été « égorgé en plein jour » sur la place de son village par les membres d’un groupe armé, qui ensuite sont venus l’enlever avec sa sœur pour la conduire dans un maquis. « Ils nous ont emmenées dans la forêt et ils nous ont violées. Ensuite ils nous ont pris à leur service : on faisait le ménage, on faisait à manger », raconte la jeune femme, les yeux pleins de larmes. Parvenant finalement à prendre la fuite, les deux sœurs ont été prises en charge par des militaires. « C’est grâce aux militaires que nous avons été sauvées. Les autres, ils ont gâché notre vie », dit-elle.
Avec AFP et Reuters

———————————-

L’armee algérienne devant la justice française

« Le GIA est une création des services de sécurité »

Témoignage accablant d’un ancien officier algérien, hier, contre le général Nezzar.

Par Florence AUBENAS, Libération, jeudi 04 juillet 2002

ll faut pouvoir le dire pour la première fois devant une cour de justice, à visage découvert, avec ce calme presque effrayant. « Notre missionétait de casser le FIS, l’infiltrer, le disloquer, attribuer des actions violentes aux islamistes. Le GIA est une création des services de sécurité
algériens. » Mohamed Samraoui, colonel de la toute-puissante sécurité militaire réfugié en Europe, incarne sans doute ce moment précis, hier, où le procès en diffamation contre Habib Souaïdia a basculé. Oublié les politesses, les subtilités politiques ou la question de savoir si Souaïdia, ex-officier qui dénonce les exactions de l’armée dans son livre la Sale Guerre, a volé ou non une voiture en 1995. L’audience vient d’entrer au coeur des ténèbres du pouvoir algérien. Et tout se déverse en quantité démesurée devant le tribunal : l’argent par milliards de dollars, la violence par centaines de milliers de morts, l’opacité partout. En face, seul, le général Khaled Nezzar qui a déposé la plainte.

Méthode. Benthala d’abord, plus de 400 civils massacrés le 23 septembre 1997 aux portes d’Alger, à proximité de plusieurs casernes. Pas un soldat n’interviendra avant la fin de la tuerie. Pas une arrestation. Pas une enquête. Cela, nul ne le conteste, pas même l’armée. A la barre, Hamid Bouamra, témoin de Nezzar, se présente comme « chauffeur à Benthala ». En fait, on apprend qu’il dirige un « groupe de légitime défense », ces civils armés travaillant avec les militaires. Bouamra se lance : « L’armée est intervenue tout de suite. » Dans une salle qui oscille entre rire et gêne, unétudiant algérien soupire. « Celui-là, il a mal appris sa leçon. » Quant aux assaillants, Bouamra en est sûr. « Je les ai vus : des voisins devenus terroristes. » Nesroulah Yous, rescapé du massacre, auteur de Qui a tué à Benthala ?, se fâche : « Mais tu n’y étais pas ce soir-là. Tout le monde t’a remarqué dans un restaurant. » Nezzar ne cille pas.

En Algérie, « violence et manipulation » étaient une tactique du pouvoir, explique l’officier Samraoui. Dès 1991, alors qu’il n’y avait pas encore d’actions armées, « nous avions fait la liste de 1 100 islamistes dangereux. Aucun d’entre eux n’a été arrêté, mais des milliers de gens l’ont été à tort et à travers. Torturés, exécutés. On cherchait à radicaliser le mouvement. » Puis il y eut « des infiltrations, la création de faux groupes ». Les GIA par exemple. « Tous les officiers qui se sont opposés au général Lamari ont été abattus par les GIA, tous ceux qui en étaient proches n’ont pas eu uneégratignure. Ceux qui revenaient d’Afghanistan, on les connaissait. Ils
prenaient tous le même vol par Tunis, 50 % moins cher. Dès qu’ils atterrissaient à Alger, ils étaient pris en main. Ce n’était pas une tolérance, mais une méthode de travail. » Le général Nezzar se lève. Calme, presque poli. « Tout à fait d’accord avec Samraoui. Les infiltrations et les coups de Jarnac, c’est partout. » Samraoui s’étonne : « Mais les assassinats quand même, mon général… » L’autre balaye d’un geste. Poursuit : « 15 000 disparus, passons. Mais dire que le GIA est une émanation des services, là,ça va trop loin. »

Corruption. Le général va se fâcher plus tard, quand tout paraît s’être calmé. Omar Benderra, ex-dirigeant de la Banque nationale algérienne, explique la faillite d’un pays. « Clé de voûte, le pétrole permet de faire l’impasse sur la production. Ne reste plus que le secteur des importations, qui s’alloue de façon médiévale à des familles du pouvoir, sans aucun bilan : à l’un les céréales, à l’autre le sucre. 30 à 40 généraux sont autorisés à faire des affaires. 4 ou 5 sont les grands détenteurs financiers. » Un avocat de la défense : « Y rangez-vous Nezzar ? » « Incontestablement. » Là, le général explose. Dévide en hurlant, pour prouver qu’il n’est pas corrompu, tous les grands projets auxquels il s’est opposé. « Et qui ne sont donc pas réalisés. »Comme s’il fallait une preuve du contrôle de l’économie par les généraux.

