Un «Smig» formel dans une économie informelle

Un «Smig» formel dans une économie informelle

Le Quotidien d’Oran, 3 octobre 2006

Combien d’Algériens sont payés au Salaire National Minimum Garanti ?

On sait qu’ils sont nombreux mais on aura de la peine à les chiffrer car les données statistiques ne sont pas vraiment disponibles et quand elles existent, elles sont prises à défaut par l’existence d’un secteur informel très important.

Dans ce secteur gris, les salaires peuvent dépasser le salaire minimum garanti mais en réalité c’est une illusion pour ceux qui y travaillent: la marge au-dessus du Snmg ne compense pas le fait que le patron ne paie aucune charge sociale et que le travailleur ne bénéficie d’aucune protection sociale. Il reste que l’emploi informel ou au noir, qui était estimé en 2003 à 1,250 million de personnes, étant dans l’illégalité, la question du respect du Snmg est presque accessoire.

Quand on parle d’augmentation du salaire minimum, cela ne concerne stricto sensu que ceux qui sont dans un secteur d’activité légal et dont les salaires ne dépassent pas les 10.000 dinars.

2.000 dinars de quoi ?

Ainsi, l’annonce d’une augmentation du Snmg de 10.000 à 12.000 dinars ne signifie pas une augmentation générale des salaires. C’est du réel pour les plus bas salaires, ce n’est pas une référence pour ceux qui sont un peu ou très éloignés de l’enfer du smicard.

Le Snmg est le domaine d’intervention de l’Etat qui le fixe en concertation avec les partenaires sociaux. Ce Snmg est la limite théorique du plus bas salaire dans toutes les branches d’activités. Mais, bien sûr, c’est connu, il y a toujours un monde entre la théorie et le réel. La loi n° 90-11 du 21 avril 1990 relative aux relations de travail dispose en son article 87 que le Salaire national minimum garanti (SNMG) applicable dans les secteurs d’activités est fixé par décret, après consultation des associations syndicales de travailleurs et d’employeurs «les plus représe ntatives». Elle précise que ce salaire minimum garanti est déterminé en fonction de l’évolution de «la productivité moyenne nationale», des «indices des prix à la consommation» et de la «conjoncture économique générale».

Le 87 bis tueur

Mais, attention, quand on parle d’augmentation du salaire minimum, cela ne concerne pas uniquement le salaire de base mais cela inclut les indemnités et les primes. C’est là, le fameux ou diabolique art. 87 bis qui neutralise les augmentations de salaire et qui fait que quand on parle d’une augmentation de 2.000 dinars, cela n’est que formellement vrai. Quand on est payé à 11.900 dinars, on ne gagnera que 100 dinars. Pas fameux du tout. Si l’augmentation du salaire minimum – comme cela devrait être le cas – concernait les salaires de base, on aurait une tout autre configuration. Le salaire le plus, 12.000 dinars, serait amélioré par les primes et indemnités. Pas de quoi se rapprocher du salaire minimum marocain ou tunisien, mais l’augmentation aurait été plus sérieusement ressentie par les concernés. Et surtout elle toucherait plus de monde.

Le SNMG, un «accessoire»

Avec l’inclusion des primes et des indemnités, l’augmentation du Snmg est sans incidence pour ceux qui touchent légèrement plus que 12.000 dinars. Les coûts financiers qui découleraient de la suppression de cet article 87 bis sont importants et c’est ce qui explique que le gouvernement continue à freiner des deux pieds. Le 87 bis, c’est sa digue et son armure qu’il ne semble pas prêt à lâcher. Le secrétaire général de l’Ugta a d’ailleurs si bien «pris acte» de la modicité de l’augmentation et du niet du gouvernement qu’il a qualifié le Snmg «d’accessoire». L’appréciation est curieuse dans la bouche d’un syndicaliste mais ne faisons pas la fine bouche devant ce «parler vrai». Ce serait donc, et Sidi Saïd le clame, à travers les négociations et les signatures des conventions de branches dans le secteur économique (à différencier de la fonction publique) que les augmentations auraient plus de poids et de sens. On annonce des augmentations de salaires et des indemnités qui seraient de l’ordre de 20 à 25% dans le secteur économique public et de 10 à 20% dans le secteur économique privé. Notons combien la marge prévue dans le secteur privé est très large et la latitude qu’elle laisse aux patrons. Rêvons de bons patrons généreux mais parions quand même que dans un secteur, sans réelle présence syndicale, on sera plus près de 10% que des 20%. Voilà donc, surveillons les fiches de paie des travailleurs du secteur économique public, c’est là que les augmentations seront un peu plus sérieuses.

M.Saâdoune


Hausse des salaires : la réalité du terrain

Les salaires des travailleurs devraient augmenter en 2007. Le salaire national minimum garanti (SNMG) atteindra 12.000 dinars et dépassera ainsi la barre symbolique du million de centimes. Les salaires des travailleurs du privé et du public seront augmentés, selon les entreprises, de 5% à 20%. Ces augmentations de salaires correspondent-elles à la réalité économique du pays ? La question agite les salariés qui s’interrogent sur l’impact de ces augmentations sur leur pouvoir d’achat et les chefs d’entreprises, partagés sur les conséquences.

