Paris laisse partir Khaled Nezzar

Paris laisse partir Khaled Nezzar

Départ précipité du général algérien malgré les plaintes pour tortures

José Garçon, Libération, 27 avril 2001

La France n’est pas la Grande-Bretagne qui arrêta Pinochet sur son lit d’hôpital et l’empêcha de quitter son territoire pendant un an et demi. Le général en retraite Khaled Nezzar, ex-homme fort du régime algérien, a donc quitté la France, sans encombre et sans être interrogé par la police en dépit des trois plaintes pour « tortures » déposées la veille contre lui (Libération du 26 avril). Selon nos informations, il s’est envolé du Bourget par avion spécial mercredi à minuit, quelques heures seulement après le dépôt de ces plaintes et peu après la présentation de son livre au Centre culturel algérien. La brigade criminelle, saisie par le parquet de Paris, a en revanche interrogé mercredi et jeudi les plaignants qui résident en France, une famille dont le fils est mort sous la torture, et deux anciens détenus, eux aussi torturés par les forces armées après la proclamation de l’état d’urgence en 1992.
La départ précipité du général Nezzar était prévisible. Dès le dépôt des plaintes par William Bourdon et Antoine Comte, Paris a cherché la parade lui permettant d’éviter une crise majeure avec Alger. Khaled Nezzar ne pouvant apparemment pas prétendre à une immunité diplomatique statutaire, la France a trouvé un salut auprès des autorités algériennes. Faute de cette immunité, il fallait faire valoir celle due à « une mission officielle ».
Mission officielle. Les autorités algériennes ont donc envoyé un fax à l’ambassade de France à Alger certifiant que l’ancien ministre de la Défense était bien en « mission officielle pour cinq jours ». Reste qu’à elles seules, la date et l’heure de ce fax suffisaient à signifier qu’il s’agissait bien d’un arrangement trouvé à la hâte. Daté du 25 avril, il a été envoyé à… 14 heures, soit quatre heures environ après le dépôt des plaintes! Mais peu importe visiblement l’absence de crédibilité de la « mission » invoquée quand Paris devait se débarrasser au plus vite d’une affaire délicate. On voit mal en effet en quoi venir promouvoir ses écrits sans qu’aucun rendez-vous officiel ne soit prévu, peut constituer une « mission officielle ». Mais surtout, cet argument a été cent fois démenti par Khaled Nezzar lui-même qui prend toujours le soin de déclarer, en Algérie comme en France, qu’il est « en retraite », « n’a aucune activité officielle » et « parle uniquement en son nom ». « Je n’interfère pas dans la politique de mon pays », affirmait-il mardi sur Beur FM.
Dès hier, William Bourdon et Antoine Comte voyaient dans ce départ « précipité » la preuve que « les autorités françaises ont choisi d’éluder leurs engagements internationaux puisque la convention sur la torture (les) oblige à prendre les mesures nécessaires pour poursuivre et juger les auteurs présumés de tels faits » et empêcher qu’ils quittent le territoire. C’est aussi le sens de la lettre qu’ils ont envoyée à François Cordier, le premier substitut de la 4e section du Parquet de Paris. « Soit l’immunité est évidente, commente Bourdon, soit elle ne l’est pas et le dernier mot doit appartenir à l’autorité judiciaire, sauf à accepter une ingérence du pouvoir exécutif dans l’autorité judiciaire ».
Craintes. Tout se passe comme si la vraisemblance de l’argument invoqué par la France avait pesé de peu de poids face à son refus de toucher à l’un des généraux qui assument la réalité du pouvoir en Algérie. Dès les premières années de la « sale guerre », Paris a en effet fermé les yeux sur les exactions commises par l’armée au nom de la lutte anti-islamiste, redoutant de payer au prix fort toute prise de position: attentats contre ses intérêts en Algérie, voire même violences sur son territoire. « Le gouvernement français est contraint dans son expression », reconnaissait d’ailleurs Lionel Jospin en septembre 1997. L’impact de cette plainte n’en casse pas moins un tabou majeur. Assurés jusqu’ici d’une impunité totale, les généraux algériens se retrouvent pour la première fois en position d’accusé.

 

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