————————–

Hocine Aït Ahmed au général Nezzar :
« Vous avez fait le coup d’Etat! »

PARIS, 4 juil (AFP)

Le président du Front des forces socialistes (FFS), Hocine Aït Ahmed, venu témoigner jeudi au procès en diffamation à Paris de l’auteur du livre « La sale guerre », a reproché au général Nezzar d’avoir fait « un coup d’Etat » en interrompant le processus électoral algérien en 1992.
« Monsieur Khaled Nezzar vous avez fait le coup d’Etat! La façon dont tout ça s’est déroulé c’était un vrai coup d’Etat. Et c’était une catastrophe », a déclaré le chef du FFS en s’adressant à l’ancien homme fort du régime.
Selon ses dires, il avait rendu visite au général Nezzar avant que le pouvoir ne décide d’interrompre les élections législatives dont le premier tour avait été remporté par le Front islamique du salut (FIS).
« Mon souci c’était de lui dire: +M. Nezzar n’intervenez pas+. Et vous m’aviez répondu : +Nous n’interviendrons jamais+ », a poursuivi Hocine Aït Ahmed, invité surprise à ce procès après que la défense eut annoncé l’avoir cité comme témoin, ce qu’elle n’avait pas révélé jusque là.
Lui pensait à l’époque qu’un dialogue avec les islamistes était souhaitable « avant que la violence n’apparaisse ». « Il était possible de composer avec le FIS et de trouver une solution. Il y avait des gens (au sein du FILS, ndlr) avec lesquels on pouvait parler ».
Le leader socialiste a aussi considéré que les militaires ont interrompu le processus électoral « pour maintenir leur régime ». Parlant des institutions algériennes, il estime qu’elles ne sont qu' »une vitrine démocratique qui a été construite pour mieux cacher le monstre de la mafia qui dévore ce pays ».
Invité à lui répondre, le général Khaled Nezzar, extrêmement courtois, a répété qu’il n’avait pas à l’époque cherché à remettre le pouvoir aux mains des militaires mais que seule la menace islamiste avait justifié l’interruption des élections. « J’ai essayé de faire mon travail le plus honnêtement du monde ».
Suite et fin du procès vendredi à 09h30.
————————-

Procès Souaïdia : Le temps des victimes et de leurs drames intimes

PARIS, 4 juil (AFP)

Au-delà des débats politico-historiques qui agitent le procès en diffamation à Paris de l’ancien sous-officier Habib Souaïdia, plusieurs victimes des islamistes ou des militaires algériens se succèdent depuis mercredi à la barre pour raconter leurs drames intimes.
Jeudi, avant le témoignage-surprise, en fin d’après-midi, du président du Front des forces socialistes (FFS), Hocine Aït Ahmed, – dont l’intervention a replacé l’audience sur le terrain du débat d’historiens – la salle a été bouleversée par le récit d’un homme de 32 ans, Abdelramane Mosbah.
Cet ancien étudiant à l’Institut d’études islamiques d’Alger, qui jure n’avoir « jamais été dans un groupe terroriste », a pourtant été arrêté et torturé par l’armée en 1992, sans procès.
En larmes, il raconte les 40 jours passés dans des locaux de la gendarmerie d’Alger, dans un bâtiment « face à l’Etat-major des forces armées » où il était quotidiennement forcé à garder au fond de la gorge un chiffon constamment imbibé d’eau.
« C’est comme si on coulait. L’eau vous rentre de partout dans les narines, dans la gorge, dans les poumons. Jusqu’à l’évanouissement. (…) J’aurais jamais cru que j’allais vivre, avoir un jour une femme, des enfants », crie le jeune homme, incapable de ralentir le flot de paroles qui le submerge.
Fils d’un haut-responsable de la magistrature algérienne, Abdelramane Mosbah dit avoir eu « de la chance » : il a été finalement été libéré.
Deux soeurs violées et réduite en esclavage
Le fils de Nassera Dutourt lui n’a pas eu cette chance. Porté disparu depuis le 3 janvier 1997, il a selon sa mère été arrêté et tué par l’armée. Elle raconte son calvaire pour le retrouver: les va-et-vient entre les différentes autorités, l’ironie de certains responsables – « votre fils il s’est volatilisé madame », « il a dû aller suivre des minettes à Oran » -, l’insupportable absence.
Elle s’adresse au général Khaled Nezzar, ancien homme fort du régime et instigateur de ce procès : « Savez-vous ce que c’est de ne pas savoir où est votre fils ? Rendez-nous nos enfants, c’est tout ce qu’on demande ! » Le militaire la regar de, impassible.
Ces témoins, cités par la défense de Habib Souaïdia, font écho à ceux venus parler pour le général Nezzar, qui racontent l’incroyable violence des islamistes.
Haj Haci Atikan, née en 1981, a raconté, mercredi, comment son père a été « égorgé en plein jour » sur la place de son village par les membres d’un groupe armé, qui ensuite sont venus l’enlever avec sa soeur pour la conduire dans un maquis.
« Il nous ont emmenées dans la forêt et ils nous ont violées. Ensuite ils nous ont pris à leur service: on faisait le ménage, on faisait à manger », raconte la jeune femme, les yeux pleins de larmes.
Parvenant finalement à prendre la fuite après plusieurs jours de calvaire, les deux soeurs tombent sur une patrouille de militaires qui les prend en charge et les conduisent à l’hôpital. « C’est grâce aux militaires que nous avons été sauvées. Les autres ils nous gâché notre vie », dit-elle.
Suite et fin du procès Vendredi
—————————

Un haut gradé accuse

Le Parisien – jeudi 04 juillet 2002

Pour la première fois, un ex-officier de haut rang, témoignant hier à Paris dans le procès intenté par le général Nezzar à l’auteur du livre  » la Sale Guerre « , a accusé l’état-major algérien d’avoir utilisé  » les méthodes des terroristes  » contre les islamistes.

