Marche du FFS à Alger

Marche du FFS à Alger

Une démonstration spectaculaire

Omar Sadki, Le Quotidien d’Oran, 2 juin 2001

Un autre succès retentissant pour le Front des forces socialistes qui a réussi à drainer une foule imposante à l’occasion de sa marche organisée jeudi. 200 000, 300 000 ou 500 000 ? Personne ne peut dire avec exactitude combien de personnes ont répondu à l’appel.

Mais tout le monde s’accorde à admettre qu’une marée humaine s’est déversée sur la rue Hassiba Ben Bouali, les boulevards Amirouche et Zighout Youcef dès la mi-journée.

Les chiffres de la police réduisent le nombre à 40 000, les organisateurs l’élèvent à un million de personnes. Peu importe, l’essentiel est que la foule des grands jours a répondu à l’appel et battu le bitume de la place du 1er Mai à la place des Martyrs.

Le cafouillage de la veille sur l’itinéraire – initialement les manifestants devaient marcher sur la Présidence – ne semblait pas avoir incommodé les citoyens qui ont commencé à affluer vers les grands boulevards, libérés une heure à l’avance de la circulation automobile. Des incidents à la fin du parcours, place des Martyrs, ont cependant entaché la satisfaction générale. Un jeune a été blessé par balles. Les responsables du FFS ont spontanément attribué les échauffourées à la manipulation professionnelle de milieux occultes qui auraient instrumentalisé des jeunes du quartier en leur rappelant le souvenir des affrontements ayant émaillé la rencontre de football JSK-MCA, d’il y a quelques mois. D’autres faits troublants sont à ajoute au soupçon. Outre le tir qui a blessé un manifestant, un groupe de jeunes a été surpris, au milieu de la foule, de trouver, un P.A. 15 coups abandonné dans un coin de la place des Martyrs. Contrairement au scénario virtuellement escompté, les manifestants, sans toucher l’arme, ont appelé les policiers en faction pour la récupérer. Des interrogations fusent. Qu’a-t-on mijoté pour faire capoter la grande démonstration ? Qu’elle se termine dans le tumulte et le bain de sang ? Pourtant tout s’est bien passé auparavant.

Comme de tradition, les marcheurs disposés en carrés compacts avancent dès 13 heures, à un rythme lent, donnant libre cours à leurs cordes vocales. Aux mots d’ordre cohérents et politiques des banderoles, s’ajoutent les slogans de la colère scandés par des poitrines folles de rage. «Pouvoir assassin», «Kabylie echouhada», «Bouteflika, Ouyahia, gouvernement terroriste», «Y en a marre de ce pouvoir»… Les plus jeunes sont visiblement les plus excités. Beaucoup d’entre eux ont manifestement participé directement aux émeutes. Ils en portent les zébrures morales et physiques. Certains, le visage ou le buste bariolé, veulent en découdre avec les agents des brigades anti-émeutes dispersés au pied des édifices publics les plus névralgiques. Les militants du FFS avaient fort à faire pour endiguer tout dérapage. Ils dressent aux endroits sensibles des cordons entre les manifestants et les policiers. Des trésors d’énergie pour apaiser les esprits et prodiguer le bon conseil de continuer la marche qui doit être pacifique.

A chaque vue d’un casque bleu, devant le siège de la Bourse, le ministère des Finances, le commissariat central ou encore devant l’APN et la wilaya, les lieux où des cordons de brigade anti-émeutes ont été ostensiblement déployés, les voix tonnent et les doigts montrent «El irhab inani houa dark el watani» (le terrorisme manifeste est la gendarmerie nationale) ou en Kabyle, «Si vous voulez la guerre, nous n’avons pas peur», ou encore «Bâtards, vous avez souillé le drapeau !».

Par endroit, les marcheurs improvisent un bref sit-in et une minute de silence. Les encadreurs de temps en temps dépassés par la furie des jeunes s’effacent. La fièvre monte. Tout peut basculer à tout moment tant les 20-25 ans, acteurs de 40 jours d’émeutes, rechignent à obéir à la discipline. Devant chaque institution de l’Etat, chaque symbole de celui-ci, ils libèrent un torrent d’hostilités. Au-dessus des têtes, trônent les portraits de Hocine Aït Ahmed et de Matoub Lounès, le chanteur assassiné le 25 juin 1998, dont l’anniversaire de la mort est fortement redouté. Le défunt chanteur et ses chansons toujours d’actualité agissent sur la population juvénile comme un catalyseur.

Les jeunes lui font le serment posthume en choeur, qu’ils «resteront des hommes libres». L’emblème national est copieusement brandi également comme pour conjurer les anathèmes séparatistes. Les banderoles tantôt noires expriment le deuil, tantôt de couleur reprennent les mots d’ordre fétiches du FFS.

«Commission d’enquête internationale», «Pour une alternative pacifique et démocratique», «Ni Etat policier ni Etat intégriste», «Pour une Assemblée constituante», «Non à la hogra», «Pour une mobilisation nationale»… pouvait-on lire sur certaines d’entre-elles. Des groupes de manifestants ont les leurs propres à l’image de cette délégation de Sétif qui parodie la célèbre maxime de Tarik Ibn Zyad, à l’adresse des gouvernants: «Le peuple est devant vous, le TPI est derrière vous», assorties plus loin d’un «Message aux généraux» imprimé sur une étoffe jaune brodée: «La primauté du civil sur le militaire».

Un carré des familles des disparus, composé de veilles femmes principalement, se fait également bruyant. Les pancartes et les légendes rappellent l’autre tragédie.

 

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