Ali Kafi – Khaled Nezzar

Ali Kafi – Khaled Nezzar

Et si la polémique devenait féconde ?

Malek Sohbi, Libre Algérie, 27 mars-9 avril 2000

Khaled Nezzar jure de toute sa foi qu’il avait absolument aucun problème entre lui et Ali Kafi qu’il a embrassé «il y a deux semaines à Sidi Fredj». Comme si la gestion morale du désastre des années 90, en prêtant à tous les examens de conscience, n’allait pas un jour finir par nous amener à parler vrai des responsabilités de chacun. Voilà pourquoi Ali Kafi et Khaled Nezzar sont peut-être au seuil d’une polémique féconde…

Les anciens déserteurs de l’armée française qui ont rejoint l’ALN à partir de 1958 ne sont pas une «cinquième colonne» de la France dans la maison Algérie, mais bien des patriotes aussi engagés que leurs frères issus des maquis de l’intérieur du pays. Tout le monde l’aura compris à travers ses éructations ; le général Khaled Nezzar a souffert sa vie durant des allusions répétitives et sibyllines sur les «anciens de l’armée française». Il avait déjà consacré une longue partie de ses Mémoires à relater les conditions de son ralliement à la révolution ainsi que le rôle de ses nombreux compagnons formés par l’armée française et recueillis par la fédération de France du FLN «tout comme les footballeurs professionnels du championnat de France», a-t-il rappelé.

De tout cela, il s’est expliqué longuement lors de sa conférence de presse l’autre jour à la Maison de la presse Tahar Djaout et a dû répondre, avec calme, à une question «naïve» d’un journaliste au sujet de probables éléments poussés par les services français à déserter afin d’infiltrer les rangs de l’ALN puis de l’ANP : «Les rares cas de ce type ont été démasqués en temps voulu.» Et de rappeler une nouvelle fois que parmi les officiers algériens déserteurs de l’armée française il existe des chouhada : «Je veux une décision de justice qui fera jurisprudence afin que ceux qui veulent encore parler de cette histoire des anciens déserteurs de l’armée française réfléchissent avant de dire quoi que ce soit.»

Jusqu’ici, «la polémique sur l’histoire» , comme l’appellent déjà avec un haussement d’épaules certains spécialistes de l’actualité «actuelle», est presque ordinaire dans un pays fondé par une âpre guerre de libération. Sauf qu’elle intervient à contretemps. C’est-à-dire au beau milieu d’un carnage biquadriennal en légitime attente de quelques explications.

La polémique Nezzar-Kafi n’est donc pas indécente dans l’absolu. Deux personnages publics importants de la vie de la nation ont tout à fait le droit, à l’automne de leur vie, de revenir sur leur parcours et de régler au passage quelques comptes itinérants. Le soufre du scandale indécent commence à se propager lorsque leur démarche sélective, leur «droit d’inventaire» prend l’Algérie entière à contre-pied en retenant des points de conflits décalés des lieux où ils sont attendus.

Le drame, car drame il y a, est que Khaled Nezzar et Ali Kafi puissent aussi impudiquement choisir de se confronter sur des questions qui ne sont pas en priorité celles sur lesquelles ils seront jugés par l’histoire et en tout cas pas celles sur lesquelles ils sont déjà jugés par l’opinion écorchée de leur pays.

L’étalage des états d’âme de Ali Kafi sur son passage à la tête du HCE et la révolte de Khaled Nezzar sur la perpétuation du thème des «anciens de l’armée française» ne se font en réalité que sous le strict angle de la thérapie personnelle de chacun et de son traitement d’attaque face aux blessures de l’ego. Il y a dans cette attitude une flagrante sous-estimation de la teneur en défiance du regard que portent sur eux leurs anciens administrés.