LE PROCÈS en diffamation qu’intente le général Nezzar à Habib Souaïdia, un ancien sous-lieutenant auteur de  » la Sale Guerre « , peut-il apporter une réponse à la question de savoir  » qui tue qui  » en Algérie ? Cela semble peu probable. Car si les témoins sont nombreux, tous ont vécu la tragédie de ces dix dernières années, chacun d’eux a sa vérité. Ainsi Hamid Bouamra. Il a 44 ans, habitait Benthala, où, le 23 septembre 1997, près de 400 personnes ont été massacrées. Il a vu,  » reconnu  » les terroristes, des  » enfants du quartier « . A Sidi Moussa, autre village de la Mitidja, les trois fils et le beau-fils de Nata Chaouche ont été égorgés et tués par balles  » par des voisins qui étaient allés à l’école avec mes enfants « , assure-t-elle. Pour ces victimes, tout est clair : ce sont les islamistes qui ont éventré, violé, brûlé, enlevé, tué. Mais Yous Nesroulah, auteur d’un livre sur le massacre, y était aussi. Il a une version différente, évoque des  » escadrons de la mort « , le passage d’un hélicoptère de l’armée, un chef terroriste qui n’a pas été arrêté…
Des  » coups de Jarnac  » Mohamed Samraoui raconte les mêmes années sanglantes. Lui aussi a son scénario. Officier supérieur, adjoint au responsable du contre-espionnage (DRS), sa mission était simple. L’objectif, dès 1990, est d' » empêcher que le FIS prenne le pouvoir, par tous les moyens « .  » Nous avons infiltré les mouvements déjà existants et créé des groupuscules « , jure-t-il.  » Il fallait casser le FIS en lui attribuant des actions impliquant des islamistes.  » Cet ex-colonel de 52 ans, réfugié en Europe, fait état d' » opérations illégales, enlèvements, arrestations, déportations, tortures, exécutions sommaires « .  » Des Afghans (NDLR : islamistes ayant combattu en Afghanistan), les plus dangereux, n’étaient pas arrêtés, bien que parfaitement repérés. On avait besoin d’eux.  » Samraoui a quitté l’armée le jour où, alors qu’il était posté en Allemagne,  » le général Smaïn Lamari (NDLR : patron des services spéciaux) lui a demandé d’assassiner deux opposants, dont Rabah Kebir « . Le général Khaled Nezzar approuve presque :  » L’infiltration, les coups de Jarnac, normal ! Les assassinats, je n’ai pas la preuve.  »  » Mais, tonne-t-il, que le GIA soit une création des services, c’est faux.  » Nicole Chevillard est rédactrice en chef de  » Nord Sud Export « , une lettre confidentielle destinée aux entreprises, qui analyse les risques dans les pays où elles veulent s’installer. Son constat, sur l’Algérie, est implacable :  » Les dirigeants étaient au sein de la hiérarchie militaire. Les cercles du pouvoir entretiennent des rapports de force, et sous des changements de façade, les choses restent dans la continuité.  » Ainsi, quand le président Chadli a été  » démissionné « , les  » trois généraux majors étaient d’accord « . Vient Omar Bendera, ex-directeur de la Banque centrale. Il accuse :  » Cinq ou six généraux détiennent la réalité du pouvoir  » économique et politique. Nezzar est-il l’un d’eux ?  » Indubitablement !  » Le général explose de colère.  » Je vis de ma retraite !  » Le procès s’achève demain. Mais en saura-t-on davantage ?

Catherine Tardrew

————————–
LE MONDE | 04.07.02 | 12h19

Le clan des militaires en accusation

« Le GIA, c’est la création des services de sécurité », accuse, à Paris, un ancien officier.

