Quel syndicat pour quelle université ?

La grève du CNES

Quel syndicat pour quelle université ?

El Watan, 7 septembre 2006

Comme nous l’avions écrit, le CNES s’est scindé en deux tendances, suite à la décision de justice déclarant la grève illégale.

A l’issue de celle-ci, saura-t-il se réunifier et se renforcer à l’épreuve du terrain ? Sur la crise interne du CNES Pour essayer de répondre à cette question, revoyons les textes du CNES et les actions qu’il a menées. Concernant son programme d’action de son deuxième congrès tenu en janvier 2004, il est dit :

1) Le CNES est un :
– Syndicat autonome, démocratique et revendicatif ;
– syndicat corporatiste et solidaire des luttes des autres catégories de travailleurs ;
– syndicat respectueux de l’éthique universitaire, pacifique et constructif,
– syndicat attaché à l’intérêt général et soucieux du développement du pays et de l’épanouissement des libertés démocratiques.

2) Ses objectifs stratégiques sont :
– La revalorisation du statut professionnel et social des enseignantes et des enseignants universitaires et la défense du métier d’enseignant chercheur contre l’émiettement et la dépermanisation de la gestion et de la vie universitaire ;
– contribuer à la démocratisation de la gestion et de la vie universitaire ;
– favoriser par son activité syndicale la mise en place des conditions d’une formation de qualité pour les étudiants, futurs cadres à tous les niveaux ;
– lutter contre le démantèlement du secteur public en général et de l’enseignement supérieur en particulier pour le développement de l’université et de la démocratisation de l’accès au savoir à tous les niveaux du système éducatif ;
– un apport spécifique au développement de la démocratie et de la solidarité syndicale ;
– la contribution au développement et au progrès culturel, scientifique, intellectuel, technique, social et économique du pays ;
– le caractère de partenaire social à part entière, que le CNES doit arracher. Le CNES, a-t-il appliqué son programme ? Les actions qu’il a menées sont : la tenue de réunions avec la tutelle pour faire avancer les revendications socio-professionnelles, la participation au CNLS (Coordination nationale pour les libertés syndicales), la tenue de journées d’étude sur les réformes de l’enseignement et la démocratisation de la gestion à l’université, la tenue de journées d’étude sur le statut particulier et l’adoption d’un projet ;
– la tenue d’une journée de protestation le 23 janvier 2006 ;
– l’organisation d’une semaine de grève du 25 février au 2 mars 2006 ;
– l’organisation de deux journées de protestation les 17 et 18 avril pour préparer la grève des examens de mai ;
– le déclenchement de la grève des examens le 13 mai par une partie des sections du CNES ;
– la tenue de deux journées de protestation les 13 et 14 mai par les sections non grévistes. Que peut-on dire de ces actions ? Tout d’abord, à propos des deux journées de protestation organisées unilatéralement par la section de l’USTHB les 23 et 24 avril 2006, une semaine après celles tenues à l’échelle nationale, n’est- ce pas là une erreur ? Cette action n’a-t-elle pas eu des conséquences négatives en donnant un prétexte à ceux qui n’étaient pas « chauds » pour la grève ? Quant à la division pour maintenir ou non la grève suite à la décision de justice, est-ce l’existence même de courants au sein du CNES qui pose problème, ou est-ce la ligne pour l’application du programme ? Il est vrai que dans toute organisation, des idées et par conséquent des courants s’affrontent, là n’est pas le problème. Ce qui est important et essentiel, c’est qu’on puisse réellement et sincèrement défendre le programme accepté par une majorité. Une des nouveautés pour le CNES, lors de cette grève, est de savoir quelle attitude prendre face à une situation de blocage : grève ou pas ? La grève étant un ultime recours pour revendiquer ses droits après avoir épuisé le dialogue ou les négociations, cela est connu. Quel obstacle peut y avoir pour contrer une grève : soit elle n’est pas adoptée par les concernés (par vote ou autre), soit elle est interdite d’une manière ou d’une autre (à travers la justice ou par des intimidations et menaces) par l’autre partie, la tutelle dans notre cas ? Dans le cas de la grève des examens de mai 2006, la décision de justice consistant à geler la grève est-elle « juste » sachant que dans notre pays, elle est sujette à des pressions énormes (en témoignent les différentes affaires rapportées par les médias) et qu’elle peut être manipulée ? Si la loi ou une décision de justice sont elles-mêmes injustes et vont à l’encontre de ceux qui défendent leurs intérêts vitaux reconnus légitimes et objectifs, alors que doivent-ils faire ? A quoi servirait un syndicat dans le cas où pour raison de légalité uniquement, il accepte cela sans réagir de façon dynamique dans une situation réelle et concrète ? Quelle attitude prendre entre la légitimité et la légalité ? Dans ces conditions, quel syndicat : corporatiste ou ouvert ? Le contexte algérien actuel est caractérisé par un système politique théoriquement pseudo-démocratique, mais pratiquement quasifermé. En effet, si les textes fondamentaux officiels permettent certaines