Le désespoir algérien

Après avoir confisqué toute forme d’expression, brisé toute croyance en l’avenir, comment les dirigeants peuvent-ils s’étonner des violences comme celles en Kabylie.

Le désespoir algérien

Mohamed Benrabah*,. Libération, 2 mai 2001

Il semblerait que le livre de Habib Souaïdia (dénonçant les massacres des militaires) ait fait perdre à nos généraux tout leur sang-froid. auvre Algérie… ce pays dont le peuple, devenu indépendant en 1962 mais à ce jour pas encore libéré, ne vit plus que dans le désespoir au point de se demander si cette indépendance en valait vraiment la peine. Il a suffi dernièrement que la rumeur se propage (sur l’éventualité pour les Algériens nés entre 1954 et 1962 d’acquérir la nationalité française) pour que les services d’état civil en Algérie se voient submergés par des demandes d’extraits d’acte de naissance rédigés en français. Pour mettre un terme à cette nouvelle «opposition» pacifique, le régime en a interdit toute délivrance. La rue n’a pas tardé à réagir avec son humour caractéristique et féroce: «Le pouvoir a-t-il peur qu’il ne lui reste plus personne à gouverner?» Si le désespoir est la forme ultime de résistance «pacifique», il peut facilement basculer dans la violence. Lorsque, avec des politiques de toutes sortes (économique, sociale, culturelle), on confisque à l’ensemble d’une population son passé et son présent pour lui refuser l’avenir, alors il ne faut pas être surpris par les actions désespérées menées ces jours-ci par les jeunes Kabyles. Leurs revendications dépassent largement l’habituelle revendication identitaire et linguistique pour réclamer la fin de tout un système suranné.

Pauvre Algérie… elle qui n’arrive pas à se libérer d’une caste de militaires dont les généraux deviennent encore plus puissants lorsqu’ils partent «à la retraite». Comme ce général faiseur de roi, «à la retraite», venu plein d’arrogance faire la promotion de son livre en territoire (français) conquis, pour le quitter aussitôt en catimini, sans doute pour éviter un sort identique à celui de Pinochet. Il semblerait que le livre de Habib Souaïdia (la Sale Guerre) ait fait perdre à nos généraux tout leur sang-froid. Habitués à l’obscurité des coulisses, ces militaires seraient-ils aveuglés par la lumière qu’apporte au monde cet ouvrage? Il est vrai qu’il y a de quoi en perdre sa sérénité, en lisant, page 133: «Nos chefs directs, mais aussi les généraux Mohamed Lamari, Saïd Bey, Gaïd Salah et Fodhil Chérif, nous disaient souvent des phrases du genre: « Vous n’allez pas passer la journée à ramener ces corps jusqu’au PC. Ramenez simplement les têtes » (…)» Dans la mémoire collective des Algériens, de telles pratiques rappellent celles de l’époque de la conquête de l’Algérie par le maréchal Bugeaud. Pour pacifier ce pays, ce dernier accordait une prime à toute tête coupée rapportée par un soldat. Ce que dénonce l’auteur de la Sale guerre ne peut rester sans suite. Si l’armée algérienne n’a rien à se reprocher, son refus d’une commission d’enquête internationale ne fait qu’entretenir le doute.

Pauvre Algérie… Pour gagner du temps et perdurer, le régime, chancelant mais toujours debout, lui ressort à chaque fois une relique qui, au début, fait énormément de bruit pour donner l’illusion d’une rupture avec le système honni, mais qui, ensuite, n’hésite pas à imposer le verrouillage de tout l’espace public. La dernière merveille sortie de la boîte de Pandore s’appelle Abdelaziz Bouteflika, un homme qui a le triste privilège d’avoir fait et servi le système. Pour rattraper son silence de vingt ans, il ne cesse de parler au point de dire une chose et son contraire et promettre au peuple algérien de tout changer (l’école, la justice, le code de la famille, etc.), pour, finalement, ne rien faire du tout. L’homme, qui prend ses discours pour des réformes, reste fidèle à ses premières amours, le totalitarisme de Boumediene fondé sur le parti unique et des politiques conçues pour mettre au pas une société que l’on méprise. Ce mépris s’illustre notamment par l’indécence dont il fait preuve en recyclant d’anciens «barons» du régime, pourtant responsables de la tragédie actuelle avec son lot de misère sociale et culturelle. Ce mépris atteint le seuil de l’intolérable lorsqu’il part en voyage à l’étranger (Nigeria) alors que, chez lui, en Kabylie, un brasier fait rage. Lorsqu’il rompt enfin le silence après deux semaines d’émeutes et des dizaines de morts, il prononce un discours creux dans un arabe classique inintelligible pour avouer finalement son impuissance face aux vrais maîtres du pays.