L’armée détient-elle la réalité du pouvoir en Algérie ? Ses chefs sont-ils à l’origine de l’interruption des élections législatives de janvier 1992 et donc de la guerre civile qui ensanglante le pays ? Est-elle coupable de tortures, d’exécutions extrajudiciaires, de massacres de civils ? C’est autour de ces questions qu’ont tourné les débats, mardi 2 et mercredi 3 juillet, devant le tribunal correctionnel de Paris, où se tient le procès en diffamation intenté par l’ancien homme fort du régime, le général Khaled Nezzar, à un ex-officier, Habib Souaïdia, réfugié en France.
Les témoins de la partie civile entendus mardi avaient été unanimes. A la manière de soldats disciplinés, ils étaient venus à la barre défendre pied à pied l’honneur de l’armée, exalter son attachement à la démocratie, stigmatiser ses détracteurs.  » Face aux « fous de Dieu », l’armée a été objectivement l’alliée des démocrates. C’est grâce à elle qu’on a pu tenir », avait dit l’ancien ministre des droits de l’homme, Ali Haroun.
« Ce ne sont pas les militaires seuls qui ont décidé d’interrompre le processus électoral. Le gouvernement et la société civile étaient sur la même ligne », affirmait Sid Ahmed Ghozali, chef du gouvernement au cours de cette période dramatique marquée par la démission du chef de l’Etat, le président Chadli. Mais au président Stéphan, aux avocats de la défense qui l’interrogeaient sur son indépendance face à l’armée, l’ancien premier ministre avait opposé des réponses trop lisses pour être réfutées.
Pour défendre l’honneur du général Nezzar, accusé par Habib Souaïdia, l’auteur de La Sale Guerre (éditions La Découverte), d’être responsable de  » milliers de morts », les témoins allaient faire dans la grandiloquence. « C’est un commis de l’Etat avec qui j’ai travaillé en osmose « , jurait l’ex-premier ministre. « Si, en 1933, les Allemands avaient eu un général Nezzar, l’histoire aurait pris un cours différent », affirmait Ali Haroun.
Réfugié politique en France, fier d’avoir « toujours combattu le régime auquel appartient le général Nezzar », le journaliste Mohammed Sifaoui, de façon déconcertante, avait abondé dans le même sens. « Je tiens à vous rendre hommage pour avoir évité de faire de l’Algérie un nouvel Afghanistan », lançait celui qui, après avoir été le « nègre » d’Habib Souaïdia, s’était brouillé avec lui (M. Sifaoui vient de publier en Algérie sa propre version, La Sale Guerre. Histoire d’une imposture. Chihab Editions).
Avec les dépositions des premiers témoins de la défense, c’est une autre musique que le tribunal a entendue, et elle n’était pas pour plaire aux oreilles du général Nezzar. Les premières notes furent celles de l’historien Mohammed Harbi, l’un des héros de la guerre d’indépendance. « Le processus historique algérien a mené à la formation d’une armée ayant un Etat à son service, et non pas à la formation d’un Etat ayant une armée à son service », a-t-il expliqué mardi. Lui succédant à la barre, l’ancien président de la Fédération internationale des ligues de défense des droits de l’homme (FIDH), l’avocat Patrick Baudouin, a parlé, à propos de la haute hiérarchie militaire, d’une  » classe de privilégiés qui possèdent le pouvoir des armes, le pouvoir économique, le pouvoir financier ».
Le meilleur restait à venir. Ce fut d’abord le témoignage d’un capitaine réfugié en Grande-Bretagne depuis cinq ans, Ahmed Chouchane. Une salle pleine à craquer et tendue l’a écouté mardi raconter des épisodes peu glorieux pour les forces de sécurité : une expédition punitive qui, fin 1991, s’est soldée par la mort de dizaines de civils, dont une majorité d’adolescents, pour venger l’attaque d’un poste militaire ; une tuerie préméditée dans une prison en novembre 1994.
Mercredi allait être plus rude. La charge est venue d’un capitaine qui était, au début des années 1990, au cœur des services de contre-espionnage, Mohammed Samraoui. Lui et le général Nezzar se connaissaient. L’officier a parlé au tribunal de la mission qui leur était assignée : « Barrer la route du pouvoir au FIS [Front islamique du salut] par tous les moyens. » Puis de la dérive des missions, de leur emballement funeste. « Les Algériens formés en Afghanistan, on les pistait, a raconté le capitaine. On connaissait tous les noms. On a arrêté des gens à tort et à travers, mais pas eux, car on en avait besoin pour créer des organisations terroristes. Le GIA, c’est la création des services de sécurité. On voulait radicaliser le mouvement islamiste. Mais, par la suite, on n’a plus maîtrisé ces groupes. C’était la pagaille. »
Au tribunal, l’officier a également raconté comment, alors qu’il était en poste à l’ambassade d’Algérie en Allemagne en 1994-1995, le patron des services de sécurité lui demandera de préparer l’assassinat de deux opposants politiques installés en RFA. « Je lui ai dit qu’on n’était pas en France, qu’on ne pourrait pas agir en toute impunité. Nous avons lutté contre le terrorisme en utilisant ses méthodes », a conclu le capitaine Samraoui. Son récit, fait sur un ton sobre, pour « défendre l’honneur de l’armée », a tout à coup donné du crédit aux accusations d’Habib Souaïdia contre les responsables militaires.

Jean-Pierre Tuquoi

o ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 05.07.02
——————————————–

Pas de peine requise contre l’auteur de « La sale guerre »

La représentante du parquet de Paris n’a demandé aucune peine à l’encontre de Habib Souaïdia, poursuivi en diffamation par le général algérien Khaled Nezzar

o Le tribunal a mis son jugement en délibéré jusqu’au 27 septembre.

Libération,Par Service Web, avec agences, vendredi 05 juillet 2002

« L’Histoire jugera ». C’est ce qu’a déclaré, vendredi après-midi, la représentante du parquet de Paris, qui n’a requis aucune peine à l’encontre de Habib Souaïdia, auteur de « La sale guerre » et poursuivi en diffamation par le général algérien Khaled Nezzar.
Le procès, commencé lundi (lire ci-contre), mettait aux prises Habib Souaïdia, qui accuse dans son ouvrage l’armée algérienne de massacres dans la guerre civile qui secoue le pays, à Khaled Nezzar, ex-ministre de la Défense (1990-93) et homme fort du régime.
Pour la substitut du procureur, « nous sommes dans un débat d’idées, indispensable au caractère démocratique de notre société. La liberté d’expression doit rester le principe. »
A l’occasion d’un réquisitoire très court, la magistrate a décrit Habib Souaïdia, ancien sous-lieutenant des forces spéciales de l’armée algérienne, comme « un homme qui témoigne », « un acteur d’une période donnée ». « Pendant ce procès, nous avons entendu d’autres témoins, d’autres acteurs (…) Il n’appartient pas au tribunal de faire l’histoire », a-t-elle dit.
Dans la matinée, avant les réquisitions du parquet, les défenseurs du général Nezzar s’en sont vivement pris à Habib Souaïdia, relevant les nombreuses contradictions, invraisemblances et approximations contenues dans son livre. « Souaïdia est un mythomane venu en France pour régler ses comptes », ont dit les avocats de Nezzar.
L’audience se poursuivait dans l’après-midi avec les plaidoiries de la défense. Le tribunal a mis son jugement en délibéré jusqu’au 27 septembre

