Les parties civiles du procès Lounès Matoub demandent un supplément d’information

Les parties civiles du procès Lounès Matoub demandent un supplément d’information

Samy Mouhoubi, Le Monde, 23 août 2001

La veuve du chanteur kabyle assassiné en 1998 est revenue sur son témoignage qui attribuait dans un premier temps l’attentat aux GIA. L’affaire Lounès Matoub, du nom du célèbre chanteur kabyle assassiné le 25 juin 1998 dans des circonstances encore mal élucidées, est en passe de connaître un énième rebondissement. De nouvelles déclarations de sa veuve, Nadia Matoub, viennent en effet ajouter à l’imbroglio juridico-politique que constitue toujours cet épineux dossier pour les autorités algériennes, alors même que l’instruction est censée être close depuis cet hiver.

Revenant sur les propos qu’elle avait tenus au lendemain du guet-apens dans lequel elle avait été grièvement blessée, elle affirme en substance, aujourd’hui, que l’entourage politique de son mari lui aurait soufflé la conduite à tenir, consistant à mettre en cause des membres des Groupes islamiques armés (GIA). C’est ce qu’elle a notamment affirmé, fin juin, au quotidien algérien Le Matin, sans toutefois révéler les noms de ces étranges conseillers du défunt chanteur. Elle les désigne seulement comme étant des membres du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), l’un des deux partis kabyles.

Ces déclarations ont attiré l’attention des avocats des parties civiles, Malika et Aldjia Matoub, la sœur et la mère du défunt, qui voient dans ces propos « des éléments nouveaux » de nature à demander à la justice algérienne un supplément d’information. Ce qu’ils ont fait le 18 août. Une démarche sur laquelle les conseils des parties civiles fondent leur espoir pour tenter de faire la lumière sur l’identité réelle des auteurs et des commanditaires de l' »exécution » de l’artiste.
Celui-ci, même mort, reste un puissant symbole en Kabylie, où manifestations et affrontements entre la population et les forces de sécurité se sont installés dans la permanence depuis quatre mois.

« INCESSANTES PRESSIONS »

Parallèlement, l’avocat des deux assassins présumés, Malik Madjnoun et Mahieddine Chenoui–qui clament leur innocence–,décrit, quant à lui, « le simulacre et la parodie » de trois années d’enquête, qui ont entretenu la confusion. Le procès, initialement prévu le 5 mai 2001, a été reporté sine die en raison, selon les autorités judiciaires algériennes, du soulèvement kabyle.

Les rétractations de Nadia Matoub font l’effet d’une bombe. Elles mettent en relief les faiblesses d’une instruction truffée de zones d’ombre. La veuve du chanteur avait, à l’époque des faits, soutenu avoir entendu les membres du commando proférer distinctement et à plusieurs reprises: « Allah akbar! » (« Dieu est grand! ») en s’éloignant de la Mercedes où gisait le corps de son époux criblé de sept balles de 9 mm, au côté duquel elle se trouvait. Ses deux sœurs s’étaient évanouies à l’arrière du véhicule.

Elle soutient aujourd’hui que la phrase « J’attribue l’attentat aux GIA », qui figure sur le procès-verbal, recueillie par les policiers alors qu’elle était encore convalescente à l’hôpital, a été ajoutée à son insu. Insistant sur les « incessantes pressions » dont elle aurait fait l’objet, elle dit, dans un entretien accordé au Matin, être « convaincue qu’un jour on saura la vérité sur les circonstances de l’assassinat de son mari, mais pas avant le départ de ce régime ». Catégorique, elle ajoute: « La manière dont le tribunal de Tizi-Ouzou a instruit cette affaire est à ce propos édifiante. »

Se fondant sur ces assertions, les quatre défenseurs des parties civiles ont fait parvenir, le 18 août, un mémoire au procureur général et au président de la cour d’assises de Tizi-Ouzou, dans lequel ils réclament un supplément d’information, un acte de procédure, d’après eux, seul à même de faire la lumière sur cet embrouillamini persistant. « Nadia Matoub, épouse du défunt, semble revenir sur ses précédentes déclarations. Ce qui modifierait de fond en comble l’esprit de ses premières dépositions, les conséquences quant aux responsabilités de l’assassinat de Lounès Matoub en seraient elles aussi bouleversées », écrivent MesJean-Pierre Mignard et Emmanuel Tordjmann, du barreau de Paris, assistés de MeAhmed Harir, du barreau de Charleville-Mézières, et MesAberhamane Boutamine et Islam Azouaou, du barreau de Tizi-Ouzou.

Soucieuse de faire la vérité sur le décès de son mari, Nadia Matoub n’en demeure pas moins circonspecte quant à cette démarche. « Je n’ai aucune confiance en la justice algérienne, a-t-elle déclaré au Monde, mardi 21 août. Je me sens toujours menacée et j’ai toujours peur de ceux qui ont assassiné mon époux », nous a-t-elle indiqué.