«L’Algérie importe pour plus de 60 millions de dollars par an de livres»

Ahmed Madi, président du Syndicat national des éditeurs du livre (SNEL)

«L’Algérie importe pour plus de 60 millions de dollars par an de livres»

El Watan, 6 septembre 2016

Ahmed Madi, président du Syndicat national des éditeurs du livre (SNEL), dresse un état des lieux de l’industrie du livre en Algérie. La surtaxation, la traduction, l’achat des droits d’auteur, les dysfonctionnements, la «non-importation» et autres manques flagrants de librairies.

Récemment, vous avez participé à une rencontre avec des syndicalistes français à Paris. Quel était l’ordre du jour ?

C’était une rencontre dans le cadre du Salon international du livre de Paris en mars 2015. Nous avons tenu une séance de travail avec le Syndicat des éditeurs français à laquelle a participé l’organisme français relatif aux droits d’auteur. Et ce, en matière d’échange, une réciprocité livresque entre l’Algérie et la France. Nous avons insisté sur les facilitations quant au coût raisonnable. Un programme concernant l’achat des droits de publication et surtout de traduction du français vers l’arabe et de l’arabe vers le français. Il faudrait que l’Etat nous aide dans ce sens.

C’est-à-dire…

L’Etat doit consacrer un budget pour l’achat des droits. Comme cela est pratiqué dans tous les pays. Nos enfants étudient l’arabe, notre langue nationale et apprennent aussi le français. Il faudrait acheter les droits de langue française pour la traduction en arabe. Même acheter les droits pour la publication en français. C’est-à-dire ne pas importer physiquement le livre. Cela créera un gisement d’emploi local. Cela fera travailler les imprimeries. Une industrie locale du livre productive. Ainsi, nous sollicitons l’Etat pour nous faciliter l’importation des équipements et autres matériels (offset, plieuse, encolleuse, de l’étranger, pas forcément flambant neufs, mais usagés, moins de cinq ans. Ainsi que le ministère du Commerce pour lever les entraves existantes actuellement. Même pour exporter (le livre), c’est difficile.

Au niveau des taxations…

La matière première de la fabrication du livre, c’est le papier, l’encre, les plaques….Représentant 35%. Il ne faudrait pas qu’il existe des taxes sur le livre. Pour qu’il y ait une réelle industrie du livre, une culture et pour exporter le livre, on ne devrait pas les soumettre à des taxations. Le livre est comme l’eau, le lait, l’électricité….A titre indicatif, en Tunisie, en Mauritanie et au Maroc, il n’existe pas de taxes sur la matière première de la fabrication du livre. Nos voisins ne paient pas de taxes. Et sans évoquer l’Europe.

Pourtant, c’est le programme du président de la République, Abdelaziz Bouteflika pour le soutien et la promotion de l’industrie du livre. Malheureusement, le gouvernement n’est pas en train de l’appliquer. Arrêtons le bricolage. Cela suffit avec cette frénétique importation. La réglementation pour l’exportation du livre existe.

En tant qu’éditeur et syndicaliste, vous faites de la traduction une priorité…

La traduction c’est l’ouverture. La porte de l’Algérie s’ouvrant sur la culture. Quand on aborde le sujet de la traduction, il ne faudrait pas que nous, Algériens, ayons des complexes. Il faut traduire dans toutes les langues. Je ne cesse de le répéter. Actuellement, elle se fait en arable, tamazight, français, anglais…A l’université, nous avons le chinois, le turc…Moi, je peux aller plus loin. Pourquoi ne pas traduire en hébreu. Pourquoi lisent-ils ce que nous faisons et nous pas. Il ne faudrait pas qu’il existe un complexe dans la traduction. Et je suis opposé aux ouvrages qui sont contre les valeurs universelles et qui créent la «fitna». Je suis contre le livre islamiste et non pas théologique.

Et la participation aux différents Salons du livre…

A propos du Salon international du livre d’Alger, le commissaire et le PDG de l’Entreprise nationale des arts graphiques (ENAG), Hamidou Messaoudi, nous a ouvert les portes en tant que syndicat. Et nous a offert une occasion de participer de par des communications. Le SNEL a une entière confiance en M. Messaoudi ayant une grande expérience, mais il a besoin aussi de la nôtre. Il existe une entente et une compréhension. Nous travaillons ensemble. Par ailleurs, nous l’avons sollicité, ainsi que le ministre de la Culture, qui n’ont normalement aucune objection, concernant la participation mixte dans les Salons du livre à l’étranger. Une représentation commune de l’ENAG et du SNEL. Tout le monde sait que ces dernières années l’Etat a soutenu la politique du livre. On est arrivés à éditer entre 1500 et 2000 ouvrages par an. Mais des entraves demeurent…

Quel genre d’entraves…?

Il existe des entraves au niveau des ministères du Commerce, des Finances et au niveau des Douanes algériennes. Elles sont plus que bureaucratiques. Nous dissuadant et nous décourageant à exporter le livre à l’étranger. Il faudrait penser à une séance de travail pluridisciplinaire avec les concernés. Et résoudre le problème dans les plus brefs délais. Et par conséquent, exporter le livre à l’étranger. Car tous les livres destinés à cet effet, sont stockés dans les dépôts. Pourquoi ne pas les vendre et faire gagner des devises au pays. J’avais saisi Monsieur le Premier ministre dans ce sens-là. Il m’avait répondu. Mais jusqu’à maintenant il n’y aucune application.

A combien revient l’importation des ouvrages en Algérie ?

L’Algérie importe de l’étranger en matière de livres, pour plus de 60 millions de dollars par an. Je confirme ce chiffre et j’en suis responsable. Et pourtant, nous sommes capables d’acquérir les droits de publication, de traduction ou encore de réédition. L’option de la coédition est aussi rentable pour le pays. Automatiquement nos livres seront distribués à l’étranger. Pour ce faire, il ne faudrait pas qu’il y ait de la bureaucratie au ministère du Commerce et surtout au niveau des banques.

Les librairies en Algérie, ce sont des espaces livresques à promouvoir . Une urgence…

L’Algérie, un pays qui possède une population de 40 millions d’habitants et jouissant d’une superficie de l’ordre de 2,382 millions km², ne compte que 200 librairies ( de vente). Excusez-moi, messieurs, les autorités, cela est une honte. Un wali ne peut pas exiger que l’on paie l’espace pour tenir un Salon national du livre localement. Le livre, ce n’est pas un calcul d’épicier.

C’est noble. Pour faire circuler le livre, il faut des librairies. Il faut encourager l’ouverture de librairies en soutenant les initiatives à travers les aides, l’exonération d’impôts…L’Agence nationale de soutien à l’emploi des jeunes (Ansej) devrait sensibiliser les jeunes dans ce domaine livresque.
K. Smail