Quand Bouteflika déçoit

Le discours du président de la république algérienne ne répond pas aux attentes kabyles

Quand Bouteflika déçoit

L' » intifada  » berbère est-elle à bout de souffle ? Le calme était certes revenu hier en Kabylie, mais les frustrations de la population demeurent. Frustrations identitaires, politiques, sociales.

Baudoin Loos, Le Soir de Bruxelles, 3 mai 2001

Abdelaziz Bouteflika dispose-t-il encore d’un certain crédit populaire ? Il se révèle ardu de répondre à la question mais, après le discours télévisé du président de la république, lundi soir, il apparaît que la jeunesse kabyle (berbère) qui s’était répandue en émeutes depuis douze jours n’y aura trouvé ni espoir ni même soulagement.
Lancée après le décès par balles d’un adolescent arrêté par la gendarmerie, cette  » intifada  » kabyle semble actuellement essoufflée. Hier, le calme régnait. Le bilan oscille entre les officielles 42 morts violentes et les estimations locales, qui évoquent 60 à 80 victimes par balles réelles.
Le discours du  » raïs  » algérien est resté au stade déclaratif – dans le sens  » J’ai compris vos frustrations, vos impatiences, vos incertitudes « . Le tout assené en langue arabe classique. Qui échappe à la majorité des Algériens. Qui échappe a fortiori à la majorité du quart d’Algériens d’origine kabyle.
Certes, il a vaguement évoqué une révision constitutionnelle, sans doute relative à la langue berbère, toujours sans statut national officiel, misant sur l’annonce de l’établissement d’une commission d’enquête pour calmer le jeu. Mais, en Algérie, le coup de la commission d’enquête, même dûment labélisée  » transparente « , a fait long feu. La dizaine de commissions d’enquête lancées depuis l’indépendance, en 1962, n’ont jamais apporté la moindre lumière. Celle que les parlementaires, pleins de zèle, avaient mise en place après les fort douteuses élections locales de 1997 n’a, par exemple, jamais livré le résultat de ses travaux pourtant réels. C’est que la vérité fait peur, en Algérie.
Bouteflika a du reste lui-même admis lundi que  » la démocratie (était) encore imparfaite « . La sentence venait d’un expert. Un homme du système. Commentant l’installation d’une commission d’enquête sur les émeutes de Kabylie, notre confrère  » La Tribune  » lançait hier ce constat :  » Cette initiative technique, judiciaire dirait-on, montre bien les limites terribles qu’a le chef de l’Etat à changer le cours des événements en faveur de la démocratie, à se débarrasser en même temps de tous les obstacles et des  » forces occultes  » dont il se plaint publiquement depuis qu’il est aux affaires  » – il y a tout juste deux ans.
Les journalistes algériens jouissent d’une certaine dose de liberté sous contrôle. Parfois, rarement, ils en usent pour dire ceci : il n’y a pas de démocratie en Algérie; il y a un système de pouvoir régi par des règles opaques écrites par l’armée, ses clans et ses mafias. La population ressent ce système qui confisque les richesses comme celui de la  » hogra « , terme intraduisible au parfum de mépris, d’injustice, d’arbitraire. Le quotidien de l’Algérien moyen.
Voilà pourquoi Abdelaziz Bouteflika, après son élection – désignation par l’armée, en réalité – d’avril 1999, avait suscité un certain espoir, sinon plus : lançant une campagne référendaire en vue de la  » concorde civile  » pour tenter de mettre fin à la  » sale guerre « , il avait, en septembre de la même année, parcouru tout le pays, lui parlant en arabe dialectal et même en français, pour lui dire qu’il avait saisi tous les maux du régime – le premier nommé étant bien sûr la corruption -, des mot qui avaient touché la population au cœur et aux tripes.
Depuis lors, et malgré tant de bonnes intentions toujours au stade des projets, cette population a déchanté. A compris que son président, comme elle le craignait, n’a de marge de manœuvre que celle octroyée, avec une grande parcimonie, par la haute hiérarchie de l’armée.
Pendant que la  » sale guerre  » continue sans désemparer – entretenue par ces groupes armés que l’on veut islamiques, qui sont surtout ou aussi hallucinés, mafieux ou manipulés -, les problèmes économiques quotidiens prennent des proportions de plus en plus inquiétantes, qui expliquent d’ailleurs principalement le soulèvement de la jeunesse kabyle, sans horizons.
Mohamed Benrabah, un intellectuel algérien exilé en France, traduisait sans doute assez bien cette immense amertume, mercredi dans les colonnes du parisien  » Libération  » :  » Pauvre Algérie… ce pays dont le peuple, devenu indépendant en 1962 mais à ce jour pas libéré, ne vit plus que dans le désespoir au point de se demander si cette indépendance en valait vraiment la peine « . Des mots à mesurer à l’aune d’une qualité qui reste commune à tous les Algériens : la fierté.

Le Soir du jeudi 3 mai 2001
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2001

 

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