Noureddine Aït Hamouda (RCD) : « Qui retarde le procès des assassins de Matoub Lounès? »

Noureddine Aït Hamouda (RCD) au « Quotidien d’Oran »

«Qui retarde le procès des assassins de Matoub Lounès ?»

Raouf Tadjer, Le Quotidien d’Oran, 31 octobre 2000

Depuis l’assassinat de Matoub Lounès en juin 98, Noureddine Aït Hamouda, député RCD et proche du chanteur n’a pas dit un mot sur cette affaire, malgré sa faconde habituelle et les terribles accusations venant de plusieurs parties l’accusant d’être impliqué dans cet attentat.

A la veille du premier Novembre, le fils du colonel Amirouche a décidé de briser ce silence pesant, répondant à ces accusateurs et livrant sa version des faits et les incertitudes qui ont alimentées « l’affaire Matoub ». Direct, frontal et sans hésitation, il accuse à son tour tous ceux qui ont « instrumentalisé » la mort du célèbre poète kabyle, dans un entretien accordé au « Quotidien d’Oran » « par respect de la vérité et en hommage à son ami Matoub Lounès, car trop, c’est trop » nous confiera t-il.

-Le Quotidien d’Oran : Mr Aït Hamouda, après un silence qui a duré plus de deux années, après de nombreuses attaques de presse émanant, notamment, d’une partie de la presse française vous accusant d’être impliqué dans l’attentat contre le chanteur Matoub Lounès et après maintes rumeurs sur cette affaire, vous décidez de rompre ce silence. Pourquoi maintenant ?

Noureddine Aït Hamouda : Ecoutez, il n’y a pas eu que les attaques et les accusations de la presse française. Il y a eu également celles du site Internet du MAOL (Mouvement algérien des officiers libres. NDLR), officine affiliée au FIS et au GIA. Il y a eu le FFS et Malika Boukhtouche et tous ceux qui ont intérêt à ce que les assassins de Matoub ne soient pas identifiés. Pour ma part, je m’en suis tenu à mon devoir de réserve, s’agissant d’une affaire en cours d’instruction judiciaire. Mais comme on dit, les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures.

-Q.O.: Vous vous êtes remis, dès le départ, à l’enquête menée par la justice algérienne mais ses conclusions tardent à venir, d’où le scepticisme qui entoure cette affaire. Quel est votre sentiment sur le déroulement de la procédure ?

N. Aït Hamouda: On connaît l’état de notre justice, sa lenteur, la complexité de ses procédures mais maintenant qu’on déclare que le dossier est ficelé, je ne comprends plus les temporisations de cette justice. Tout se passe comme si certaines parties ont intérêt à ce que le doute et le flou subsistent. Le président de la République, en personne, s’est engagé sur la tenue prochaine du procès de l’affaire Matoub. Alors, je pose une question simple : Qui retarde ce procès ?

-Q.O.: Qui sont ces parties qui retardent le procès ?

N.Aït Hamouda: Ils s’identifieront par eux-mêmes.

-Q.O.: Les accusations les plus fermes ont été portées, contre vous, par Malika Matoub, la soeur du chanteur, notamment dans son livre et vous vous êtes toujours abstenu de répondre; certains disent par respect à la mémoire de Matoub. Si vous avez à le faire, que lui diriez-vous ?

N. Aït Hamouda: Oui, c’est par respect de la mémoire de Lounès Matoub, je me suis toujours efforcé de me retenir face aux dérapages de sa soeur. Chez elle, il n’y a pas la pudeur qu’il y a en moi.

Malika n’est pas en quête de vérité sur l’assassinat de son frère, au contraire, elle voudrait que cette quête demeure perpétuelle, car ce qui compte pour elle, c’est la gestion, au sens «entrepreneurial» de cette mort. J’en veux pour preuve, entre autres, le fait que quelques jours après le décès de Lounès, l’avocat qui l’avait invité à venir prendre connaissance des premiers éléments de l’enquête n’a pas pu la rencontrer. C’est dire tout l’intérêt qu’elle porte à la vérité sur l’assassinat de Lounès.

-Q.O.: Si votre nom est souvent revenu dans les médias par rapport à cette affaire, celui de votre parti, le RCD qui a évoqué, à l’époque, une « manipulation et une récupération politiciennes», a été également cité. Pouvez-vous être plus explicite aujourd’hui ?

N.Aït Hamouda: Je veux d’abord dire qu’hier comme aujourd’hui, il n’y a pas de doute sur les commanditaires et les assassins de Matoub, pour la simple raison qu’ils ont, eux- mêmes, revendiqué leur forfait.

