A Alger, des milliers de manifestants ont conspué le pouvoir

A Alger, des milliers de manifestants ont conspué le pouvoir

Le Monde, 4 mai 2001

Entre 10 000 et 30 000 personnes ont défilé, jeudi après-midi, dans les rues d’Alger, à l’appel du Front des forces socialistes (FFS) d’Hocine Aït Ahmed. La marche s’est déroulée sans incidents. Selon les organisateurs, de nombreux cars transportant des manifestants ont été empêchés d’arriver à Alger. La question identitaire ne figure pas en tête des revendications exprimées. ALGER correspondance

« Pouvoir assassin ! », « Bouteflika, Ouyahia, gouvernement terroriste ! », « généraux, dehors ! », « Bouteflika rentre chez toi ! ». Des milliers d’Algériens – plus de 30 000 selon les organisateurs, 10 000 selon la police – ont marché jeudi après-midi à Alger, entre la place du 1er-Mai et celle des Martyrs, en criant ces slogans, répondant à l’appel du Front des forces socialistes (FFS). La capitale algérienne n’avait pas connu une manifestation d’une telle ampleur depuis 1998. Le FFS n’avait pas demandé d’autorisation pour cette marche – presque systématiquement refusée toutes ces dernières années –, mais les autorités avaient envoyé de nombreux signaux de feu vert implicite.

Les manifestants, en majorité des jeunes, mais également de nombreuses femmes, ont conspué le pouvoir et dénoncé la répression en Kabylie. Leur nombre aurait pu être plus élevé encore, affirment les dirigeants du FFS, si de très nombreux cars transportant des manifestants en provenance de Kabylie n’avaient pas été refoulés aux abords de la capitale, ou bien empêchés d’arriver à temps à Alger, en raison de contrôles tatillons. Il semble que seuls les véhicules particuliers réussissaient à franchir les barrages.

Dans la capitale, le quadrillage policier était impressionnant et très « professionnel ». Les membres de la police anti-émeutes avaient pris position dans toutes les ruelles débouchant sur le parcours emprunté par les manifestants. A midi, la place du 1er-Mai paraissait clairsemée. Le millier de personnes déjà présentes tentait de conjurer l’angoisse d’un échec en chantant des couplets hostiles au président Bouteflika qu’une banderole invitait à rentrer chez lui, comme il avait menacé de le faire lors d’un discours, l’année dernière.

De leur côté, les membres du service d’ordre du FFS s’employaient à calmer les ardeurs de certains jeunes qui s’amusaient à lancer des pétards au milieu de la foule. Aux abords de la fontaine, une femme s’égosillait : « Y’en a marre de ce gouvernement, ils veulent rendre fous tous nos enfants ! » Un peu en retrait, les infatigables mères de disparus, brandissant pancartes et photos des leurs, devisaient avec des journalistes. Une heure plus tard, une clameur de joie accueillait les renforts arrivant en rangs serrés en provenance de la rue Hassiba Ben Bouali et des ruelles adjacentes. La marche pouvait commencer. Elle a eu lieu sous les cris de « ulach smah » (pas de pardon) pour les responsables de la répression de ces derniers jours, ou bien de « tueurs, égorgeurs, et ils se disent nationalistes ! ». « Liberté, liberté ! », hurlaient les jeunes.

DÉMOCRATIE ET LIBERTÉ

Devant le siège de l’Assemblée nationale, les slogans se sont faits plus explicites encore pour rejeter la commission d’enquête mise en place par les députés. « Commission d’enquête internationale ! », « députés béni-oui-oui, dehors ! », pouvait-on entendre.

Alors que la revendication identitaire n’est toujours pas au centre des enjeux, le FFS prévoit que la stratégie du pouvoir va consister à souligner la particularité de la Kabylie, dans l’espoir de faire diversion. Il reste que les jeunes ont posé des problèmes de fond – démocratie et liberté – qui concernent l’Algérie tout entière, et pas seulement cette région.

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La déclaration de M.Védrine est « inacceptable »

La déclaration du ministre français des affaires étrangères, Hubert Védrine, sur la situation en Kabylie est « inacceptable », a affirmé jeudi, à Alger, son homologue Abdelaziz Belkhadem. « Ces propos vont manifestement à la rencontre des pressions des partisans traditionnels de l’ingérence et de l’intervention étrangères dans les affaires intérieures de l’Algérie », a-t-il précisé. Pour le chef de la diplomatie algérienne, la situation qui prévaut dans son pays « touche d’abord et avant tout les Algériens, auxquels il revient, et à eux seuls, de trouver une solution à leurs problèmes ».

M. Védrine avait affirmé mercredi, devant l’Assemblée nationale à Paris, que la France ne pouvait rester silencieuse face à « la violence de la répression » des manifestations en Kabylie. Le chef de la diplomatie avait appelé au « dialogue politique » dans ce pays. « La situation est de nouveau extrêmement grave en Algérie : en Kabylie, une soixantaine de tués, très jeunes, s’ajoutant à la liste des violences et de cette guerre civile », avait souligné M. Védrine devant les députés.

 

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