La Kabylie en colère

La Kabylie en colère

Les émeutes, qui ont déjà fait 15 morts et des dizaines de blessés depuis une semaine, se poursuivent. Devant l’ampleur des événements, le ministre algérien de l’Intérieur a annoncé la mise en place d’un programme économique spécial en faveur de cette région.

Tizi Ouzou : Arezki Aït-Larbi, Figaro, 27 avril 2001

A l’appel de la coordination des lycéens et des comités étudiants, des dizaines de milliers de jeunes sont descendus, hier, de toutes les villes et de tous les villages kabyles pour crier leur colère dans les rues de Tizi-Ouzou, capitale de la région. Une colère trop longtemps contenue, mais qui a explosé après la mort, le 18 avril, d’un lycéen, Guermah Massinissa, abattu d’une rafale de kalachnikov dans une caserne de gendarmerie. La réaction à ce drame a été exacerbée, quatre jours plus tard, par l’interpellation, à Amizour, de trois collégiens par des gendarmes.
Les violents affrontements qui opposent depuis cinq jours manifestants et forces de l’ordre dans plusieurs localités ont fait des dizaines de blessés. A Ouzellagen, en Petite Kabylie, deux jeunes ont été tués et une douzaine d’autres blessés par balles. Ils auraient pris d’assaut, selon la version officielle, les appartements de fonctions des gendarmes.

Tizi Ouzou était, hier, sous haute tension. Dès 9 heures, les commerces avaient baissé leurs rideaux. A l’université Mouloud Mammeri, haut lieu de la contestation depuis les événements du «Printemps berbère» (1980), des milliers de lycéens ont entamé une marche vers le palais de justice, situé à l’autre bout de la ville. Objectif: exiger «la vérité sur la mort du jeune Massinissa et la punition de son assassin». Une dizaine de femmes, en tenue traditionnelle kabyle, ouvraient la marche. La grand-mère de la victime, qui contenait difficilement son émotion, a harangué la foule: «Mobilisez-vous pour votre dignité, défendez la mémoire des victimes, mais n’oubliez pas que cette protestation doit rester pacifique.»

«Pouvoir assassin!», «Assa, azekka, Tamazight tella tella!» («Aujourd’hui, demain, la langue berbère vivra»), «Corrigez l’histoire, l’Algérie n’est pas arabe», répondaient en écho les manifestants.
A hauteur de la caserne de gendarmerie, située sur le parcours de la manifestation, dans le centre-ville, la tension est subitement montée. «Pouvoir assassin!» criaient les manifestants, avant d’entonner l’Aghuru («Trahison»), version iconoclaste de l’hymne national chantée par Matoub Lounès quelques semaines avant son assassinat, en juin 1998, par un commando armé.

Le spectre d’une nouvelle provocation hantait les esprits. Mais, cette fois, les gendarmes ont fait le dos rond et sont restés cloîtrés dans leurs locaux, portes et fenêtres fermées. Quelques dizaines de «jeunes incontrôlés», menés par deux adultes aux allures de gorilles, ont tenté de leur lancer des pierres. Ils ont vite été maîtrisés par les organisateurs.

Vers midi, le même groupe de jeunes a tenté de saccager le palais de justice, situé à proximité du commissariat de police, et d’allumer des pneus sur la chaussée. Les forces antiémeutes, jusqu’ici très discrètes, ont riposté à coups de grenades lacrymogènes, et ont réussi à les disperser. La manifestation a pris fin sans trop de dégâts, hormis quelques lampadaires brisés.

Hier soir, la Kabylie était encore une immense poudrière qui pouvait exploser à tout moment. Au-delà des provocations claniques émanant du sérail du pouvoir, les motifs d’une grogne chronique ne manquent pas dans cette région réputée frondeuse, au bord de la révolte permanente. Outre la détérioration des conditions de vie, l’absence de perspectives, le mépris affiché par les autorités à l’égard de la majorité des jeunes Algériens, les jeunes de Kabylie doivent assumer le déni identitaire et l’exclusion culturelle. Depuis le «Printemps berbère» de 1980, ils ne cessent de rappeler, fermement mais pacifiquement, leur principale revendication: «le berbère, langue nationale et officielle».

Encadrée depuis quelques années par le RCD et le FFS, les deux partis influents dans la région, cette nouvelle génération de contestataires a fini par tourner le dos à ses aînés. «Dans les années 80, ces jeunes ont été élevés dans la contestation du pouvoir central et le rejet des islamistes, explique un sociologue. Aujourd’hui, ils découvrent qu’ils ont été bernés : le RCD les a menés dans le giron du premier, et le FFS dans celui des seconds. Pis encore, les cadres de ces partis ont adopté des tactiques carriéristes avec tous les privilèges matériels que cela suppose. Rien ne les distingue des apparatchiks du FLN, l’ex-parti unique!» Les luttes d’influence pour le contrôle de la région ont fait le reste. La perte de crédibilité de ces partis qui avaient, dans le passé, suscité l’espoir est porteuse de gros risques. Inorganisé, l’immense potentiel de contestation est devenu perméable à toutes les provocations. Y compris celles émanant des ennemis les plus primaires de la Kabylie.

 

 

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