Sidi Saïd dit tout sur les salaires

Le SG de l’UGTA, au «Quotidien d’Oran»

Sidi Saïd dit tout sur les salaires

Entretien Réalisé Par Ghania Oukazi, Le Quotidien d’Oran, 16 septembre 2006

Un peu las d’être continuellement interpellé sur des dossiers récurrents et d’avoir à les gérer, le secrétaire général de l’UGTA se plaît cependant à qualifier le rôle de pompier que son organisation joue depuis longtemps sous l’oeil conciliant des pouvoirs publics de compromis et non de compromission.

Le Quotidien d’Oran: Alors que le processus des négociations sur les conventions de branches suit son cours, vous appelez à l’arbitrage du chef du gouvernement. Les choses vous échappent-elles à ce point ?

Abdelmadjid Sidi Saïd: Je rappelle que la révision des conventions de branches a été formulée par le secrétariat national de l’UGTA au chef du gouvernement lors de la tripartite d’octobre 2003 et réitérée en mars 2005 pour amorcer véritablement le processus de négociations. Dix-huit commissions ont été installées à cet effet, la dix-huitième étant celle du patronat, les autres étant les fédérations de branches. Les commissions ont travaillé d’arrache-pied depuis cette date. L’UGTA a dégagé pour sa part, une commission de suivi des différentes étapes de négociations où siègent cinq secrétaires nationaux. Ce processus de négociations traite deux volets, celui des relations de travail et celui des augmentations des salaires. A ce jour, nous n’avons pas encore abordé la question des salaires avec le patronat. L’UGTA leur a transmis un avant-projet de convenions de branches sur les relations de travail avec en plus des propositions sur les augmentations des salaires. Nous allons nous rencontrer le 23 septembre prochain pour une première évaluation. Nous allons connaître leurs réponses sur ces deux volets. Je précise que l’UGTA propose des augmentations de salaires aux travailleurs du secteur privé structuré et non structuré syndicalement. Ce qui est important, c’est que les conventions de branches avec le patronat seront signées lors de la prochaine tripartite prévue pour la fin du mois en cours. Cette signature sera parrainée par le gouvernement avec à sa tête son chef. Ce qui veut dire que les augmentations des salaires du secteur privé auront force de loi. Y compris pour les journalistes qui travaillent dans le secteur privé (Rires).

Q.O.: Tout autant que tous les autres travailleurs, les journalistes aimeraient savoir si ces augmentations seront conséquentes ?

A.S.S.: J’ai avancé le taux de 20%, ça reste une proposition de l’UGTA que je souhaiterais faire avaliser par les patrons puisqu’ils sont disposés à le faire tout en sachant qu’ils bénéficieront d’allégements fiscaux et des charges sociales. Ce qui constitue pour eux une aide indirecte des pouvoirs publics qui doit les encourager à procéder aux augmentations de salaires mais aussi à sauvegarder les emplois. C’est ce qu’on appelle la théorie des vases communicants.

Q.O.: Vous n’avez toujours pas dit si vous avez fait appel à l’arbitrage du chef du gouvernement ?

A.S.S.: Je continue en soulignant que l’évaluation du travail des dix-sept fédérations fait ressortir que trois d’entre elles n’ont pas trouvé de consensus, celle de la Mécanique-Métallurgie, du Tourisme-Commerce et du BTPH. Les revendications syndicales n’ont pas trouvé écho chez les Sociétés de gestion des participations (SGP).

Q.O.: Sont-elles aussi contraignantes ?

A.S.S.: Elles le sont pour les SGP mais pas pour nous. Elles sont légitimes.

Q.O.: Et la solution ?

A.S.S.: A la suite de ce blocage, le chef du gouvernement a mandaté le ministre du Travail que le secrétariat national de l’UGTA a saisi pour débloquer la situation. Le 6 septembre dernier, nous nous sommes réunis à ce sujet avec le ministre du Travail et le ministre de la Participation et de la Promotion des Investissements (MPPI). Instruction a été donnée pour la reprise des négociations.

Q.O.: Êtes-vous appelés de part et d’autre à réviser vos positions ?

A.S.S.: Oui !

Q.O.: Avez-vous fait des concessions ?

A.S.S.: Les fédérations du BTPH, du Tourisme-Commerce ont déjà trouvé un consensus. Mais pour ce qui est de la Mécanique-Métallurgie, il y a encore des difficultés à cause du niveau de l’augmentation salariale que la fédération revendique. Mais je pense que ça va aller vers un consensus. En tout état de cause, il y aura une rencontre d’évaluation ce dimanche à la centrale pour lever éventuellement ces difficultés. Lundi 18 septembre, nous rencontrerons le MPPI et le ministre du Travail à ce sujet.