——————————————

L’armée algérienne devant la justice française

« Dans le trou, avec le bas peuple »

Des témoins racontent les tortures et les exactions des militaires.

Par Florence AUBENAS, Libération, vendredi 05 juillet 2002

Tout a disparu, Paris, la Seine qu’on voit des fenêtres de la 17e chambre correctionnelle, le ton posé de l’audience. On est en Algérie. Mais pas n’importe laquelle. Dans les villages hagards après les massacres, avec les filles enlevées dans les maquis islamistes, dans les salles de tortures. Alors qu’il tire à sa fin, le procès en diffamation qui oppose le général Khaled Nezzar au sous-lieutenant Habib Souaïdia, pour avoir dénoncé la responsabilité des généraux dans une interview télévisée, s’enfonce chaque jour un peu plus dans le bourbier de la sale guerre.
Mais c’est un long voyage pour arriver à cette Algérie-là. Jeune enseignante dans les années 80, Salima Ghezali, écrivain et journaliste, raconte son premier poste. « En jean, avec des livres de poésie et un engagement dans un club féministe », elle débarque dans ce douar perdu, l’eau qu’on tire des pierres, les sacs de lentilles qu’on cherche comme de l’or, un ailleurs inimaginable à 35 km d’Alger. « C’était vraiment un choc. Parmi mes élèves, il y avait beaucoup d’islamistes déjà, allant du petit bigot à celui qui voulait la justice divine sur terre. » A partir de 1990, le FIS progresse jusqu’à l’annulation des législatives, qu’il s’apprêtait à remporter en janvier 1992. « Le premier mort que j’ai enterré, c’était un de mes élèves, achevé à coups de fourche par les gendarmes. Et puis, un à un, je les ai vus devenir des assassins islamistes, des assassins policiers, des assassins militaires. Le pouvoir a fait ce scénario: couper l’Algérie en deux, être pour l’armée ou pour les islamistes. Il n’y a plus de place pour rien d’autre. » A l’hebdomadaire la Nation, qu’elle dirigeait, trois hommes en armes venaient certains soirs confisquer les pages à l’imprimerie. Pour avoir écrit qu’un proche du pouvoir roulait dans « une Mercedes rouge », le journal est suspendu pour « trouble à la quiétude du pays ». « Ils nous traitent en population conquise. » Elle fait face à Nezzar. « Cette Algérie est la nôtre. Vous pouvez tout faire de nous, mais pas nous empêcher de vouloir y vivre digne. »
Fleuve de sang. Ce n’est pas à elle que Nezzar s’adresse quand il lance, pour sa seule intervention du jour: « Une chose nous sépare.. » « Un fleuve de sang », coupe Hocine Aït-Ahmed, chef historique de la révolution et opposant de toujours, à la barre pour Habib Souaïdia.
Medhi Mosbah est, lui, « d’une famille où on s’en sortait », un père haut magistrat, des proches dans l’armée. Bref, ce que l’Algérie appelle « les réseaux ». Etudiant à la faculté d’études islamiques en 1992, il est raflé devant l’université. « Je pensais m’en tirer. J’ai glissé le nom de mon père, de hauts gradés. Normalement, ça suffit. Là, ils m’ont dit: on a des ordres. Et je me suis retrouvé dans le trou, avec le bas peuple. » Les camps de déportation, les cachots, pas un procès. Un autre pays. Il est libéré parmi les premiers. « J’avais les épaules larges comme on dit. Du piston. » Dehors, il voit ce qu’il ne voyait pas avant. « La corruption brutale, étalée, onze jeunes raflés et fusillés en bas de chez moi parce qu’un officier avait été tué, mes copains d’enfance qui devenaient fous. Aucun avenir quand on n’a pas une famille derrière. Certains devenaient islamistes, rien que pour faire peur à ce pouvoir installé depuis trente ans. Ma génération, c’est celle de la révolte. » Un jour, il croise le petit Saïd. Il lui dit: « Ils m’ont torturé. J’ai donné des noms, n’importe lesquels. Mais je te jure, pas le tien. Je monte au maquis. Ils m’ont pris une fois pour rien. Là, au moins, je mourrais pour quelque chose. »
Tortionnaire. Medhi est repris, comme tout ceux qui ont déjà été arrêtés une fois. Emmené dans les salles de torture. « Là, j’ai espéré la mort. Si mon père ne m’avait pas mis un visa pour la France dans la poche, j’aurais pris les armes aussi. » Antoine Comte, avocat de la défense, lui demande: « Pourquoi témoignez-vous pour Souaïdia? » Lui était de l’autre côté, sous-lieutenant dans les troupes spéciales. Dans un livre, il a raconté la villa Copawi, « d’où un seul homme arrêté en trois ans est sorti vivant ». Medhi Mosbah: « Il aurait pu être mon tortionnaire, mais, lui, a eu le courage de dénoncer. » Les deux hommes se regardent. Ils pleurent. La salle aussi. « La seule chose qui me choque, dit Medhi, c’est que se soit Souaïdia dans le box et pas le général Nezzar. Il est venu blanchir ses compères et chercher sa feuille de route pour les dix prochaines années. »

