« Beaucoup de détenus ne devraient pas être en prison »

Entretien avec le professeur Issad

« Beaucoup de détenus ne devraient pas être en prison »

Propos recueillis par Abla Chérif, Le Matin, 5 mai 2002

Le Pr Issad a conduit la commission de réforme de la justice. Les récents évènements survenus dans certaines prisons ne sont, selon lui, que le début d’une longue chaîne de problèmes. La commission avait enquêté dans les pénitenciers et attiré l’attention sur les conditions de détention désastreuses.

Le Matin : Des drames se sont produits dans trois prisons différentes en un laps de temps très réduit. La commission de réforme de la justice que vous avez présidée a été amenée à enquêter sur les conditions d’incarcération au sein de ces pénitenciers. Aviez-vous prévu une telle situation ?

Pr Issad : Nous avions effectivement envoyé une équipe qui avait fait le tour de treize prisons à travers le territoire national. Au terme de sa mission, elle a établi un rapport alarmant sur les conditions de détention. Et, bien entendu, nous avons alerté qui de droit.

Quel a été le constat de cette équipe ?

Il a été constaté un surpeuplement des prisons algériennes, des conditions alimentaires en dessous du minimum et des conditions médicales désastreuses. Il faut en effet attirer l’attention des pouvoirs publics sur ces maladies qui se propagent parmi les détenus. Et ce que j’entends par maladies, comprenez-le bien, le sida. Je suis assez pessimiste, je crains que ces drames qui sont survenus ne soient que le début d’une longue chaîne de problèmes. Vous me demandez si nous avions prévu une telle situation : oui, nous l’avions prévue, nous avons attiré l’attention sur ce qui se passe, mais il n’y a pas eu prise en charge de ces remarques. Beaucoup d’autres ont, eux aussi, attiré l’attention sur ces problèmes. Si nous reprenons tout ce qui a été écrit en dix ans, on s’aperçoit que tout a été dit, tout a été prévu. Les problèmes commencent maintenant, mais ils menacent aussi d’autres secteurs, d’autres domaines où des explosions sont également à craindre. Je vous cite l’exemple de l’eau et de la santé. Tout cela peut être très dangereux pour l’Algérie.

Votre constat sur la situation dans les prisons laisse entendre que le problème risque d’empirer. Est-ce le cas ?

Il ne risque pas d’empirer. Il va empirer. Quand des détenus sont entassés les uns sur les autres dans de petites cellules, que des mineurs côtoient de grands délinquants, que des personnes saines côtoient des malades, à quoi doit-on s’attendre ? Qu’est-ce qui peut découler d’une proximité entre des gamins et de grands délinquants ?
Car l’homosexualité dans les prisons algériennes est aussi un fait, il se développe. Il faut attirer encore et encore l’attention sur ces conditions catastrophiques ; on ne peut pas couvrir d’un voile pudique des problèmes aussi graves.

C’est ce qui pousse les détenus à se suicider ?

Il n’y a pas lieu d’analyser les causes du suicide. De tels actes participent du même malaise qui pousse des personnes en liberté à mettre fin à leurs jours. A l’extérieur, ces actes sont motivés par la misère, le chômage En prison, il y a des causes supplémentaires : les humiliations, les atteintes choquantes à la dignité humaine. A mon avis, il ne faut pas analyser les causes psychologiques qui ont poussé à un tel extrême, il faut éviter plutôt que de telles situations ne se renouvellent.

Des spécialistes indiquent que les détenus sont davantage affectés par le traitement de leurs affaires par la justice. Que cette perte de confiance en la justice les amène à des actes extrêmes.

Oui, il y a perte de confiance en la justice. Tous ceux qui se présentent au palais de justice ont la peur au ventre. Vous le savez, vous journalistes, pour être souvent convoqués, que dire des détenus présentés ! Pour ma part, je trouve choquant que des magistrats s’emploient à couvrir les détentions. J’entends par là des condamnations à des peines de prison ferme pour ne pas contredire les juges d’instruction. C’est grave. L’expression usitée est : cadeau de couverture de détention. Elle revient souvent dans la bouche des magistrats. C’est intolérable de mettre un père de famille, un citoyen en prison pour discuter ensuite. Toute une révolution doit être menée par le ministre de la Justice.

Cela veut dire qu’un certain nombre de personnes actuellement détenues n’ont en réalité rien à faire en prison ?

Absolument, il y a un nombre invraisemblable de détenus qui ne devraient pas l’être.

Pourquoi ?

Cette situation découle du laxisme, de l’absence de contrôle et de courage. Comment des hommes politiques osent-ils dire que des magistrats n’appliquant pas la loi quand ils sont censés agir pour faire appliquer cette loi ? Mais on préfère casser les magistrats qui ne sont pas de « la famille » que ceux qui emprisonnent systématiquement.

Comment expliquez-vous en effet que les mesures annoncées par le Président de la République pour faire de la détention préventive une exception n’aient pas été appliquées ?

L’anomalie a été également relevée par le ministre de la Justice récemment. C’est une aberration qu’un homme politique ait le courage de dire que des magistrats n’appliquent pas la loi. C’est énorme, il n’y a pas de mots pour qualifier un tel discours. C’est une dérive et du pouvoir politique et de la justice qui banalise des situations aussi graves.