Grand consommateur de main-d’œuvre, le secteur du bâtiment échappe à « la logique des salaires » héritée de l’économie dirigée de l’époque du parti unique. Les travailleurs ne sont pas rémunérés à la journée, mais au volume de travail, c’est-à-dire à la tâche. « Ces augmentations sont dépassées par la réalité du terrain. Dans le bâtiment, les gens ne travaillent plus à la journée, mais à la tâche. Par exemple, un coffreur peut toucher jusqu’à 10 millions par mois. Les salaires du plâtrier, du peintre, du ferrailleur sont négociés au mètre carré. Ils ne sont pas indexés sur le SNMG et n’ont aucune relation avec.

Ce sont de vrais artisans sans registre de commerce. Le simple manoeuvre est rémunéré à 450 dinars par jour, en plus il travaille à la tâche. C’est-à-dire le travail de toute la journée il le fait en quelques heures et après il va ailleurs, sur un autre chantier, ou faire du commerce », explique Larbi Chemam, promoteur immobilier à Oran.

Président de l’Union nationale des promoteurs immobiliers, il juge positive la récente hausse des salaires pour plusieurs raisons. « Dans le bâtiment, la mauvaise qualité des logements est en partie due au fait que certains manoeuvres sont sous-payés. L’amélioration de la qualité va nous ramener de nouveaux clients. Comme l’augmentation du salaire minimum va ouvrira les portes du LSP aux salaires de 60.000 dinars. Si on paie bien les gens, on aura une meilleure qualité de travail et une relance de la consommation».

D’autres chefs d’entreprises affirment qu’ils s’apprêtaient à augmenter les salaires, même sans la tripartite. Dans le bâtiment, les travaux publics, la téléphonie mobile et d’autres secteurs, le plan de relance économique de 120 milliards de dollars lancé en 2004 par le président Abdelaziz Bouteflika a fait exploser les salaires, notamment des cadres. Les rémunérations sont accordées en fonction de la compétence et de la disponibilité.

L’installation en Algérie de grands groupes étrangers a complètement modifiée la donne salariale. « Ces augmentations étaient inévitables. La main-d’oeuvre qualifiée se raréfie à cause de la multiplication des projets. Pour la garder, il faut augmenter les salaires. Aujourd’hui, le salaire minimum est généralement destiné à la nouvelle secrétaire sans expérience ou aux manoeuvres ordinaires. Mais pour les cadres, les salaires ont explosé. Pas moins de 50.000 dinars par mois pour un cadre qui a de l’expérience. Le débutant commence à 25.000 dinars », explique fièrement un entrepreneur dans le bâtiment. L’autre réalité, c’est celle des entreprises. Si beaucoup d’entreprises publiques n’arrivent pas à sortir la tête de l’eau pour des raisons politiques, la santé financière des entreprises privées est un sujet tabou en Algérie. Généralement familiales, ces entreprises communiquent rarement sur leurs bilans et bénéfices. Difficile de savoir l’impact des augmentations de salaires sur leur fonctionnement.

Pour M. Benabid, directeur de l’entreprise privée MCL (spécialisée dans l’immobilier et basée à la zone industrielle d’Es-Senia), les salaires en Algérie ne représentent pas une charge importante pour les entreprises. « C’est la matière première qui pèse lourd, les salaires demeurent faibles et ne représentent que 1 à 2% du prix de vente de nos produits. Pour nous, cette augmentation n’aura aucune incidence ». Le patron de cette PME de 50 employés délocalisée à partir de France ajoute: « Le vrai problème en Algérie, c’est l’économie informelle. Cette augmentation des salaires est une bonne chose, mais l’Etat doit être sévère avec les entreprises qui ne déclarent pas leur personnel à la sécurité sociale et ne paient pas leurs impôts et charges ».

Toutefois, la récente augmentation des salaires n’est pas loin que les précédentes: la mise en place d’une vraie politique salariale pour distribuer équitablement les richesses du pays devra attendre encore. Problème de mentalités et retards dans les réformes économiques, les entreprises n’arrivent pas vraiment à se débarrasser d’un héritage des années de l’économie dirigée qui consiste à verser des salaires dérisoires et plans sociaux douloureux.

Dans les milieux d’affaires, on s’interroge sur la capacité du syndicat UGTA et surtout du patronat, dépourvu de moyens, de participer à la l’élaboration de la politique économique du pays. « Ce sont toujours les mêmes, que ce soit de l’UGTA ou du patronat, qui discutent avec le gouvernement. Il y a un problème de représentativité et de moyens dont dispose le patronat pour réfléchir et faire des propositions au gouvernement », regrette un chef d’entreprise.

Hamid Guemache