Kabylie : les émeutes prennent une tournure de plus en plus violente

Kabylie : les émeutes prennent une tournure de plus en plus violente

Le Monde, 26 mai 2001

Les émeutes se poursuivent en Kabylie où quatre personnes ont été tués depuis trois jours dans des affrontements avec les forces de l’ordre. Les incidents se sont multiplié dans plusieurs localités, entre les jeunes et les gendarmes, qui tirent à balles réelles. Les jeunes manifestants exigent le départ de la gendarmerie qu’ils rendent responsables de la repression. Hocine Aït Ahmed, dirigeant du principal parti d’opposition, le Front des forces socialistes, appelle à une « marche de l’espoir démocratique », jeudi 31 mai à Alger. La presse algérienne, dans ses éditoriaux et commentaires, juge la crise en Kabylie L’historien Benjamin Stora, dans son livre La Guerre invisible : Algérie 1990, raconte les pires années de sang – de 1995 à 1998 –, pendant lesquelles les crimes et la barbarie ont pris des proportions toujours plus folles.

Les affrontements entre manifestants et forces de sécurité se sont poursuivis, vendredi 25 mai, en Kabylie, à la suite des émeutes qui ont éclaté après la mort, le 18 avril, d’un lycéen, Massinissa Guermouh, dans les locaux de la gendarmerie de Beni Douala, près de Tizi Ouzou, la capitale de cette province située à l’est d’Alger.

Ils ont fait quatre morts au cours des deux derniers jours. Depuis le mois d’avril, la répression des manifestations a coûté la vie à plusieurs dizaines de personnes (42 selon les autorités, entre 60 et 80 selon la presse et les partis d’opposition algériens). Il y a aurait plus de 500 blessés.

Vendredi, un jeune manifestant a été tué dans la ville de Tazmalt, dans la région de Bejaïa. Atteint à la tête par des balles tirées par la police anti-émeutes, alors que des jeunes manifestants lançaient des pierres contre les forces de l’ordre, il est décédé un peu plus tard à l’hôpital. Un autre manifestant grièvement blessé était vendredi soir dans un état critique.

Des incidents avaient éclaté à Tazmalt et à Abkou, deux villes situées à une soixantaine de kilomètres de Bejaïa, la capitale de la Petite Kabylie. Les forces de l’ordre ont répliqué avec des balles réelles. Ces deux localités offraient dans la soirée l’aspect de villes fantômes, avec des rues jonchées de pierres, de troncs d’arbres et de pneus brûlés. A Bejaïa, des jeunes ont également érigé des barricades dans les quartiers périphériques de la ville.

La veille, un autre jeune manifestant, âgé de dix-neuf ans, avait succombé à ses blessures à Bouzeguène, dans la région de Tizi Ouzou. Les manifestants jetaient des pierres contre la caserne des gendarmes qui ont répliqué en ouvrant le feu. Un gendarme, atteint par une pierre, est mort.

Pendant deux jours, mardi et mercredi, plusieurs villes et villages de la région de Bejaïa ont été le théâtre de violents affrontements, qui ont fait une trentaine de blessés. Les heurts les plus violents se sont produits à Feraoun où les gendarmes, débordés par la foule, ont tiré, blessant mortellement un jeune manifestant.

Ce sont les incidents les plus graves depuis qu’une marche a rassemblé plusieurs centaines de milliers de personnes, lundi 21 mai, à Tizi Ouzou, pour réclamer le départ de la gendarmerie de la région. Les Kabyles rendent la gendarmerie responsable de la mort du jeune lycéen Massinissa Guermouh et de la répression sanglante qui a suivi les marches de protestations. Jeudi, des milliers de femmes venues de toute la Kabylie, avaient défilé dans le calme à Tizi Ouzou pour demander justice.

UN POUVOIR MUET

Pendant ce temps, le pouvoir est muet. Le président Bouteflika s’est adressé une seule fois à la population, depuis un mois. Il a promis la création d’une commission d’enquête mais il a expliqué l’origine des désordres par un complot dont l’origine se trouverait dans les partis d’opposition. Le RCD, Rassemblement pour la culture et la démocratie, dirigé par Saïd Saadi, qui avait accepté de coopérer avec le pouvoir, a quitté le gouvernement pour protester contre la répression en Kabylie.

Le Front des forces socialistes (FFS) de Hocine Aït Ahmed, a décidé d’organiser une « marche de l’espoir démocratique » jeudi 31 mai à Alger. « Le FFS appelle les jeunes, les femmes, les travailleurs, les journalistes, les universitaires ainsi que toutes les forces politiques et sociales démocratiques à venir participer massivement à la marche de l’espoir démocratique », indique le plus vieux parti d’opposition. Le FFS demande l’arrêt de la répression et « des provocations » en Kabylie, la levée du dispositif policier, « l’arrestation et le jugement des commanditaires et des auteurs des assassinats ». Il dénonce la « stratégie du pire » pratiquée, selon lui, par les plus hautes autorités de l’Etat.

Le 3 mai, le FFS, traditionnellement implanté en Kabylie mais qui ne se veut pas un parti « ethnique », avait appelé à une première marche de protestation qui avait réuni entre 10 000 et 15 000 personnes à Alger. Le RCD avait également mobilisé une dizaine de milliers de manifestants, une semaine plus tard dans la capitale algérienne. Mais les manifestations de ces dernières semaines en Kabylie ont, semble-t-il, été organisées par des comités qui n’ont pas de liens avec les partis traditionnels, dépassés ou déconsidérés.

Avec AFP, Reuters

 

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