L’arbitrage du chef du gouvernement se fera donc par l’intermédiaire du ministre du Travail qui a été mandaté pour cela et lequel a montré sa disponibilité à trouver des solutions consensuelles.

Q.O.: Vous avez eu à évoquer un éventuel relèvement du Salaire national minimum garanti (SNMG). Le revendiquez-vous toujours ?

A.S.S.: Le principe de son relèvement est acquis par toutes les parties. Un début de discussion à ce sujet sera enclenché prochainement entre le ministre du Travail, le secrétariat national et les organisations patronales.

Q.O.: Vous le voulez à quel niveau ?

A.S.S.: La résolution du 10ème congrès le revendique à 15.000 dinars. Mais la logique de la tripartite est tout autre. Ce qui est important pour nous en tant que syndicalistes, c’est que nous avons l’accord de principe de le réviser à la hausse.

Tout en étant, bien sûr, conscients qu’il faut pour cela tenir compte de différents paramètres, comme la sauvegarde de l’emploi par exemple.

Q.O.: Et si on vous demandait quelle est votre appréciation du niveau actuel du pouvoir d’achat ?

A.S.S.: On est complètement à côté ! Parce que la première chose qu’on doit faire c’est de maîtriser les prix à l’intérieur des marchés. C’est loin d’être le cas ! Il faut qu’il y ait un mécanisme des pouvoirs publics pour discipliner les marges faramineuses de tous les produits et pour lesquels chacun fait ce qu’il veut. Ce qui donne un marché déstabilisé qui crée de la tension. La deuxième chose à faire est de revoir les différentes grilles des salaires de la fonction publique et à un moindre degré du secteur économique qui sont totalement dépassées parce que calquées sur l’obsolète Statut général du travailleur (SGT). Nous fonctionnons avec des grilles élaborées à partir d’une vision d’une économie des années 80. Vingt-quatre ans après, on nous demande de faire avec, et dans une économie qu’on dit et qu’on veut de marché ! L’UGTA considère aujourd’hui que si on veut motiver les travailleurs, les «défrustrer», il faut démanteler toutes les grilles des salaires et les recomposer en tenant compte des évolutions de notre économie. Si dans le secteur économique, il y a des marges de manoeuvres pour augmenter les salaires par des palliatifs (indemnités), ce n’est pas le cas pour les fonctionnaires qui ont une grille statique et dépassée.

Q.O.: Est-ce que ce qui se fait actuellement bousculera cet état de fait ?

A.S.S.: Non, puisque tout ce qui se fait actuellement ne peut être considéré que comme des rattrapages. C’est du replâtrage. Ni le gouvernement ni les organisations patronales, encore moins l’UGTA, ne pourront continuer à le faire.

Q.O.: Comment y mettre fin ?

A.S.S.: Il faut rappeler que le président de la République a affiché sa volonté en direction du monde du travail en acceptant de revoir les salaires en fonction de paramètres économiques précis. Le chef du gouvernement pour sa part, a donné son accord de principe à ce sujet lors de la bipartite du 3 juillet dernier. Maintenant, pour pérenniser ce genre d’action et stabiliser le front social, il y a lieu de mettre en chantier la révision totale des grilles actuelles des salaires pour la rebâtir en tenant compte de la revalorisation des ressources humaines. Parce qu’il faut reconnaître qu’en terme de salaire, le fonctionnaire est malmené jusqu’à sa dignité.

Q.O.: La reconsidérer précisément sur quelle base ?

A.S.S.: Nous avons 78 points indiciaires actuellement. C’est trop et les catégories sont trop collées les unes aux autres. Elles n’ont droit ni à l’évolution dans les carrières ni à celle des salaires. Ce qui a eu comme conséquence la fuite des compétences vers le secteur privé où les salaires sont moins dérisoires.

Q.O.: Et que devient le fameux 87 bis dans tout cela ?

A.S.S.: C’est l’un des paramètres qui doit être revu et pris en compte dans l’élaboration du nouveau code du travail. Le groupe tripartite travaille dessus. Pour la première fois, notre pays va se doter d’un code de travail pour réglementer l’ensemble des lois sociales et des relations de travail dans la fonction publique mais aussi dans le secteur économique. Le tout sera contenu dans un seul document. A ce jour, nous avons fonctionné uniquement avec les lois sociales.

Q.O.: C’est une des propositions de la commission de réforme des missions et des structures de l’Etat. Mais cela n’implique-t-il pas une révision à la baisse des effectifs de la fonction publique ?