———————————–

Le Parisien – 05.07.2002

Le général Nezzar en difficulté

DURE JOURNEE hier pour le général Nezzar, qui, depuis lundi dernier et jusqu’à aujourd’hui, poursuit à Paris en diffamation l’ex-sous-lieutenant Souaïdia, qui accuse l’armée algérienne d’avoir organisé elle-même des massacres imputés aux islamistes. Certes, Leila Asslaoui, ex-ministre, magistrate de renom, un mari assassiné par les terroristes, a fait un récit poignant. En racontant sa vie de femme et de juge,  » condamnée à mort par le FIS « . Elle garde aujourd’hui encore sur les mains les traces d’acide qu’un islamiste avait tenté de lui jeter à la figure parce qu’elle avait infligé à l’un d’eux une condamnation. Elle dit aussi qu’elle et une immense majorité
d’Algériens ont  » demandé à l’armée d’arrêter le processus électoral  » en 1992 pour éviter  » des millions de morts « . Mais ce témoignage fort, parmi beaucoup d’autres, aura été éclipsé par celui de Medhi Moba, arrêté et torturé par les forces de sécurité. Medhi, fils de la nomenklatura, avait 22 ans en 1992. Inscrit à l’Institut des études islamistes du Caroubier àAlger, il a été  » pris dans une rafle  » à l’entrée de l’université.  » Enfermé dans le coffre d’une 505, tabassé « , il est expédié, raconte-t-il, dans  » un camp de concentration  » :  » Les conditions d’hygiène étaient atroces.  » Relâché, il est arrêté une seconde fois. Et là… Le jeune homme, les larmes aux yeux, raconte  » la chambre de torture, où onze hommes l’attendent  » :  » Ils se sont assis sur moi. Les menottes m’entraient dans la chair. Ils m’ont mis un chiffon dans le bec. Ils ont fait couler l’eau. Je me suis évanoui. J’aurais dit ce qu’ils voulaient. Mais ils ne me laissaient pas le temps de parler. Ils m’ont sodomisé. J’ai crié : Maman… Je suis resté dans ma cellule quarante jours sans manger. Je n’en avais compté que trente. Dix jours sont effacés de ma mémoire. Lui (NDLR : il montre Nezzar) me doit dix jours de vie. «  » Un fleuve de sang  » Autre témoignage choc, hier : celui de Hocine Aït Ahmed,  » historique  » de la guerre d’indépendance. En 1991, il a rencontré à deux reprises le général Nezzar. Les accusations du vieux chef sont implacables. Il dénonce le  » coup d’Etat  » contre Chadli,  » l’arrêt du processus électoral pour maintenir le régime « , la  » direction collégiale occulte « , la  » décision d’abattre le président Boudiaf « , le 29 juin 1992. » Tout avait été préparé pour l’assassiner « , dit-il. Nezzar :  » Il y a unécart entre nous.  » Aït Ahmed :  » Un fleuve de sang…  » Les débats s’achèvent aujourd’hui, jour du 40 e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie.

Catherine Tardrew

————————————————-

o LE MONDE | 05.07.02 | 16h31

Deux visions de la guerre civile en Algérie devant le tribunal

L’interruption du processus électoral, en 1992, demeure l’objet d’irréductibles désaccords.

« Je me demande si on est dans le même univers. » La réflexion a été faite, jeudi 4 juillet, devant le tribunal correctionnel de Paris, par Hocine Aït-Ahmed. Le président du Front des forces socialistes (FFS), dont la venue avait été gardée secrète pour des raisons de sécurité, clôturait l’audition des témoins au procès pour diffamation intenté par le général Nezzar à l’auteur du livre La Sale guerre, Habib Souaïdia.
La remarque du fondateur du FFS valait pour les trois jours d’auditions, où deux lectures opposées de la guerre civile algérienne se sont affrontées à la barre sans que s’esquisse le moindre rapprochement, sans que s’amorce l’ombre d’une réconciliation.
Un événement qui a fait l’objet de maintes discussions, jeudi, donne la mesure du clivage : il s’agit de la manifestation organisée à Alger, le 2 janvier 1992, au lendemain du premier tour des élections législatives.
Le score des candidats du Front islamique du salut (FIS) laissait présager une victoire écrasante des « barbus » au deuxième tour. C’était le saut dans l’inconnu. Une marche est donc organisée pour « sauver la démocratie » qui réunit plusieurs centaines de milliers de personnes dans le centre de la capitale.
Quels en étaient les slogans ? « Non à l’aventure. Annulons le processus électoral ! », jure Omar Lounis, un ancien responsable du Comité national de sauvegarde de l’Algérie (CNSA), qui revendique être l’un des organisateurs de la marche.
Magistrate et ancienne ministre, Leila Aslaoui a gardé en tête le souvenir de mots d’ordre voisins : « Non au deuxième tour ! » « L’armée avec nous ! ». J’ai répondu à l’appel du Comité et je suis allée manifester. Nous vivions un séisme. L’armée était le seul rempart qui pouvait nous sauver. Si elle n’était pas passée à l’action, monsieur le Président, je ne serais pas ici en train de témoigner », a raconté cette femme de conviction dont le mari a été assassiné en 1994 par les islamistes.

