L’Intifada kabyle met Bouteflika dans l’impasse

L’Intifada kabyle met Bouteflika dans l’impasse

Le chaos au rendez-vous

Au-delà de cet usage interne de la colère kabyle, deux semaines d’émeutes auront peut-être plus fait pour l’Algérie que dix années de huis clos militaro-islamiste, l’idée d’une internationalisation du problème algérien ne semble plus étonner personne.

Par Mustapha Tossa, Maroc Hebdo, 27 avril-3 mai 2001

Avec l’Intifada kabyle mettant de jeunes Algériens aux prises avec les forces de l’ordre, la crise algérienne a changé de physionomie et de logique d’existence. Même si les massacres attribués par la presse officielle aux GIA continuent d’émailler la vie publique algérienne, l’irruption brutale du facteur kabyle illustrée par la violente confrontation entre gendarmes assoiffés de matraques et jeunes kabyles enivrés de frustration a changé la donne. La crise algérienne n’est plus basée sur ce manichéisme trop longtemps défendu par les cercles bien pensants d’Europe, montrant un islamiste afghanisé, les yeux injectés de sang, la barbe mouillée de bave, un couteau entre les dents harcelant une pauvre jeune fille libérale et occidentalisée mais vaillamment défendue par le militaire républicain, dépositaire du droit et de la loi.

Éradication

Ce schéma a vécu depuis longtemps et a permis de donner corps à un slogan farouchement défendu par les éradicateurs sous la houlette du général Khaled Nezzar actuellement poursuivi par la justice française: “L’armée ou les talibans!”. Les Kabyles, par leurs révoltes, ont “sharonise” le président Abdelaziz Bouteflika qui n’a trouvé pour seule solution pour sortir d’une impasse que la formation d’une commission d’enquête chargée d’élucider les conditions dans lesquelles près de 80 personnes ont péri pour avoir exprimé leur malvie et leur amertume de se voir ainsi marginalisés. Les images de jeunes en train de jeter des pierres et des cocktails Molotov en direction de forces de l’ordre dans les rues de Tizi Ouzou ou de Béjaïa n’ont rien à envier tant au niveau de l’esthétique politique que de la symbolique médiatique à celle des enfants de Gaza, de Khan Younes ou de Hébron en face de l’armée israélienne.
La gravité de la situation a été vite perçue par les capitales occidentales, dont Paris, la place la plus névralgique pour les autorités algériennes. Ainsi le ministre des Affaires étrangères français, Hubert Vedrine, a saisi l’occasion des questions au gouvernement au parlement français pour exprimer une sourde inquiétude: “Nous ne pouvons pas rester silencieux face à ces événements et face à la violence de cette répression. C’est par le dialogue, par le dialogue politique et je le dis au nom de ce gouvernement et en tant qu’ami de l’Algérie, que l’on peut apporter des solutions à ce problème aussi aigû, aussi grave et aujourd’hui pathétique”. Position confortée par le président de “Démocratie libérale” (DL), Alain Madelin, qui estime que la “France ne peut ni fermer les yeux ni se taire (sachant) que c’est un système de pouvoir et de corruption qui est responsable des malheurs du peuple algérien”.

Violence

Accompagnant ces déclarations vigoureuses sur l’Algérie, la FIDH a demandé à se rendre en Kabylie pour enquêter sur la situation. Dans un communiqué diffusé le 30 avril, la FIDH déclare “tenir l’État algérien pour doublement responsable de cette escalade de violence (…); la FIDH demande aux mêmes autorités algériennes les visas nécessaires pour l’envoi d’une mission d’enquête”. Le même jour le conseil de coordination du Front islamique du salut (FIS) publie son communiqué numéro 28 intitulé “Halte au massacre du peuple” et dans lequel le porte parole, le Dr. Mourad Dhina, affirme que “le FIS condamne la terreur d’État utilisée par les généraux, devenue la méthode privilégiée de la société”. La même angoisse on la retrouve dans les propos tenus par le président du Front des forces socialistes (FFS), Hocine Aït Ahmed, qui, après avoir affirmé “je suis pour une internationalisation du problème algérien. Il faut sortir de l’isolement causé par le pouvoir”, dit, à la veille de la manifestation d’Alger, et à cause “du dispositif militaro-policer démesuré”, craindre “un bain de sang”. Le FIS organisait jeudi “une marche pacifique” pour dénoncer “l’irréparable commis en Kabylie par le pouvoir”.

Retrait

Le président Bouteflika, dont le discours télévisé de lundi soir a été qualifié par la Fédération des associations de culture Amazighe (FACAF) de “provocation” tant il était en deçà des revendications identitaires et sociales des jeunes révoltés, se trouve entre le marteau militaro-islamiste de son entourage et l’enclume de la revendication kabyle instrumentalisée.
Affaibli par le retrait du “Rassemblement pour la culture et la démocratie” que dirige Saïd Saâdi de son gouvernement, A bouteflika doit se poser des questions sur les véritables raisons qui ont poussé un gentil collaborateur du dessein éradicateur de l’armée Algérienne à se rebeller subrepticement et à claquer la porte gouvernementale. S’agit-il d’une volonté du RCD de capitaliser la colère de la rue kabyle et ne pas la laisser à son éternel adversaire le FFS? Ou a-t-il obéi aux consignes de retrait de certains généraux dont il ne cachait ni la sympathie ni les liens organiques? Ces généraux auraient trouvé dans la mésaventure kabyle une occasion supplémentaire d’“effeuiller” davantage le président Bouteflika en vue de le pousser vers la sortie.
Mais au-delà de cet usage interne de la colère kabyle, deux semaines d’émeutes auront peu-être plus fait pour l’Algérie que dix années de huis clos militaro-islamiste, l’idée d’une internationalisation du problème algérien lancée par Hocine Aït Ahmed ne semble plus étonner personne. Il faut dire que cette idée est portée par l’entrée en action des mécanismes de la Justice internationale en direction des responsables algériens dont Khaled Nezzar a essuyé les premiers plâtres la semaine dernière.

 

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