Symptôme kabyle, mal algérien

Symptôme kabyle, mal algérien

Tassadit Yacine, Le Monde, 7 mai 2001

LA violence des dernières semaines en Kabylie est le résultat de la politique d’une classe dirigeante décidée à perpétuer son pouvoir par tous les moyens sans tenir compte de l’appauvrissement et de la déstructuration du pays, qui le vident de ses énergies humaines et de ses ressources.

Les manifestations de la jeunesse kabyle ont mis l’accent non plus sur la seule dimension identitaire et linguistique mais sur la gangrène sociale rongeant toute l’Algérie (chômage, logement, corruption, mépris de la vie humaine, etc.). Et elles ont poussé le pouvoir à se démasquer, face à une déliquescence généralisée. La population de cette région, très sensible à la revendication démocratique du fait d’un déni culturel entretenu par le régime, a pourtant toujours su rester à l’écart aussi bien du pouvoir central que des intégristes. Et cela malgré les manipulations de certains groupes politiques « démocrates » instrumentalisés par le pouvoir qui n’ont de cesse, depuis 1989, de chercher à diviser la population.

Mais la jeunesse a su se démarquer de ces groupes marginalisés et impuissants devant le malheur, et du désespoir des laissés-pour-compte. La violence inouïe de la répression a visé à faire passer au second plan les véritables problèmes qui laminent le pays et tout particulièrement les droits du citoyen, supposés garantis par la Constitution, purement et simplement bafoués au mépris de toute dignité humaine. La politique menée par Alger a consisté jusque-là à gagner du temps en multipliant les manipulations de toutes sortes pour « éradiquer » toute opposition démocratique crédible et maintenir un seuil de violence « acceptable », évitant ainsi de résoudre les problèmes sociaux. Cette gestion du quotidien au coup par coup n’a qu’une constante : pérenniser les privilèges et la sécurité de l’oligarchie au pouvoir.

Le démantèlement du secteur public, la confiscation du patrimoine national, renforcés par les effets de la mondialisation, ont conduit le pays à une paupérisation sans précédent.

Cette classe dirigeante qui campe sur la rente est loin des réalités.
Elle ne doit son existence qu’à l’appui de forces de répression et d’intérêts extérieurs. La présence outrageante de ces mêmes forces est justifiée par l’épouvantail intégriste réel largement entretenu par le pouvoir.

Le retour d’anciens caciques de l’ex-parti unique constitue-t-il un remake d’une nomenklatura arrogante, méprisante et assurée d’impunité ? L’Algérie n’est-elle pas au tournant de son histoire ? N’est-elle pas sommée de se définir devant l’irresponsabilité d’une classe dirigeante accusée de crimes et d’assassinats par beaucoup de nations, comme l’a montré la récente mise en cause, en France, du général Khaled Nezzar, l’un des anciens piliers du système algérien ?

L’indignation des intellectuels en France devant le bain de sang en Algérie a déjà largement témoigné de la gravité de la situation et de l’opacité entretenue par le régime. Aujourd’hui, comment pourrait-on encore justifier l’inaction de l’armée, cette « colonne vertébrale de la nation » selon certains, lors des massacres de la population (Bentalha, Béni-Messous et Relizane), alors qu’elle n’a pas hésité à réprimer de jeunes manifestants revendiquant les droits les plus élémentaires de la personne (droit au travail, au logement, à la liberté d’expression, et à la pratique de sa langue) ?

On aurait attendu du président de la République algérienne un engagement clair quant au devenir de la jeunesse. Mais sa réponse a été, encore une fois, un discours creux et démagogique, rappelant étrangement les slogans passéistes du parti unique. Parlant dans un arabe ancien châtié incompris de la majorité des Algériens, le président a affirmé des positions de principe sans portée réelle. L’instauration d’une commission d’enquête libre ? Il faut s’interroger, lorsqu’on connaît l’attitude d’Alger à propos de toute enquête sur les massacres ou les assassinats de personnalités du champ politique ou intellectuel.

Il n’y avait pas la moindre compassion dans ce discours, le simple rappel du lourd tribut payé par la Kabylie lors de la guerre de libération assorti de l’éloge de son apport à la lutte nationale. Mais une totale dénégation des revendications principales : la fin de la « malvie » et un statut pour le Kabyle. Il y a à peine quelques mois, lors de meetings en Kabylie et au Canada, Bouteflika avait déjà affirmé son hostilité linguistique et son soutien à la seule langue officielle, blessant profondément nombre de citoyens.

Ces émeutes ont permis de révéler au grand jour la réalité du régime qui a affronté une résistance à visage découvert exprimant la même désespérance que l’Intifada palestinienne. Cette crise partie de Kabylie traduit un malaise commun à l’ensemble de la nation. Son extension amènerait, à coup sûr, la fin d’un régime aux abois.

Tassadit Yacine est maître de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, chercheuse au Laboratoire d’anthropologie sociale, directrice de la revue « Awal. Cahiers d’études berbères ».

 

 

 

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