DIALOGUE DE SOURDS
Mais que l’on interroge les témoins de la défense et c’est une autre marche qu’ils décrivent. « Le mort d’ordre était : ni Etat policier, ni République islamique », selon le président du FFS, dont le parti avait appelé à la marche et en assurait le service d’ordre. « Le but de la manifestation, rappelle-t-il à la barre, était d’obtenir que l’on n’interrompe pas le processus électoral » -ce que la lecture du compte rendu de l’envoyé spécial du Monde à la manifestation confirme sans le moindre doute). Et Hocine Aït-Ahmed d’ajouter : « Il existait une possibilité de régler politiquement le problème. Mais ils -les militaires- ont arrêté les élections pour maintenir le régime. »
La réponse à l’islamisme politique, dix ans après les événements de janvier 1992 et l’interruption du processus électoral, continue à diviser les Algériens en deux camps. Attentif et passionné, le public qui a suivi les débats a été le témoin de ce dialogue de sourds. La cour a écouté des récits dramatiques de survivants des massacres de 1997 dans la Mitidja, comme elle a entendu ceux, tout aussi bouleversants, de jeunes torturés par les forces de sécurité.
« J’étouffais. Je me débattais comme un chien. Je cherchais la mort (…) J’ai été sodomisé. J’ai crié « Maman putain » parce que quand une maman vous met au monde pour ça… », a raconté un ancien étudiant, Mehdi Mosbah, victime d’une rafle et torturé à maintes reprises par les militaires. « J’ai passé quarante jours au cachot dans le noir absolu. Il y en a dix dont j’ai perdu le souvenir. Il y a dix jours que cet homme-là me doit. Je veux savoir »,a-t-il lancé à l’adresse du général Nezzar avant de conclure : « C’est dur de naître algérien ».
Le parquet de Paris a classé sans suite,
jeudi 4 juillet, une plainte déposée la semaine dernière contre le général Nezzar par neuf Algériens pour « tortures ». Il a justifié sa décision par « l’absence d’élément grave ou concordant ».

Jean-Pierre Tuquoi

o ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 06.07.02

———————————————————

 

o LE MONDE | 05.07.02 | 12h58

L’honneur de l’armée algérienne,

par Rachid Boudjedra

En acceptant de venir témoigner, en France, en faveur de Khaled Nezzar – que je ne connais pas personnellement – dans le procès en diffamation qu’il intente contre Habib Souadia, c’est l’honneur de mon pays, l’Algérie, et celui de son armée, que je suis venu défendre. Ce faisant, je rendais aussi hommage aux victimes, tant civiles que militaires, assassinées par l’intégrisme islamiste et qui sont tombées pour qu’une personne comme moi, un écrivain, puisse continuer à produire des émotions et des sensations.
Je ne me considère pas comme un intellectuel mais comme un artiste qui fonctionne avec sa sensibilité pour dire ce que l’humain a de pathétique et de jubilatoire à la fois. Je ne démontre rien. Je donne à voir les différentes facettes de l’homme avec ses guerres, ses peurs, ses pulsions et parfois ses capacités phénoménales à maîtriser le bonheur ; c’est-à-dire « à rendre le réel inoffensif », selon l’expression si pertinente d’Henri Michaux.
Condamné à mort dès avril 1989, pour pornographie et hérésie, par une fatwa des intégristes algériens diffusée dans les mosquées du pays, je n’ai eu la vie sauve que grâce à la protection des services de sécurité, dont l’armée algérienne. J’ai eu, en cela, plus de chance que mes amis artistes et intellectuels : l’écrivain Tahar Djaout, le dramaturge Abdelkader Alloula, le peintre Mohamed Aslah, les chanteurs Cheb Hasni et Matoub Lounès, le professeur de pédopsychiatrie Mahfoud Boucebsi, le professeur de pédiatrie Djilali Belkhenchir, l’avocat des pauvres Arezki Fathallah, le journaliste Saïd Mekbel, et tant et tant d’autres encore…
Ce sont les jeunes conscrits (l’armée algérienne est constituée dans son écrasante majorité par ces « troufions » de l’ombre qui ont subi l’égorgement, le viol, la torture et les atrocités indicibles de la barbarie islamiste) qui m’ont sauvé la vie, ainsi que celle de beaucoup de citoyens algériens, en mourant à notre place.
Il en est tombé des milliers de ces jeunes appelés, et il en tombe toujours, même lorsqu’ils ont fini leur service militaire et que, rentrés chez eux, on vient les égorger dans leur lit.
C’est pour cela et pour ceux-là que je témoigne en faveur de Khaled Nezzar. Parce que, faisant partie de la société civile, j’ai voulu l’interruption du processus électoral, fin décembre 1991, et j’ai manifesté à Alger, le 2 janvier suivant, avec des centaines de milliers d’Algériens pour l’arrêt de ce processus. A ce sujet, je me souviens d’une caricature de Plantu, parue dansLe Monde, montrant un barbu disant : « Ce sont les dernières élections ! »
Khaled Nezzar et l’armée algérienne nous ont écoutés. Ce faisant, ils ont évité à l’Algérie d’être l’Iran des mollahs ou l’Afghanistan des talibans qui ont commis des crimes abominables contre les intellectuels, les femmes et leurs peuples en général.
Khaled Nezzar qui était, à l’époque, à la tête de l’armée algérienne, a permis au système républicain de perdurer, cahin-caha, certes, mais il a perduré. Il est vrai que cela a coûté beaucoup trop de vies humaines. Mais si cela n’avait pas été fait, il y aurait eu beaucoup plus de victimes, de monstruosités, de viols et de barbaries. Les petites filles algériennes n’auraient pas pu continuer à aller à l’école. Les femmes auraient été lapidées publiquement après la prière du vendredi sur la place publique. Elles auraient porté la burqa et perdu leur travail. La musique, le football – la vie, quoi ! – auraient été interdits. Etc.
Rien que d’avoir empêché cette régression effrayante, l’armée algérienne, avec à sa tête le général Nezzar, nous a sauvés d’un désastre programmé.
La dernière décennie a été terrifiante pour l’Algérie, qui a eu, depuis des millénaires, une histoire douloureuse. Et cette histoire, la nouvelle génération beur d’origine algérienne la connaît bien, elle dont le nationalisme pro-algérien se manifeste de plus en plus. Il y a une sorte de fièvre identitaire qui s’installe dans cette communauté. Elle dit en gros : « Je suis français, mais touchez pas à mon Algérie. » L’exemple regrettable de ces jeunes Algéro-Français en train de huer La Marseillaise et d’envahir le terrain du Stade de France, lors du match France-Algérie, fut un signe révélateur de cette nouvelle mentalité.
De même, lors de la manifestation du 1er Mai à Paris, contre Le Pen, le magnifique réflexe de déployer un immense drapeau algérien sur la place de la Bastille était un acte pleinement signifiant et tellement symbolique.
Il faut en tenir compte. Car, pour ces jeunes beurs, Nezzar, c’est l’Algérie. Souadia, c’est quoi ?
Si donc l’Algérie a une longue histoire douloureuse, elle a toujours eu les ressorts et les hommes qu’il fallait pour s’en sortir. C’est le cas, aujourd’hui, où l’espoir est très grand de voir la démocratie s’installer durablement et les droits de l’homme respectés véritablement. Les récentes élections législatives de mai qui ont vu le taux d’abstention atteindre les 53 % ont été reconnues propres et honnêtes par toutes les chancelleries du monde.
L’installation d’un nouveau gouvernement jeune et intègre, avec – surtout – la présence de cinq femmes à des postes-clés, dont la pasionaria et dissidente de toujours Khalida Messaoudi, à la tête du ministère de l’information et de la culture, et en tant que porte-parole du gouvernement, nous permet de croire en l’avenir démocratique de l’Algérie.

