La sourde épreuve de force Nezzar, Kafi, Attaïlia et les autres

La sourde épreuve de force Nezzar, Kafi, Attaïlia et les autres

Mohammed Hachemaoui, Le Quotidien d’Oran, 27 mars 2000

On se doutait bien, eu égard à sa teneur, que la polémique acerbe
Nezzar-Kafi, loin d’être un simple règlement de comptes personnel, allait
inexorablement se répercuter sur la scène politique par acteurs et médias
interposés. La sulfureuse sortie médiatique du général à la retraite Attaïlia
en administre la preuve formelle, s’il en était besoin, qu’une sourde épreuve
de force entre clans au sommet de l’Etat a commencé autour d’enjeux peu
lisibles.

Intervenue à moins d’une semaine après la très remarquée conférence de
presse de l’ancien ministre de la Défense, Khaled Nezzar, au cours de
laquelle il s’en est pris, vertement, à Ali Kafi, l’interview de Attaïlia au
journal londonien Al-Hayat, de par la charge des révélations qu’elle
contient, se veut une implication de poids dans la partie qui se joue
actuellement dans le sérail.

Pour cet ancien inspecteur général aux armées, l’avortement des élections
législatives en janvier 1992 «est à la base de la crise algérienne». «Ceux
qui ont oeuvré, déclare-t-il, à l’arrêt du processus électoral assument la
responsabilité». Tout en condamnant l’agrément de partis islamistes. Attaïlia
révèle qu’il avait dit en son temps aux officiers de l’état-major «qu’il
fallait laisser le FIS gouverner dès lors que le président dispose de toutes
les prérogatives constitutionnelles pour rétablir les choses en cas de
déviation(…)».

Iconoclaste et dérangeant, le propos du généra AttAïlia, le premier du genre
d’un haut responsable militaire, conforte celui lâché par Bouteflika à Crans
Montana. Propos fracassant, comme personne ne s’est risqué à le formuler à ce
niveau des responsabilités, dans lequel il qualifiait le coup de janvier 1992
de «violence».

Revenant sur les circonstances de sa démission de l’Armée, l’ancien
inspecteur général aux armées accuse explicitement Khaled Nezzar, alors chef
d’état-major, d’avoir sabordé le travail des inspecteurs désignés sur
décision présidentielle. Un acte qu’il qualifie d’»attitude non
professionnelle», voire même de «coup d’Etat blanc». La nomination du
général-major Khaled Nezzar par Chadli au poste de ministre de la Défense
sonnera son désaveu et le poussera à rendre le tablier. Portant le dernier
coup d’estocade, il dira, évoquant les mémoires du général-major Khaled
Nezzar, «que les gens sont connus par leurs racines et non par leurs peaux».
Quelle lecture peut-on faire de ces révélations et quel sens faut-il en
retenir ? De par le contexte, le profil idéologique du personnage et la place
politique qu’il projette d’occuper sur l’échiquier politique, il est pour le
moins difficile de ne pas voir dans ces déclarations un prolongement du
feuilleton Nezzar-Kafi. En déclarant, sur le très miné registre politique,
que l’avortement du processus électoral est le soubassement de la crise,
Attaïlia interpelle, on ne peut plus directement, Nezzar, et par devers lui,
le cercle des «janviéristes» dont les éléments occupent les postes
stratégiques de l’institution militaire, sur leurs «responsabilités» dans le
déroulement de la crise. Sur un terrain plus «militaire», Attaïlia n’est pas
également tendre avec Khaled Nezzar, comme décidé à croiser le fer avec lui.
Or, compte tenu de sa charge et des personnes visées explicitement ou
implicitement, cette attaque en règle ne manquera certainement pas de
provoquer des répliques croisées de la part des principaux concernés, à
commencer par Nezzar.

D’autant plus que l’interview a un autre motif pour alimenter la polémique:
l’amnistie générale à laquelle il appelle de ses voeux. En effet, constatant
le déficit politique de la «concorde civile» et la persistance des actes
terroristes, le fondateur du Mouvement pour la continuité et le
développement, parti qui a pour charte le programme de Bouteflika, prône
l’amnistie générale pour les éléments de Hassan Hattab et des autres,
lesquels «ont besoin de garanties que seul le président de la République,
estime-t-il, est en mesure de donner». Pour cet allié et proche du président
qui cultive la prétention de fonder un parti présidentiel pour servir de
relais, «la trêve a été gelée car elle n’a touché que l’AIS seulement. Et
tant qu’elle n’a pas touché les GIA, il est difficile de s’attendre à ce
qu’ils se rendent. La trêve doit être générale et l’amnistie doit être
générale et juste».

Sur cette question, le locataire d’El-Mouradia a d’ailleurs constamment
rappelé qu’il n’avait pas «toutes les prérogatives pour prononcer l’amnistie
générale», sans en exclure au demeurant l’éventualité. Tout récemment encore,
lors de son discours prononcé à l’occasion du séminaire sur «l’Islam et la
démocratie», le président de la République avait laissé entendre que la porte
n’était pas encore fermée et qu’un «pardon du peuple» est possible… C’est
dire que la proposition de Attaïlia a tout l’air d’une jauge pour prendre la
température des cercles influents du pouvoir qui, à l’instar de Khaled
Nezzar, s’opposent à cette perspective. Dans cette optique, certains
observateurs ne s’interdisent pas de penser que la sortie fracassante de
Mohammed Attaïlia «cherche à neutraliser ce courant».

Hasard du calendrier ou simultanéité dans l’action, l’interview du général à
la retraite Attaïlia coïncide pratiquement avec l’installation par Rachid
Aïssat, l’homme de confiance du président, de la Coordination des comités et
des Associations citoyennes de Béjaïa (ACB). Structures qui annoncent, selon
certains, la naissance ex nihilo d’un parti politique pour le président.
Alors, faut-il voir dans ce geste l’élaboration in vitro d’une formation
politique du président, autre que celle déjà mise en place par Attaïlia et
qui n’attend que le signal de départ ? La couverture médiatique dont a
bénéficié cet homme du président le laisse penser. Ce dernier, selon
certaines sources, a failli se présenter comme candidat RCD aux élections
législatives de juin 1997. Dans cet esprit, ne faut-il pas interpréter la
sortie de Attaïlia, aussi, comme une réponse à celle de Rachid Aïssat ?
En attendant l’arbitrage ultime, ces manoeuvres risquent de durer encore, le
temps de meubler le déficit politique.

 

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