Les syndicats autonomes investissent le terrain

Les syndicats autonomes investissent le terrain

El Watan, 29 janvier 2006

Le droit à l’exercice libre du syndicalisme demeure toujours lettre morte. Les autorités opposent un niet catégorique à toute demande d’agrément des syndicats autonomes, violant ainsi les lois en vigueur et les conventions internationales.

Le front social a connu, notamment durant les quatre dernières années, une effervescence sans précédent. L’éducation, l’enseignement, la santé, l’administration publique… pratiquement tous les secteurs d’activité sont ébranlés par des mouvements de contestation mobilisant des milliers de travailleurs. En dépit de leur capacité à mobiliser, témoin de leur représentativité, les syndicats autonomes sont méprisés et parfois réprimés. Pourquoi ne veut-on pas agréer les syndicats autonomes ? La déclaration du président de la République prononcée le 23 février 2005, dans laquelle il a affirmé qu’il ne reconnaît que l’UGTA comme le seul syndicat des travailleurs, est on ne peut plus claire, révélatrice des intentions du pouvoir par rapport au droit à l’exercice syndical. Un droit consacré pourtant par la Constitution. L’article 6 de la loi 90-14 du 2 juin 1990 autorise également toute personne qui veut fonder une organisation syndicale à le faire, à condition qu’elle soit de nationalité algérienne d’origine ou acquise depuis dix ans au moins. En sus des lois algériennes, les conventions du Bureau international du travail (BIT) et l’Organisation internationale du travail (OIT) exigent à tous les pays signataires, dont l’Algérie, le respect des libertés syndicales. Mais en Algérie, le respect du pluralisme syndical ne verra pas encore le jour. Au contraire, les nombreux syndicats activant sur le terrain sont confrontés à des pressions en tous genres : interdiction des sit-in, sanctions salariales et répression contre les responsables syndicaux. Le droit à la grève, consacré par la loi 90-02, est également remis en question. Les autorités semblent avoir trouvé un autre moyen pour contrer les actions des organisations syndicales. Le recours à la justice pour invalider les débrayages initiés par les syndicats de l’éducation en est une preuve de la volonté du gouvernement d’étouffer la protestation des travailleurs. Le cumul : au lieu de faire un pas en avant pour apaiser le front social, déjà en ébullition, le chef du gouvernement s’est prononcé, récemment, contre la revalorisation des salaires des travailleurs de la Fonction publique. Une des principales revendications des syndicats autonomes et même de la centrale syndicale. En tous cas, le bras de fer opposant le gouvernement et les organisations syndicales risque de se durcir davantage durant l’année en cours, d’autant plus que ces dernières ne sont pas près de baisser les bras.

Madjid Makedhi

 

L’UGTA navigue à vue

Le monde du travail de ce début d’année 2006, fortement mis au pas par les pouvoirs publics, est comme orphelin d’un défenseur. De celui qui va porter sa voix et relayer ses râles. L’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) n’est que l’ombre d’elle-même. Elle navigue à vue, à contre-courant des intérêts des travailleurs.