A.S.S.: Non, ce point n’est pas à l’ordre du jour et il n’est pas question de recourir à la compression d’effectif dans ce domaine puisque l’ordonnance 06-03 du 15 juillet 2006 portant statut de la fonction publique conforte par son l’article 23 près de 200.000 employés occupant des postes d’emplois contractuels dans leur statut de fonctionnaire. Pour mettre un terme à toute spéculation, ces fonctionnaires ne seront pas licenciés mais inclus et maintenus dans les effectifs de la fonction publique qui en compte en tout exactement 1.511.659 travailleurs.

Q.O.: Les gardes communaux sont-ils comptés dedans ?

A.S.S.: Oui, ils sont dedans.

Q.O.: Nombreux sont les travailleurs qui observent un sit-in devant la centrale syndicale parce qu’ils n’ont pas perçu leurs salaires. Pourquoi une telle situation ?

A.S.S.: C’est hélas un dossier qui remonte à quinze ans, plus, bien avant 1994, coïncidant avec le fameux Plan d’ajustement structurel (PAS). Globalement, il est réglé. Mais il reste cependant quelques entreprises, celles oubliées par le fait que la mécanique technique a laissées en rade. On avance un chiffre de 14 entreprises et de 30.000 travailleurs mais vous savez que les chiffres sont toujours à discuter.

Q.O.: les parties chargées de traiter ce dossier n’avaient pas de tableau de bord pour éviter ce genre d’erreur ?

A.S.S.: Après l’obtention de l’accord politique avec le gouvernement pour le régler, c’était aux SGP d’assurer le bon fonctionnement de la mécanique de mise en oeuvre, en premier, par un recensement de toutes les entreprises concernées en plus d’un accompagnement financier adéquat.

Ce qui aurait évité des tensions sociales inutiles. Il est vrai que les entreprises concernées ont des difficultés financières et qu’elles ne sont plus viables. Cela ne veut pas dire que leurs travailleurs n’ont pas le droit de percevoir leurs dûs. Il faut qu’ils puissent percevoir leurs salaires avant Ramadhan.

Q.O.: Se sont joints à ces travailleurs ceux des Galeries. Pourquoi ?

A.S.S.: Leur problème a été traité en son temps selon les mécanismes en vigueur à l’époque. Ce qui veut dire, qu’après la dissolution des Galeries, ces travailleurs ont perçu leur prime de licenciement pour raison économique. Aujourd’hui, ils se considèrent lésés, mais il y aura des difficultés à remonter le dossier à la surface.

Q.O.: Les syndicats autonomes ont conquis une partie importante du monde du travail et arrivent à encadrer de grands conflits. Comment voyez-vous les choses à ce niveau ?

A.S.S.: Je n’ai aucun jugement de valeur à porter sur les autres syndicats. L’important pour moi c’est que les préoccupations et les intérêts des travailleurs soient défendus au mieux en éloignant au maximum la confrontation. Je considère que les vertus du dialogue sont toujours payantes même si elles génèrent parfois des incompréhensions à l’endroit de l’UGTA.

Q.O.: Parce que votre rôle de pompier est assimilé à de la compromission ?

A.S.S.: Il ne faut pas confondre compromission et compromis. Le bon développement sociétal exige des consensus.

Q.O.: A propos, où en est-on avec le pacte national économique et social ?

A.S.S.: En plein dedans ! Il sera en principe conclu par la prochaine tripartite.

Q.O.: Est-ce que tout a été pris en compte pour assurer une stabilité sociale effective, véritable et durable ?

A.S.S.: Il y a des discussions à ce sujet. Je pense que nous allons vers un consensus.

Q.O.: On vous reproche de faire plus de politique que de syndicalisme…

A.S.S.: Faire de la politique dans l’intérêt de la République, je ne vois pas pourquoi pas !

Q.O.: Les fédérations UGTA vont enfin tenir leur congrès. Pourquoi avoir activé pendant tout ce temps hors mandat, donc hors la loi ?

A.S.S.: Parce les conditions nécessaires pour tenir les congrès n’étaient pas réunies.

Q.O.: L’UGTA prépare donc son 11ème congrès comme il se doit ?

A.S.S.: Il se tiendra au courant du deuxième semestre 2007 parce que, après les congrès des fédérations qui débuteront à partir du mois de novembre prochain, il y aura ceux des unions de wilayas. Ce processus s’achèvera au cours du premier semestre 2007.

Q.O.: Avez-vous l’intention de succéder à vous-même ?

A.S.S.: Pour le moment, cette question est tout à fait secondaire. J’y répondrai en tout cas, en temps opportun. En plus, pour ma (re) candidature, il y a à voir la volonté des travailleurs à vouloir me garder ou pas. Maintenant, ma préoccupation première est de mener les différentes négociations à point et conclure le pacte économique et social.

Je me dois aussi de préparer le 11ème congrès dans les meilleures conditions possibles pour donner plus de souffle à l’organisation et lui permettre de faire face à toutes les situations qui entourent le monde du travail et à venir.