Scènes de terreur policière en Algérie

Scènes de terreur policière en Algérie

Les forces de sécurité lancent des expéditions punitives et cherchent à instaurer le chaos.

Florence Aubenas, Libération, 19 juin 2001

Ce sont des groupes d’une dizaine de gendarmes, armés de barres de fer, de poignards, qui remontent dans les quartiers populaires de Tizi Ouzou, en Kabylie. «Quelques-uns brandissaient des drapeaux algériens, comme au football», raconte Majib, jeune chômeur de la ville, joint par téléphone, comme tous nos interlocuteurs (1). «Un de mes copains leur a crié: « Nous aussi, on est algériens. » Il s’est pris un coup de barre dans le ventre. Cela a été le signal. Ils se sont mis à frapper les gens, à casser les vitrines sur leur passage, balançant des lacrymos sur les balcons. C’était une émeute, mais de gendarmes.»

Alors que la révolte continue de s’étendre en Algérie, s’installant dans l’Est, gagnant le Sud, s’organisant à Alger, repartant de plus belle en Kabylie, les forces armées algériennes ont ostensiblement choisi de gérer la colère par une stratégie de terreur. «Elles font leur raid à Tizi, point de mire de la contestation. Le message est clair: terroriser ceux qui voudraient bouger», raconte un médecin de la ville. «En cassant les voitures garées près de leur caserne, des gendarmes criaient: « Vous vouliez des émeutes? Vous allez en avoir. Vous nous demanderez à genoux d’arrêter. »»

Dans la région, tout ce qui convoie les blessés est attaqué, ambulances ou voitures privées. Un autre groupe en uniforme pénètre dans l’hôpital de Tizi, brise des équipements, arrose les chambres de lacrymos. Autour de la ville, à Fréha et à Mekla, le siège du FFS et les commerces, qui refusent de servir les gendarmes depuis le début des émeutes voilà cinquante jours, sont saccagés. Un gendarme sort devant le magasin qu’il vient de défoncer, brandissant des paquets de gâteaux éventrés, qu’il se met ostensiblement dans la bouche. «On fait ce qu’on veut. On mange où on veut. La loi est la nôtre et le restera. Maintenant, on va faire comme vous: détruire tout ce qu’on n’aime pas.» Dans la commune de Laarba-Naït-Iraten, la crèche est entièrement démolie par les forces de sécurité. A Tizi Rachid, c’est la mairie.

Un gamin bastonné. Dans le quartier des Genêts à Tizi, un gamin de 15 ans est attrapé au hasard. Alors que quatre gendarmes le tiennent par les jambes et les bras, les autres le rouent de coups. Ils le laissent pour mort. D’un balcon, une femme crie: «Pouvoir assassin.» Un gradé se retourne, bras levés. Il hurle: «Oui, Nous sommes des assassins.» Depuis trois jours, parodiant les slogans, mimant la démarche des manifestants, les groupes de gendarmes traversent la Kabylie en scandant: «Nous sommes des assassins.» Depuis samedi, toutes les nuits, des groupes entrent dans des immeubles, cassent, tabassent, puis repartent se barricader dans les brigades. «En Algérie, c’est nous qui décidons quand on casse.» A Tizi, on comptait hier une centaine de blessés et la mairie a dû être transformée en centre de secours.

Créer la psychose. Dans l’est du pays, où les villes bougent les unes après les autres et notamment le grand port d’Annaba, la stratégie est similaire. En moins violente mais plus sophistiquée. «On crée une psychose dans la population, faisant croire qu’on est au bord du chaos et de l’insurrection générale», explique un juriste des Aurès. A Guelma, il ne se passait rien, pas une pierre, pas un gamin dans les rues, lorsque le bruit a commencé à circuler dimanche: «Il va y avoir des émeutes.» Les unes après les autres, toutes les structures de l’Etat ont fermé, renvoyant les fonctionnaires chez eux. La tension monte. Passant à toute allure, on hurle depuis des voitures sans plaques d’immatriculation: «Les casseurs arrivent.» Survient un groupe de gamins, qui s’en prennent aux magasins privés. Pillage et casse sous «l’œil bienveillant de la police», note le journaliste du quotidien la Tribune. Quand les «casseurs» décident de s’attaquer à la mairie, les mêmes forces de sécurité les en dissuadent et ils repartent «encadrés par des adultes, parmi lesquels se remarquent des membres du comité de soutien au président Bouteflika», poursuit le journaliste de la Tribune. Les commerçants pillés «sont incités à s’armer, s’autodéfendre, bref s’organiser pour cette guerre civile fabriquée sous nos yeux», raconte l’un d’eux.

«Contre-émeutiers». Des scènes similaires de vraies- fausses émeutes ont eu lieu dimanche à Batna, à l’est, après qu’une révolte réelle s’est déclenchée la veille à Chemorah, à 30 km de là, où la population avait marché sur l’hôtel de ville. «Les forces de sécurité ont pensé qu’il valait mieux nous vacciner avant la contagion», plaisante un avocat de Batna. A Alger, où des «contre-émeutiers», encadrés par des forces de police, avaient tenté de faire déraper, jeudi, la grande manifestation organisée par les villages de Kabylie, des comités de six communes se sont regroupés contre «la manipulation des services de sécurité pour discréditer les actions populaires, nobles et légitimes».Hier soir, le gouvernement annonçait que toutes les marches étaient suspendues à Alger «jusqu’à nouvel ordre».

Pendant ce temps, la colère continue. A Ain Mellila, près de Constantine, vers 11 heures hier, la population commence à occuper des logements vacants avant de brûler magasins et résidences des dirigeants de la ville. Quatre heures plus tard, le bilan tombe: 52 blessés, dont 3 par balles. Ce sont des enfants de notables, couverts par les forces de l’ordre, qui ont tiré.

(1) L’Algérie n’a toujours pas accordé de visa à Libération

 

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