Sérieusement malmenés par la libéralisation brusque de la sphère économique avec comme corollaires les compressions des effectifs, les licenciements et les retards dans les salaires, les travailleurs doivent maintenant subir le déchirement du parapluie de l’UGTA peu encline à répondre à leur cri. C’est que la direction nationale de la centrale est présentement plus préoccupée par sa survie en tant que syndicat unique du pouvoir que par les souffrances de ses adhérents travailleurs en bute à des lendemains incertains. Depuis quelque temps, chaque jour que Dieu fait, des dizaines, parfois des centaines de travailleurs, victimes des errements politiques de l’UGTA, font le pied de grue dans le hall du Palais du peuple pour faire entendre « en live » leurs préoccupations. Mais, souvent, leur cri a du mal à transpercer les murs d’un palais qui semble leur avoir définitivement tourné le dos. La tripartite ? Ce rendez-vous prétendument des grandes décisions que la direction agite à chaque fois pour chloroformer les travailleurs est devenu une arlésienne. Initialement prévue pour septembre, puis décembre, ce face-à-face avec le gouvernement risque de ne pas se tenir avant longtemps, confie un cadre syndical de l’UGTA sous le couvert de l’anonymat. Le gouvernement qui tient les cordons de la bourse a, lui, tranché, et sans état d’âme : « Les revendications salariales sont pressantes mais illégitimes », a dit Ouyahia. La formule est certes contradictoire, mais le message est limpide. Article 87 bis ou pas, il n y aura pas d’augmentation de salaires. Ouyahia a donc donné le coup de grâce au peu de crédibilité qui restait à l’UGTA, lui signifiant ainsi qu’il est illusoire d’attendre l’hypothétique tripartite. Or, les travailleurs ont été abreuvés de promesses que ce cadre de concertation devait forcément aboutir à la suppression de l’article 87 bis qui devait porter les salaires de base à 10 000 DA en plus des différentes indemnités. Hier encore, à l’occasion de la commémoration de l’assassinat de feu Abdelhak Benhamouda, Sidi Saïd a eu pour toute réponse : « Le chef du gouvernement a donné ses arguments et nous avons les nôtres que nous allons poser lors de la tripartite. » D’aucuns parmi « les masses laborieuses » ne croient plus ce genre de discours. Même la promesse miroitée, selon laquelle 4 milliards de dinars vont être débloqués prochainement pour éponger les arriérés de salaires, a été vite démentie en « off » par un ministre directement concerné par ce dossier. Pendant ce temps, le terrain social gronde dangereusement. La multiplication des foyers de tension et les grèves annoncées dans les prochains jours et la bataille pour la succession minent la centrale, qui évolue, depuis octobre dernier, dans une parfaite…illégalité. Pour cause, le mandat de l’actuelle direction est déjà terminé. C’est dire qu’Ahmed Ouyahia, qui ne manque pas d’ironie, a quelque part raison de qualifier les revendications « d’illégitimes » parce qu’exprimées par une direction « illégitime ». L’enjeu du prochain congrès, avec comme point d’orgue la succession, a fait tourner la tête à Sidi Saïd et aiguisé l’appétit de ses contradicteurs. La suspension de Mohamed Badaoui, responsable du syndicat des Douanes, de ses fonctions au sein de la centrale après qu’il lui eut promis au début de le réintégrer dans son poste à la DG des Douanes, est un signe, qui ne trompe pas, d’un affolement face à des lendemains qui ne chantent pas forcément pour Sidi Saïd. Ahmed Ouyahia qui a des représentants haut placés à la tête de l’UGTA ne verrait certainement pas d’un mauvais œil qu’un de ses lieutenants prenne le « perchoir » de la Maison du peuple. Il est en tout cas certain que l’UGTA ne fêtera pas un joyeux 50e anniversaire le 24 février prochain. Elle n’a désormais qu’un choix : s’adapter ou disparaître.

Hassan Moali

« Les revendications des travailleurs sont correctes »

En dépit du niet prononcé par le chef du gouvernement, le secrétaire général de l’UGTA semble toujours garder de l’optimisme quant à une éventuelle revalorisation des salaires des travailleurs de la Fonction publique.

Abdelmadjid Sidi Saïd, qui a assisté, hier, à la cérémonie du 9e anniversaire de l’assassinat de Abdelhak Benhamouda, a déclaré, au siège de la centrale, que la revendication de l’UGTA consiste en la révision de l’article 87 bis et non en une augmentation des salaires. « Il y a une augmentation directe et il y a une augmentation indirecte », a-t-il expliqué. A ce sujet, il annonce que le groupe de travail, qui s’est penché sur cette question, a achevé sa première phase de travail. En tout cas, ajoute Sidi Saïd, la révision de l’article 87 bis reste toujours inscrite à l’ordre du jour de la tripartite. « La solution est toujours possible », dira-t-il sur un ton rassurant. Il a qualifié les revendications des travailleurs de « correctes ». Il faut noter à ce propos que l’UGTA plaide pour que l’augmentation du SNMG soit répercutée par les employeurs sur les revenus des travailleurs. Répliquant à Ouyahia qui a déclaré que l’augmentation des salaires coûterait cher au Trésor public, Sidi Saïd indique que la centrale a, elle aussi, son argument, sans vouloir le dévoiler. Le secrétaire général attend sans doute le moment opportun, qui est la tripartite, pour faire valoir son raisonnement. Sidi Saïd a déclaré, par ailleurs, que la mouture du Pacte social et économique élaborée par le partenaire social sera terminée fin mars. Il a indiqué également qu’un compromis a été trouvé dans l’avant-projet de loi relatif à la Fonction publique. Il s’agit de l’article 18 portant sur la contractualisation. Le projet de loi passera, incessamment, au Conseil du gouvernement et à celui des Ministres pour qu’il soit endossé. Puis, il sera présenté pour adoption au Parlement durant la session de printemps. Concernant le nouveau code de travail, Sidi Saïd a reconnu la persistance de certains écueils dans ses articles 2, 11 et 14, sans pour autant en dévoiler le contenu. Pour le congrès de l’UGTA, Sidi Saïd a annoncé la tenue, en février, d’une réunion de la commission exécutive pour en fixer la date.

Mustapha Rachidiou