Rachid Boudjedra est écrivain
et a comparu comme témoin de la partie civile (aw).

o ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 06.07.02

————————————

AFP

vendredi 5 juillet 2002, 18h48

Pas de peine requise contre Habib Souaïdia

PARIS (AFP) – Aucune peine n’a été requise vendredi au procès à Paris de l’auteur de « La sale guerre », Habib Souaïdia, poursuivi en diffamation par le général algérien Khaled Nezzar, la représentante du parquet à l’audience ayant implicitement reconnu sa bonne foi et estimé que « l’Histoire jugera ». Le tribunal rendra son jugement le 27 septembre.

Dans un réquisitoire très court, la magistrate a décrit Habib Souaïdia, ancien sous-lieutenant des forces spéciales de l’armée algérienne, comme « un homme qui témoigne », « un acteur d’une période donnée ». « Pendant ce procès, nous avons entendu d’autres témoins, d’autres acteurs (…) Il n’appartient pas au tribunal de faire l’histoire », a-t-elle dit.

M. Souaïdia accuse dans son ouvrage (vendu à 70.000 exemplaires) l’armée algérienne de massacres dans la guerre civile qui secoue le pays. Il était poursuivi depuis lundi, aux côtés de la chaîne de télévision française La Cinquième, pour des propos tenus sur l’antenne en mai 2001 contre Khaled Nezzar, ex-ministre de la Défense (1990-93) et homme fort du régime.

Dans la matinée, avant les réquisitions du parquet, les défenseurs du général s’en sont vivement pris à Habib Souaïdia, relevant les nombreuses contradictions, invraisemblances et approximations contenues dans son livre.

Ils se sont notamment servis du témoignage apporté par le journaliste algérien Mohamed Sifaoui, auteur d’une première version réécrite du livre de Souaïdia, qui a accusé ce dernier de « manipulations », après notamment qu’ont été gommés, selon lui, tous les passages ayant trait aux exactions des islamistes contenus dans le premier manuscrit. « Souaïdia est un mythomane venu en France pour régler ses comptes », « le livre est un parti-pris idéologique », avait notamment estimé M. Sifaoui, propos repris par les avocats de Nezzar.

Pour Me Jean-René Farthouat, le général est un « homme intègre ». « S’il avait été un dictateur, il ne serait pas ici, il serait à la tête de l’Etat algérien », dont il était à un moment presque au sommet. L’avocat a aussi estimé que le débat autour du « qui tue qui ? » (entre les islamistes et l’armée) est une « invention extraordinaire », notamment des médias occidentaux. « Je suis sûr que si les Twin towers avaient été à Alger on aurait dit que leur effondrement était le fait du pouvoir », a-t-il ironisé