libertés politiques, dans la réalité, les possibilités de les utiliser sont très limitées : en témoignent les lois sur l’activité syndicale qui la soumettent à une réglementation administrative très restrictive et coercitive, l’annulant de facto. C’est pourquoi, la défense d’intérêts propres nécessite un dépassement de cette situation qui concerne en réalité plusieurs catégories de la population. Alors, nous nous posons la question de savoir si les pouvoirs publics ont- besoin d’organisations autonomes par rapport au pouvoir et si une organisation syndicale se limitant à défendre ses intérêts corporatistes peut être efficace dans ces conditions ? Dans son programme d’action, le CNES place ses intérêts corporatistes dans le cadre de l’intérêt général et du développement du pays ainsi que dans l’esprit de solidarité avec les autres catégories de travailleurs luttant pour leurs revendications. Ainsi, comme le montre la réalité du terrain, les autorités administratives ne semblent pas entendre un autre son de cloche autre que celui du pouvoir. Dans ce cas, quels intérêts défend finalement ce dernier en n’acceptant pas une sorte de « contre-pouvoirs », pourtant nécessaire à une démocratie ? En recourant à chaque fois à la justice sans respecter les procédures établies par la législation du travail (négociations, réconciliation etc.) Dans le cas de grève, ne fait-il pas preuve d’un régime autoritaire ? Dans le cas du CNES, les réponses à ces questions sont différentes d’une personne à une autre. L’avantage des universitaires est que le débat est possible et rien ne sert de les confiner dans un carcan bureaucratique et suiviste. La possibilité de s’organiser différemment est toujours permise, mais dans le contexte actuel, où les conditions socioprofessionnelles élémentaires (salaires, statuts, logements etc.), concernant tous les enseignants universitaires sans exclusif, ne sont encore satisfaites, se diviser n’est pas une solution du tout. C’est un défi que le CNES doit relever et il doit dépasser la crise actuelle en adoptant une ligne unificatrice plus renforcée, car les principes démocratiques qui le fondent ainsi que l’expérience acquise sur le terrain sont pour lui un atout pour peu que l’intérêt général prime et que ses responsables soient à la hauteur des exigences. Pour cela, les enseignants universitaires autour du CNES ont les possibilités. Pour cela, les CNES « passif » et « actif » devraient plutôt se mobiliser pour réunifier le CNES et le renforcer statutairement et organiquement pour l’avenir qui n’est pas aussi prometteur comme on semble nous le faire croire. D’ailleurs, avec la nouvelle donne, à savoir la volonté de l’UGTA de créer son syndicat, plutôt son appareil au service du pouvoir, dans le secteur de l’enseignement supérieur, les pouvoirs publics ne tentent-ils pas de casser le CNES en tant que syndicat autonome, revendicatif pourtant autorisé par la loi suprême qu’est la Constitution. Selon les dires du « patron » de l’UGTA, à savoir :
– La création de ce syndicat n’a pas pour objectif de contrecarrer les autres syndicats ;
– qu’on n’a pas de complexes vis-à-vis des syndicats autonomes ;
– qu’il n’y a pas de plus facile que la confrontation et les grèves etc. Par ces déclarations, ne reconnaît-il par là qu’il n’est pas autonome et qu’il désavoue en quelque sorte le droit de grève ? Mais ça, c’est le propre des syndicats-maisons. En tout les cas, l’expérience a montré qu’il n’y a pas grand-chose à tirer de ces organisations aux ordres, UNES ou UGTA, sauf pour les carriéristes et opportunistes. Un autre défi, non des moindres et au-delà des revendications socioprofessionnelles, que doit relever le CNES est celui du redressement de la situation de l’université algérienne qui maintes fois et officiellement a été reconnue malade et dans la cadre de cet article, nous n’allons pas entrer dans les détails pour décrire le marasme actuel et l’état de déliquescence dans laquelle elle se trouve. La responsabilité incombe à tout un chacun suivant son rôle, mais elle revient en premier lieu aux pouvoirs publics qui ont le pouvoir de décision. Les enseignants ont maintes fois dénoncé la gestion de l’université caractérisée par la primauté de l’administratif sur le pédagogique. Cet antagonisme ne sert pas du tout l’université. Il s’agit pour les enseignants et le CNES d’inverser les rôles en accaparant leurs prérogatives pédagogiques et scientifiques et en faisant en sorte que l’administration soit au service de la pédagogie et de la recherche et non l’inverse, comme c’est le cas actuellement. C’est pour cela que l’une des revendications du CNES, celle de l’élection des gestionnaires (en première étape des chefs de département et doyens), bien sûr en adaptant les textes de fonctionnement, est une de ses priorités pour pouvoir dépasser la situation de « non gestion » actuelle et éviter le carriérisme néfaste pour les enseignants. Malheureusement, le « CNES passif », dans sa dernière déclaration du 20 juin 2006, semble, comme nous l’avions déjà dit, avoir abandonné cette revendication importante se contentant de la réponse de la tutelle. L’argument de cette dernière, à savoir que les élections ne sont pas une solution, car