Thérapie individuelle face au déclin des certitudes. Lorsque Ali Kafi, par réflexe pavlovien, rappelle que les anciens de l’armée française tiennent les rênes de l’ANP et que, pour cause de cinquième colonne, il ne fallait pas compter sur eux pour sauver le pays, c’est en définitive surtout pour exhorter son propre rôle dans la mobilisation des anciens moudjahidine face à la montée du terrorisme. «Je vous jure que je ne comprends pas pourquoi il s’est attaqué à moi de la sorte», n’a pas cessé de répéter le général Nezzar à des journalistes qui se bousculaient de leurs «interprétations».

En retour, lorsque Nezzar réagit si bruyamment, c’est uniquement, affirme-t-il, pour défendre son passé de patriote durant la guerre de libération nationale, parce qu’il y tient plus que tout. Affaire d’honneur personnelle.

Ni Ali Kafi ne prétend diriger une société secrète de patriotes affranchis du syndrome français ni Khaled Nezzar n’affirme être le porte-parole des anciens déserteurs de l’armée française. «Que chacun défende son grade», a-t-il déclaré.

Alors, faut-il se résoudre à croire qu’il s’est produit tout ce déchaînement public de violence verbale seulement pour une affaire ne dépassant pas des enjeux strictement personnels ?

Bien sûr que non. Car ce qui fait bouger en profondeur l’un et l’autre des protagonistes de la «polémique», et qui reste du domaine du refoulé, tient à leur responsabilité politique importante, en particulier dans le cas de Nezzar, à un moment clé de la vie du pays. Autant de «choses graves» qui débordent aussitôt le conflit personnel.

D’ailleurs, à bien y regarder, l’échange Kafi-Nezzar arrive jusqu’au seuil non formulé d’un véritable esclandre politique : une polémique féconde. Kafi, le premier, n’a pas été certes au bout de sa pensée de peur de toutes ses implications. Il n’en demeure pas moins qu’il a balbutié un remords essentiel : celui, en tant qu’ancien dirigeant nationaliste, d’avoir eu, historiquement, à concéder la direction de l’ ANP aux anciens de l’armée française qui se sont avérés finalement des incompétents» aussi bien sur le terrain de leur métier que sur celui de la politique dans lequel ils se sont conviés. Ce à quoi Khaled Nezzar répond par le plus assourdissant des silences, préférant s’en tenir à la seule origine patriotique – sans doute incontestable d’ailleurs – des anciens déserteurs de l’armée française. Le général n’a donc pas répondu à la véritable accusation. Celle qui pèse très lourd de conséquences : l’incompétence des dirigeants de l’ANP dans la conduite des affaires de sécurité révélées face au défi de la guérilla islamiste. Il existe sans doute des arguments de défense. Mais le débat serait porter sur un terrain nouveau que par tradition les militaires renoncent à défricher. Ce renoncement chez Nezzar en l’occurrence est sans doute une offre de paix en soi. Car il est encore temps de rester solidaire devant les interpellations transcendantes de la période HCE.

Si nos protagonistes se décident à aller plus loin, alors peut-être leur polémique s’habillera d’une certaine noblesse en aidant les Algériens à comprendre ce qui leur est arrivé. Il y a assurément aujourd’hui les éléments d’une polémique «légitime». Elle est désormais alimentée par un rapport aux événements qui avec le temps s’est différencié parmi les acteurs de janvier 1992.

En tant que chef de l’armée, Khaled Nezzar était le principal artisan de l’interruption du processus électoral et du cours engagé. Il a une conviction à la fois idéologique et déterministe – de par son absence de formation politique – que ses choix étaient salutaires pour le pays. Ali Kafi est un rallié de circonstance à des plans tracés ailleurs qui pense aujourd’hui pouvoir prendre quelques distances avec le bilan global de la période. Il pense sans doute qu’avec la direction en place de l’ANP, l’affaire était entre de mauvaises mains.

Aurait-elle été dans de meilleures mains avec lui ou avec d’autres personnages comme lui, surdimensionnés par l’absence de concurrence politique des système fermés ? Ici le fer vaut la peine d’être croisé.

 

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