Le chef de l’Etat algérien, qui affirme ne pas être au trois quarts président, devrait non pas se demander s’il est au trois quarts président ou non mais plutôt penser à ce qu’il lui reste de parcelle de pouvoir dans ces trois quarts-là qu’il a tenté de mériter en allant, l’an dernier, défendre Pinochet à l’ONU. Non content de se faire l’avocat du diable, il se fait aussi critique littéraire pour réagir à la volée de bois que lui a assénée, en mars dernier, le président allemand Johannes Rau: selon lui, Habib Souaïdia n’est qu’un «gribouillis d’écrivain» qui écrit «n’importe quoi (…), un livre sans consistance, d’un style pauvre [qui] n’atteindra pas notre moral».

Pauvre Algérie…, elle que cette classe politique a violée et défigurée par des politiques fondées sur des notions douteuses comme «l’authenticité» et la purification (ethnique, morale, linguistique, etc.). Des entrailles de ce pays est sorti alors un monstre appelé islamisme politique, qui se donne pour objectif de remettre en cause l’existence même de l’Algérie en imposant à sa population des pratiques d’un autre âge. Ses dirigeants, qui sont prêts à s’unir avec le diable pour se préserver, ont concocté une politique dite de «concorde civile» par le biais de laquelle on a laissé dans la nature des individus (en mission commandée, manipulés ou convaincus) dont les mains sont tachées de sang.

L’aspect le plus pervers de cette politique est la légitimation et la valorisation de ceux qui ont pris les armes. On a, en effet, octroyé, entre autres, des salaires à ces derniers. Résultat: depuis l’entrée en vigueur de cette politique, des milliers d’exclus, pacifiques ceux-là, se demandent si le meilleur choix n’était pas de monter au maquis. L’actuelle insurrection en Kabylie trouve, en partie, ses racines dans cette injustice qu’impose le plus fort au plus faible (la hogra).

Pauvre Algérie…, il a suffi qu’un seul et unique livre soit publié à l’étranger pour que des généraux et autres hommes politiques en perdent leur latin. Le plus pathétique est de voir des intellectuels leur emboîter le pas et leur faire allégeance tout en s’autoproclamant «intellectuels nationaux». Cette appellation, aux relents pétainistes, nous fait découvrir une classe qui fait dans le nationalisme de bas étage, dont l’essence même est de voir le complot partout et d’exclure l’Autre. Désormais, il n’y a plus qu’Eux, les véritables «Algériens», et les Autres, moins ou pas algériens du tout, voire des traîtres à la nation. C’est cette façon de se définir qui a fini par écarter toute solution pour intégrer sereinement la revendication identitaire berbère. Pour ces intellectuels, quiconque défend la culture et la langue berbères dans le cadre d’une Algérie plurielle «n’est qu’un Kabyle» et nécessairement «séparatiste» et «antipatriote», même lorsqu’il est arabophone. Ces «intellectuels nationaux» devraient méditer ces propos de l’Américano-Palestinien Edward Saïd: «L’intellectuel refuse a priori toute appartenance. Etre proche du pouvoir signifie obligatoirement, et dans des délais plus ou moins longs, perdre lucidité, ironie, distance, sens du soupçon.»

Pour que l’Algérie ne soit plus à plaindre, il faudrait qu’elle entreprenne un véritable nettoyage des écuries d’Augias et change carrément de régime. La question conjoncturelle de «Qui tue qui?» ne doit pas occulter celle qui n’a jamais cessé d’être d’actualité: «Qui dirige qui et au nom de quoi?» Tant que le peuple algérien ne sera pas seul souverain, alors devra se maintenir la pression internationale pour l’aider à écarter ses apprentis dirigeants, qu’ils soient militaires s’étant mis hors-la-loi, politiques corrompus ou intellectuels de service. Quant aux islamistes, ils sont loin d’être innocents et ne doivent pas non plus rester impunis: ceux qui assassinent, tout comme leurs commanditaires.

En définitive, le changement de société en Algérie passe par la même loi que celle votée récemment par la Yougoslavie. Cette loi interdit de charges publiques tous ceux qui ont fait et/ou servi le système honni. Seulement, en attendant d’imposer cette loi, que faudrait-il faire? Pour sauver ce qui peut encore l’être, une commission d’enquête internationale s’impose car trop d’événements graves restent marqués par une opacité extrême. Le dernier drame de Kabylie ne fait pas exception à la règle, et la commission d’enquête (nationale) que propose Bouteflika se fondera nécessairement sur une justice corrompue et aux ordres pour produire les mêmes résultats que ceux de l’enquête sur l’assassinant du président Boudiaf, c’est-à-dire rien

* Mohamed Benrabah, maître de conférences, Université de Grenoble-III. Dernier ouvrage publié: «Langue et pouvoir en Algérie», Editions Séguier.

 

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