cela ouvrirait la voie aux luttes politiques mais que le renforcement des représentants des enseignants dans les différentes structures de l’université en est une ne tient pas debout, car comme nous le voyons en réalité, premièrement, les nominations des responsables actuels sont faites de façon opaque et en fonction des affinités et intérêts partisans ou autres et deuxièmement, les différentes structures de l’université (comités, conseils), renforcées ou non par des représentants des enseignants, ne sont que consultatives et que les décisions sont prises en fin de compte par l’administration. Trop souvent, certains enseignants sont là pour faire de la figuration, bien que d’autres tentent de faire accepter leurs avis. Sans résultats, à part dans certaines questions de stages ou de projets de recherche où l’administration est limitée de fait. Ainsi, les enseignants et le CNES doivent se mobiliser et faire beaucoup d’efforts et propositions pour redresser l’université afin qu’elle joue pleinement son rôle primordial dans la société au service du développement économique et social et surtout pour ne pas rester en marge du progrès vertigineux à l’échelle mondiale. Mais cela dépend aussi de la politique des pouvoirs publics quand la nécessité et au rôle de l’université. Pour cela, la question est surtout de savoir jusqu’où peut aller le CNES dans ses revendications et méthodes de lutte (car s’en est une) sans tomber dans les pièges de la politique. Mais qu’est-ce qui n’est pas politique ? A ces questions, le CNES doit, à notre avis, répondre lors du prochain congrès qui doit être préparé de manière démocratique et transparente sans exclusion. La création d’une commission de préparation du congrès par le « CNES passif » ainsi que la programmation de l’université d’été nous semblent prématurées dans les conditions actuelles où la grève d’une bonne partie des enseignants, défendant le programme d’action du CNES, continue jusqu’à aujourd’hui (20 juillet 2006) et que trois de ses membres sont encore sous contrôle judiciaire, malgré un certain espoir. Nous pensons que c’est une fuite en avant et que le « CNES passif » ne veut pas ou ne peut pas affronter la réalité du terrain en ne cherchant pas à résoudre la crise interne d’abord. Conclusion En étudiant de manière chronologique les événements, nous constatons que le ministre avait tenté plusieurs fois « d’appeler à la sagesse » les enseignants grévistes et cela, en convoquant plusieurs fois le « CNES passif » pour lui annoncer certaines mesures prises par les pouvoirs publics en faveur des enseignants de l’université. En fait, par cette manière, il s’adressait aux représentants des grévistes, car les rencontres ont eu lieu à la veille des réunions prévues par les coordinations des enseignants grévistes et le « CNES passif » ne servait là, en fait, que d’intermédiaire (n’oublions pas que, pour le ministère, le CNES n’était pas représentatif avant le déclenchement de la grève). Pourquoi le ministre ne s’adresse-t-il pas alors directement aux grévistes au lieu de « nier » la réalité du terrain, d’une part et les décisions ainsi que les réformes, à l’exemple du LMD (licence, master, doctorat), sont adoptées de façon opaque et souvent sont imposées malgré le semblant de travail a fait par des commissions, d’autre part. Or, les travaux de ces dernières ne sont pas rendus publics et sont exploités par les pouvoirs publics de façon à ne pas brusquer l’ordre du système, en témoignent les mesures d’application des réformes à l’éducation nationale qui sont souvent remises en cause. Ainsi, le problème de fond est un problème de régime qui est de nature rentière et toute perturbation ou opposition à l’ordre établi doit être étouffée d’une manière ou d’une autre. C’est ainsi que le ministre désigne les grévistes par « perturbateurs » et en même temps, il est lui-même prisonnier de ce système, car il ne peut ou ne veut prendre de décisions courageuses pour résoudre radicalement les problèmes. S’il avait reconnu d’emblée l’existence d’une grève et d’enseignants grévistes que la loi suprême reconnaît et s’il avait discuté et négocié avec les représentants des grévistes, on aurait pu faire l’économie d’une situation qui ne fait que s’aggraver. En témoigne la prochaine rentrée universitaire qui s’annonce très difficile pour tous, d’autant que les revendications des enseignants n’ont pas été réellement satisfaites (même les non-grévistes sont déçus par les mesures annoncées). En déclarant souvent que l’université se porte bien contrairement à ce qu’affirment les premiers concernés, enseignants et étudiants, et que des réformes sont amorcées, il se fait piéger lui-même, car toute politique pour qu’elle réussisse doit au moins être acceptée par les concernés. Ce qui est loin d’être le cas actuellement, d’autant plus que l’organisation de prise de décisions est faite de telle façon que même des responsables compétents et dévoués sont découragés à terme devant le mur de l’administration. En fait, de quelle université a-t-on besoin ? Sans vouloir accuser et dénigrer, une chose est sûre, c’est que l’université actuelle est très mal gérée. A qui profite cette situation ?

Mokhtar Bouloudène

Saddek Khelifati