Les bonnes affaires immobilières de nos ministres à Paris

Les bonnes affaires immobilières de nos ministres à Paris

Neila Latrous, TSA, 10 avril 2015

Le livre promet d’être un pavé dans la mare. TSA se l’est procuré en exclusivité. « Paris Alger, une histoire passionnelle » sort en France le 15 avril prochain. L’essai de Christophe Dubois et Marie-Christine Tabet, deux journalistes de TF1 et le JDD, explore les relations dangereuses entre la France et l’Algérie. Et se penche notamment sur les bonnes affaires immobilières de certains hauts responsables algériens. Le chapitre 3, « Alger-sur-Seine », s’intéresse notamment aux acquisitions immobilières de ministres ou anciens ministres.

« Le lundi 26 juin 2006, Abdessalem Bouchouareb a rendez-vous boulevard Saint-Germain à Paris dans une étude notariale de renom, racontent les auteurs. Il vient de conclure l’achat d’un bien. » Avant de raconter que les deux lots acquis par le ministre de l’Industrie, 156 mètres carrés évalués à plus de trois millions d’euros aujourd’hui, ont été réglés par un versement comptant de 580.000 euros, et un prêt relais d’un an de 600.000 euros.

Interrogé par les auteurs, Abdesselem Bouchouareb dit ne rien avoir à cacher, mais sans dévoiler les fonds. Christophe Dubois et Marie-Christine Tabet notent que la biographie officielle du ministre ne note aucune activité privée de nature à justifier le gain de telles sommes.

Paris Alger une histoire passionnelle

Le livre évoque aussi les cas de Cherif Rahmani. Ancien voisin parisien de Bouchouareb, il serait propriétaire d’un appartement dans le très chic 16e arrondissement de Paris. Là encore, la provenance des fonds reste inexpliquée. Le premier ministre Abdelmalek Sellal est cité mais à travers un membre de sa famille.

Le livre cite d’autres noms que nous vous livrerons prochainement. L’enquête de Christophe Dubois et Marie-Christine Tabet contient des révélations sur l’affaire Khalifa, sur l’assassinat d’Hervé Gourdel, ainsi que sur les « arrangements » des gouvernements français avec l’Algérie.

TSA publiera régulièrement ces prochains jours des extraits du livre.


Bouteflika, Toufik, Khalifa… Les bonnes feuilles de « Paris Alger, une histoire passionnelle »

TSA, 11 avril 2015

TSA publie les bonnes feuilles de « Paris Alger, une histoire passionnelle ».

L’essai de Christophe Dubois et Marie-Christine Tabet, deux journalistes de TF1 et du JDD, sortira le 15 avril en France. Il contient de nombreuses révélations. Extraits.

Khalifa et Bouteflika

« Au début des années 2000, selon l’un des ex-cadres du groupe, le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, propose à « Moumen » de créer une télévision privée avec des partenaires (français) choisis par le pouvoir. L’offre est formulée par le président algérien dans son bureau, en comité restreint. L’idée séduit Khalifa. Cependant, ce dernier se ravise et annonce qu’il va créer sa propre chaîne, en dehors du Système. « Sans eux, on ne peut rien faire en Algérie », raconte l’un des participants au projet. Khalifa décide de faire de « sa » télévision une arme politique. Il supporte Ali Benflis, Premier ministre de Bouteflika, qui va se présenter contre lui en 2004. Et il se rêve lui-même un destin politique. « Pourquoi pas Premier ministre ? » confie-t-il à des proches. « Ma télévision s’opposait à Bouteflika, en Algérie. J’étais engagé dans une campagne contre lui », confirme Rafik Khalifa.

Dans un document rédigé par lui-même et transmis par les autorités britanniques, il enfonce le clou: il explique avoir utilisé 400000 euros provenant de l’hypothèque sur la villa Bagatelle de Cannes pour « financer des programmes antigouvernementaux pendant les élections algériennes de 2004 ». Dans ce témoignage, où il parle de lui à la troisième personne, il poursuit: « Le président Bouteflika était inquiet que Rafik Khalifa et son groupe deviennent trop puissants, à tel point que le gouvernement algérien a pris des dispositions pour discréditer Rafik Khalifa personnellement et entraî- ner l’effondrement du groupe.

Il dit avoir voulu créer un parti d’opposition, Union pour une nouvelle Algérie (UNA). Il confie au passage sa dépendance à l’alcool, « deux bouteilles de vodka par jour », qui ont « altéré son état mental ». Khalifa est prêt à tout pour déloger Bouteflika. Il dépense des sommes folles (qu’il n’a pas) pour louer des studios à Londres à un oncle de Bachar el-Assad, le président syrien. Il recrute une équipe de quarante journalistes. La chaîne KTV émet quelques mois en 2003, puis ferme. Mais elle redémarre en janvier 2004, au début de la campagne présidentielle algérienne, sous le nom de K-News. L’homme espère la chute de Bouteflika pour se refaire une santé financière ».