Dans les premiers jours qui ont suivi l’attentat contre Matoub, Malika a, elle-même, déclaré sur France 2, puis dans des communiqués, sa conviction que Lounès était victime des terroristes. La gestion politicienne et intéressée de cette affaire est venue plus tard. D’ailleurs, ce sont les mêmes personnes qui ont déclaré que Matoub a été enlevé par « ses amis politiques » qui ont initié les manipulations. Ferhat Mehenni et Djamel Zenati, entre autres.

Ferhat Mehenni a été condamné par un tribunal parisien pour diffamation. Il prend une mesquine revanche, maintenant que Lounès n’est plus là pour se défendre. Quant on sait que Matoub a été libéré, après son enlèvement, dans le café où Bouhadef joue tranquillement au domino, on comprend pourquoi le terrorisme islamiste est si bien défendu et dédouané par les responsables du FFS.

-Q.O.: Ceux qui ont assassiné Matoub Lounès voulaient, sans doute, provoquer l’embrasement de la Kabylie avec les réactions de colère légitime qu’on a observée juste après. Pensez-vous que les tueurs ont atteint leurs objectifs en semant le doute sur l’identité réelle des exécutants ?

N. Aït Hamouda: Matoub a été ciblé par les islamistes pour ce qu’il est. N’oublions-pas qu’il était un résistant de la première heure. Il a initié et organisé la résistance armée au terrorisme dans son propre village. Il avait échappé une première fois aux terroristes, grâce à une réaction populaire sans précédent mais il est resté un irréductible résistant anti-terroriste. Par conséquent, une cible obsédante pour les islamistes.

-Q.O.: Cela nous amène aux analyses de certains observateurs qui ont souligné, qu’à travers les accusations qu’on vous porte, c’est « le procès de la résistance des patriotes », notamment en Kabylie, qui est en train d’être mené. Partagez-vous cette analyse ?

N. Aït-Hamouda: C’est exact. C’est complètement vrai et, si j’ose dire, c’est de bonne guerre. Mais personne ne pourra nous culpabiliser d’avoir initié et organisé la résistance dans notre région. Comme il est normal que nos familles ont résisté à la barbarie coloniale, il est normal que nos familles et notre parti aient résisté et résistent toujours à la barbarie intégriste.

Le père de Bouhadef n’a pas eu le même comportement que celui de mon père ; je n’ai pas le même comportement que Bouhadef. Et lorsque j’ai accusé des éléments du FFS d’avoir participé à des actes terroristes contre des citoyens, personne ne m’a attaqué en diffamation. Et aussi bien que nos parents savaient qui tue qui en 1956, nous savons qui tue qui aujourd’hui.

-Q.O.: Selon certaines informations, CANAL+, vous a sollicité pour un entretien, toujours sur l’affaire Matoub et que cet entretien ne s’est pas très bien déroulé. Est-ce que cette information est exacte et que s’est-il réellement passé ?

N.Aït Hamouda : Le petit journaliste de Canal+ (Jean Baptiste Rivoire.NDLR) vit de désinformation sur l’Algérie. Ce fils de colon continue une guerre qui est finie. Ce n’est pas un hasard qu’il programme son émission à l’occasion du premier Novembre. Pour tout vous dire, je préfère d’abord m’exprimer dans la presse de mon pays, au moment où je pense devoir le faire.

-Q.O.: Matoub Lounès est devenu un mythe. Chacun se revendique de son héritage militant et culturel, notamment à travers la fondation qui porte son nom. Pensez-vous que tout ce qui a suivi son affaire d’assassinat a pu brouiller son image et desservir son combat ?

N. Aït Hamouda: La mort des grands hommes a ceci de tragique : ils ne peuvent plus parler. Les quatre cent ouailles qui manifestaient en juin dernier à Tizi-Ouzou pour la commémoration de sa disparition m’ont infligé un navrant spectacle : Tous les détracteurs de Matoub qui l’ont couvert de ragots de son vivant étaient présents, avec la bénédiction de sa soeur qui connaissait pourtant les véritables rapports de son frère avec ces résidus de particules en voie de disparition. Pourtant, ce sont des militants du RCD et des patriotes de Tassaft qui, pendant des années, ont assuré la sécurité de Lounès, dans son village, dans ses déplacements et chez lui. Deux patriotes de Tassaft ont été assassinés parce qu’ils protégeaient Matoub.

L’un est mon cousin, l’autre est un vieux militant de la cause identitaire. Il reste à savoir qui, dans sa famille, l’a pressé, après son mariage en septembre 1997, de se séparer des gens qui le protégeaient et de se déplacer sans précautions et sans protection. La question reste posée.