Le yacht et les immeubles de Farid Bedjaoui à Paris

« Sa silhouette effilée fend les eaux bleues de la Méditerranée. La coque blanche avec sa bande marine lui donne une allure d’oiseau flottant. Le Makira 43-01 entre dans la catégorie des superyachts, ceux que l’on regarde avec des yeux envieux sur les ports de la Côte d’Azur. Le chiffre 43 indique la longueur du bateau en mètres et 01 son numéro de série. Plusieurs sites spécialisés dans la location de ces palaces flottants vantent les performances du modèle. Le luxe absolu: le jacuzzi sur le pont supérieur avec des serviettes siglées au nom du bateau; le vaste salon-salle à manger avec une moquette épaisse; la chambre à coucher avec l’écran plat; le scooter des mers qui attend dans le pont inférieur. Selon la fiche technique du bateau, construit en Italie, il peut embarquer douze plaisanciers et cinq membres d’équipages et voguer jusqu’à 35 nœuds. Un rêve loué 150000 euros la semaine.

Début 2014, un groupe de policiers de l’Office central de lutte contre les infractions financières et fiscales (Ocliff) se présente au port Camille Rayon de Golfe-Juan (Alpes-Maritimes), où le yacht est alors à quai. Ils n’ont ni gilets pare-balles ni fusils d’assaut, mais un simple stylo pour signifier au propriétaire présumé que le bien est désormais gelé. Son nom : Farid Bedjaoui (…).

Outre le superyacht, la justice française a saisi deux immeubles avenue d’Iéna à Paris (16e arrondissement) et une villa à Ramatuelle. Certains de ses biens avaient en fait déjà été revendus et sont considérés comme une créance. Par ailleurs, un complice présumé et ami de Bedjaoui, Omar Habour, 76 ans, est lui aussi visé par la justice fran- çaise : des ensembles immobiliers lui appartenant ont été saisis pour une valeur de 6 millions d’euros. Au total, selon une source proche de l’enquête, cela constitue un patrimoine estimé à 36 millions d’euros. Ces biens avaient fait l’objet d’un signalement de la cellule anti-blanchiment Tracfin en juillet 2013. Farid Bedjaoui et Omar Habour en seraient les bénéficiaires économiques via des sociétés civiles immobilières (SCI) immatriculées au Luxembourg. »

Toufik et les Français

« Dans ce Système, le président Abdelaziz Bouteflika représente la partie émergée de l’iceberg. Le général Mohamed Lamine Mediène, 78 ans, alias Toufik, patron des services secrets, le Département du renseignement et de la sécurité (DRS), incarne, lui, la partie immergée, invisible. Au sens propre. Il n’existe qu’une photo du général, prise il y a de nombreuses années.

L’ancienne Sécurité militaire (SM), qui dépend du ministère de la Défense, a tous les moyens de peser sur les décisions: elle bénéficie d’un maillage unique dans le pays. Pas une entreprise, pas un journal, pas un syndicat… n’échappe à son contrôle. Cette police politique est la spécialiste des coups tordus. Jusqu’à peu, le DRS – qui dépend du ministère de la Défense – pouvait mener des enquêtes judiciaires, notamment sur des faits de corruption. Un instrument puissant pour faire et défaire les ministres et hommes de pouvoir en fonction des intérêts et de l’humeur du jour. Un ancien membre du DRS a ainsi raconté sur procès-verbal en France avoir eu pour mission d’espionner des militaires de haut rang: « Je devais tout photographier. L’idée générale était de photographier les biens des généraux. À cette époque, en 2008-2009, c’est le DRS qui s’est chargé à la place de la police judiciaire de la corruption (…).

En décembre 2011, Claude Guéant, alors ministre de l’Intérieur, annonce son arrivée à Alger. L’ancien secrétaire général de l’Élysée doit rencontrer le ministre de l’Intérieur, Dahou Ould Kablia. Dans les milieux diplomatiques, l’annonce suscite un certain embarras. Le protocole algérien déclare dans un premier temps ne pas être au courant de ce déplacement. Sous couvert d’une visite consacrée à la coopération administrative avec le ministre de l’Intérieur algérien, le premier flic de France veut – en fait – voir le général Mohamed Lamine Mediène. La théorie du pouvoir visible (le ministre) et invisible (le patron des services secrets). Cependant, la manœuvre française passe mal au niveau algérien, qui trouve le procédé désobligeant. Claude Guéant demande à voir le président, Abdelaziz Bouteflika, qui refuse. « Vous avez choisi votre camp », fait-on comprendre en substance au ministre français (…).

Claude Guéant avait déjà rencontré le tout-puissant patron du DRS à l’Élysée, lorsqu’il était secrétaire général. Lors de l’un de ses déplacements, Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, insistera lui aussi pour le voir ».